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L’Objectif de développement durable (ODD) N°3 vise à garantir une bonne santé et un bien-être à toute la population mondiale. Plus spécifiquement, il s’engage à éradiquer l’épidémie du SIDA, la tuberculose, le paludisme et d’autres maladies transmissibles et à lutter efficacement contre les maladies non-transmissibles d’ici à 2030.

A douze ans de cette échéance, les pouvoirs publics et les organisations internationales à divers niveaux ne cessent de multiplier les initiatives pour faire respecter les engagements et atteindre les objectifs.

C’est dans ce contexte que s’est ouverte à Diamnadio le 15 avril 2018 et pour six jours, la septième conférence panafricaine de l'Initiative multilatérale sur le paludisme (Multilateral Initiative on Malaria - MIM).

Cette conférence rassemble des milliers de chercheurs, d’experts et de représentants gouvernementaux de plus de 70 pays et vise à jeter un regard sur deux décennies de progrès et se pencher sur les défis et perspectives pour en finir avec le paludisme.

En marge de cette conférence, SciDev.Net s’est entretenu avec Cheikh Sokhna, épidémiologiste et directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), sur certaines de ses recherches sur le paludisme et les perspectives, de son point de vue, pour en finir avec la maladie.
 

Cheikh Sokhna, vous êtes directeur de recherche à l’IRD, responsable d’une unité de recherche mixte dénommée VITROME (Vecteur et infections tropicales et méditerranéennes) et composée de plusieurs institutions situées aussi bien en Afrique qu’en Europe et en Amérique latine. Que fait précisément votre unité dans le cadre de la lutte contre le paludisme ?

L’unité de recherche basée à Dakar dont je suis le responsable s’occupe des maladies persistantes et émergentes en Afrique de l’Ouest : détection, épidémiologie et lutte. En gros, on essaye de comprendre les modes de transmission et de propagation de ces maladies et les voies et moyens de surveillance, de prévention et de lutte. Concernant particulièrement le paludisme, notre unité travaille sur la compréhension des mécanismes d’installation de l’immunité et essaye de comprendre comment les sujets piqués par des moustiques pendant des années arrivent à acquérir une immunité, qui n’est jamais définitive, car on peut la perdre quand on sort de sa zone. Et sur cette base, on essaye donc de proposer des actions de lutte. C’est ce que nous faisons au Sénégal depuis vingt-cinq ans.

Quelles sont les stratégies de lutte actuellement utilisées contre le paludisme et sont-elles efficaces, de votre point de vue ?

L’une de ces stratégies est la moustiquaire imprégnée. Ensuite, il y a des traitements avec des combinaisons thérapeutiques à base d’artémisinine (CTA). Depuis le recours à ces deux stratégies en 2008, nous avons constaté que dans les villages de Dielmo et NDiop et le village de Niakhar que nous suivons, le paludisme a baissé d’un facteur 98 chez les enfants et d’un facteur 12 chez les adultes. Autrement dit, au début des années 90, il y avait 500, voire 600 crises de paludisme par an au niveau de cette population. Et avec l’implémentation de ces stratégies, on est à moins de 20 accès palustres. L’enseignement à tirer de ces observations est qu’en Afrique, on peut contrôler le paludisme dans certaines zones, voire l’éliminer, avec des outils efficaces tels que la moustiquaire imprégnée et de bons traitements.

Comment expliquer donc la régression dans la lutte contre le paludisme qu’a constatée l’Organisation mondiale de la santé (OMS) dans son dernier rapport de novembre 2017 ?

Il y a des avancées, lorsqu’on considère le cas de certains pays comme le Sénégal, où on est passé d’une zone où 30% des consultations dans les formations sanitaires étaient dues au paludisme, à moins de 3% actuellement. Une autre façon de le montrer est que le paludisme, premier des motifs de consultation dans les dispensaires il y a dix ans, est actuellement la troisième cause, derrière les maladies diarrhéiques et les maladies respiratoires. En revanche, dans d’autres zones comme au Bénin, le paludisme n’a pas reculé dans les mêmes proportions. Les progrès ne sont donc pas les mêmes, ce qui est à ma compréhension dû à un problème de mise en œuvre à grande échelle, des stratégies de lutte recommandées. Le Sénégal a, en ce qui le concerne, eu la chance d’avoir les financements du Fonds mondial très tôt, contrairement à d’autres pays qui n’ont pas eu cette opportunité. Ce qui m’amène à dire que le problème du paludisme est également un problème de moyens. Moi, j’ai par exemple eu deux fois un financement de la fondation Bill et Melinda Gates, ce qui m’a permis de mettre en place la chimioprévention du paludisme saisonnier (CPS). Il s’agit d’une stratégie que mon équipe a validée la zone de Niakhar en 2002, consistant à administrer uniquement pendant la saison des pluies –de septembre à novembre – des médicaments efficaces aux enfants de moins de cinq ans. Le résultat a été sans appel, avec un taux d'efficacité de 86%, mieux que les 30% du candidat vaccin antipaludique actuel le plus prometteur qu’est le RTS,S/AS01.

Quels sont les obstacles qui compromettent jusque-là la mise au point d’un vaccin efficace ?

Je vais certainement vous décevoir avec ce que je vais vous dire, surtout en tant que scientifique ayant travaillé sur le vaccin. "Je ne crois pas au vaccin antipaludique". On a parlé pour la première fois de vaccin en 1928. Présentement, le vaccin le plus prometteur et qui est recommandé par l’OMS est le RTS,S/AS01 a une efficacité de 30% comme je le disais à l’instant. Le réel problème est que le paludisme est une maladie contre laquelle on peut acquérir une immunité. Et pour ce faire, il faut être dans une zone et exposé aux piqûres des moustiques. Ainsi, à un moment donné, l’organisme en arrive à reconnaître tous les parasites du paludisme. À ce moment, vous avez les parasites dans votre sang et quoique vous ne développiez pas les symptômes, vous pouvez participer au cycle, en transmettant la maladie. Quant aux enfants qui ne naissent pas avec cette immunité, ils la développent en se faisant piquer dans leur enfance, jusqu’à l’acquérir à partir de l’âge de quatorze ans. Cependant, si on sort de la zone où la maladie est existante pendant un an puis on revient, on perd cette immunité et on peut tomber malade. Ceci, pour expliquer la difficulté d’acquérir une immunité contre le paludisme. Ainsi, on ne peut pas mettre cette immunité – qui n’est jamais acquise – dans un modèle et l’inoculer en tant que vaccin. La seconde chose est la diversité génétique du parasite. Il y a près de 5000 à 6000 souches de parasites du plasmodium, responsable du paludisme. Sélectionner donc certaines de ces souches et en faire un vaccin ne rendra pas ce dernier efficace face aux autres souches.

Vaudrait-il donc mieux, selon vous, de consacrer les efforts à la mise en œuvre des stratégies de lutte, au lieu de dépenser beaucoup d’argent dans la recherche du vaccin ?

Il faut le reconnaitre, les stratégies de lutte sont très efficaces, en l’occurrence les moustiquaires imprégnées, les médicaments, l’urbanisation. Pour moi, "le paludisme est une maladie de la pauvreté et qui rend encore beaucoup plus pauvre". Quand on prend la carte de pauvreté du monde, elle est juxtaposable avec la carte de morbidité du paludisme. C’est-à-dire qu’on peut pratiquement superposer les deux cartes. S’il y avait une urbanisation efficace respectant les normes d’assainissement et réduisant la stagnation de l’eau dans tous les villages africains, il n’y aurait plus de paludisme. "Lutter contre le paludisme, c’est également lutter contre la pauvreté."

Quel est le rapport entre le paludisme et la stagnation de l’eau ?

L’eau qui stagne et est bien ensoleillée est propice au développement des moustiques. Ce sont des gîtes larvaires, les larves étant la phase aquatique du développement des moustiques. Et avec le changement climatique et la mauvaise urbanisation en Afrique, les moustiques qui avaient autrefois besoin d’eau claire et limpide pour se reproduire, peuvent maintenant se développer dans les eaux usées. Les études ont réussi à prouver que les anophèles, vecteurs de la maladie, réussissent à pondre dans les eaux usées et les larves se développent. Le challenge est maintenant de voir s’ils peuvent s’infecter.

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