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Dans le cadre de la septième conférence de l’initiative multilatérale sur le paludisme (MIM), à Diamnadio, au Sénégal, le professeur Jean-Paul Moatti, président-directeur général de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), a fait ce 17 avril une communication remarquée sur les objectifs de développement durable (ODD) et l’économie du paludisme. L’orateur a notamment expliqué que la plupart des progrès dans le domaine de la pauvreté extrême viennent de l'Inde et de l'Asie et non de l'Afrique subsaharienne ; un certain nombre de personnes ont dépassé le seuil de pauvreté, a-t-il expliqué, mais sont encore très vulnérables, tandis qu'une minorité de la population de l'Afrique subsaharienne est protégée par des moustiquaires et les enquêtes sous-estiment le nombre de personnes vivant dans l'extrême pauvreté. Parallèlement à la croissance mondiale, les inégalités augmentent également, a rappelé Jean-Paul Moatti, soulignant que les dix personnes les plus riches du monde en contrôlent 55% des richesses. Cette présentation a en particulier permis de faire une synthèse des preuves existantes des conséquences économiques du paludisme, notamment sur la productivité. SciDev.Net s’est entretenu avec Jean-Paul Moatti, à l’issue de sa présentation, pour mieux comprendre la contribution de l’IRD dans la recherche sur le paludisme et recueillir son avis sur des questions clés relatives à son éradication.

NB: Cette interview a été éditée pour les besoins de la concision. L'intégralité des propos de Jean-Paul Moatti peut être lue sous forme de vidéo, en cliquant ici.


Quelle est la contribution de l’IRD dans la recherche contre le paludisme ?

L’objectif de l’IRD n’est pas simplement de faire de la science et de la recherche avec nos partenaires du sud, ce qui est une nécessité, mais aussi de renforcer les capacités et d’amener nos partenaires en Afrique à avoir une totale autonomie dans la conduite de la recherche. Il appuie donc les chercheurs dans leurs divers domaines d’activité, dont le paludisme. Je voudrais, par exemple, rappeler qu’en collaboration avec des collègues africains, notamment du Burkina-Faso et de la Côte d’Ivoire, l’IRD a joué un rôle clé dans la mise au point des moustiquaires imprégnées d’insecticides, ce qui est un élément important de prévention. Plusieurs de nos unités de recherche travaillent aussi sur le vaccin contre le paludisme. Je voudrais également citer par exemple l’un des projets les plus avancés, mené par notre unité Mère et enfant face aux infections tropicales (MERIT), basée à l’université Paris Descartes et qui travaille surtout avec un centre d’investigation clinique de nos collègues des universités du Bénin. Ce projet porte sur un vaccin pour la prévention du paludisme chez la femme enceinte, qui est, rappelons-le, un vecteur terrible de morbidité et de mortalité. A cet effet, nous sommes déjà à la phase 1-B, c’est-à-dire qu’il y a déjà un candidat vaccin qui est assez prometteur.

Pouvons-nous donc affirmer qu’il y a de fortes chances qu’un vaccin soit mis au point dans un futur proche ?

Il y a, bien sûr, de nombreux groupes qui travaillent sur le vaccin pour la population adulte et on peut être raisonnablement optimiste sur le fait d’aboutir à un vaccin élaboré dans des délais pas très longs. Cependant, je ne lis pas dans le marc de café et en plus, je ne suis pas spécialiste des vaccins. Ce que je dis, c’est qu’il faut reconnaître qu’il y a une recherche de bonne qualité et prometteuse sur ce sujet, ce qui fait qu’on peut nourrir des espoirs significatifs, notamment pour le vaccin pour la femme enceinte dont je parlais à l’instant.
Par comparaison, je pense que les blocages scientifiques, c’est-à-dire les choses qu’on ne comprend pas encore pour ce qui est de trouver un vaccin préventif contre le VIH/Sida sont encore plus difficiles que pour le paludisme.

Quels sont donc les obstacles à la mise au point d’un vaccin contre le paludisme ?
 
Il existe des obstacles scientifiques, car il faut trouver de bons candidats vaccins. Je pense que le financement ne constitue plus l’obstacle principal à l’étape actuelle et s’il y a des candidats vaccins sérieux, on trouvera les moyens nécessaires pour poursuivre la recherche jusqu’à l’aboutissement. Il y a aussi eu pas mal d’efforts mutualisés, un vrai travail impulsé par les collègues africains. Cependant, le point important est le fait qu’il y ait de plus en plus des réseaux de travail en commun sur le continent.

C’est comme au foot, c’est l’union qui fait la force. Il faut des individualités brillantes, mais si on n’a pas un jeu collectif, on ne gagne pas. Et si on veut gagner pour le vaccin contre le paludisme, il faut que tout le monde converge pour le travail en commun.

Jean-Paul Moatti



Dans le soutien financier qu’apporte l’IRD à l’Afrique, quelle est la part consacrée au paludisme ?


L’IRD a un système de laboratoires mixtes internationaux, qui permet d’associer des laboratoires métropolitains français avec des laboratoires des pays africains. On essaye donc de leur donner 40.000 EUR par an, ce qui est tout-à-fait insuffisant. Ce n’est pas une agence de financement, et cette enveloppe sert surtout à enclencher la dynamique de travail en commun. Et si on a des besoins de financement, on ira chercher ces financements à d’autres niveaux. L’originalité de notre modèle à l’IRD réside dans le fait d’envoyer nos chercheurs passer du temps dans les laboratoires de nos partenaires. Ce qui fait un transfert de technologies et de compétences, que nous jugeons assez efficace. Pour illustrer cela, il y a par exemple au Sénégal presqu’un quart de la production scientifique totale du pays –  dont beaucoup en santé et sur le paludisme – qui se fait à travers des co-publications entre les chercheurs de l’IRD et les chercheurs sénégalais.

A votre avis, pourquoi la lutte contre le paludisme a-t-elle connu un ralentissement dans le monde, et surtout en Afrique, au cours des dernières années ?

Il y a deux facteurs. Premièrement, il faut avouer que l’agenda international s’est élargi. Il y avait huit objectifs du millénaire auparavant, dont trois sur la santé et qui étaient d’ailleurs directement liés au paludisme. Aujourd’hui, on a dix-sept objectifs de développement durable (ODD). La santé est l’un d’eux et à l’intérieur de l’objectif santé, il y a, bien sûr, la lutte contre le paludisme et les autres pandémies infectieuses. Et donc, il faut que la lutte contre le paludisme s’intègre mieux dans cet agenda plus global, plutôt que de continuer de réclamer toujours plus d’argent pour un programme vertical. Quant au second facteur, il faut reconnaître qu’il y a des succès qui ont quand même été obtenus, même s’ils sont insuffisants, avec certains pays tels que le Sénégal qui se rapprochent de l’élimination du paludisme. Cependant, il faut être très vigilant car il peut y avoir cette attitude dangereuse qui amène à relâcher l’effort, soi-disant que l’on est près du but. C’est exactement ce qu’il ne faut pas faire, parce que la lutte contre la malaria, c’est comme faire de la bicyclette. Lorsqu’on arrête de pédaler, on tombe. On peut alors régresser, comme cela a été le cas en Corse où, alors que le paludisme avait été éradiqué après la seconde guerre mondiale et qu’il n’y avait plus aucun cas détecté entre 1957 et 1962, il y a eu un rebond vers les années 1970 et il a fallu tout recommencer à zéro.
 

L’OMS a fixé un certain nombre d’objectifs à atteindre d’ici à 2030. Il s’agit, entre autres, de la réduction de 90% du taux de mortalité palustre et de l’élimination du paludisme dans au moins 35 pays. A 12 ans de cette échéance, croyez-vous que ces objectifs seront atteints au regard des tendances actuelles ?

En tant que membre du panel des Nations unies censé évaluer les ODD, je peux dire que nous ne sommes pas sur la bonne trajectoire, par rapport à un certain nombre d’objectifs. Et en matière de mortalités infantile et maternelle – et donc de lutte contre le paludisme -, même s’il y a eu des progrès très importants, il va falloir accélérer, si on veut tenir les objectifs. Il faut être très vigilant et clair là-dessus, si on se contente de poursuivre au rythme actuel, on n’y arrivera pas, sur le paludisme comme sur beaucoup d’autres ODD. La conjoncture politique mondiale ne facilite certes pas les choses, car elle est moins favorable à l’action multilatérale, qu’elle l’était il y a seulement quelques années, lors de l’adoption des ODD. Cette situation a, en revanche, permis de se rendre compte aujourd’hui qu’au niveau multilatéral, il n’y a pas que les gouvernements. Ainsi, s’il y a des gouvernements qui appuient un peu sur le frein, on peut construire d’autres coalitions avec le secteur privé, les organisations non-gouvernementales, la société civile et les autorités régionales, pour faire progresser les choses.