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Peace Onuoha se souvient du 6 avril 2016 avec des sentiments mitigés. Ce jour-là représente pour elle douleur et soulagement, joie et peine. C'est en effet le jour où elle a perdu sa fille, mais aussi le jour où les médecins lui ont sauvé la vie.

Elle se tenait assise à l'intérieur de l'enceinte de couleur moutarde de l'hôpital général de Nyanya, dans la banlieue d'Abuja. Le souvenir de son évacuation, lorsque le sang a commencé à inonder ses vêtements, lui revient.

« Ils ont essayé toute la journée, mais les saignements ne se sont pas arrêtés », affirme Peace Onuoha. « Quand ils ont sorti le bébé - mon beau bébé - juste comme ça, je l'ai perdu », dit-elle, doucement.

Son enfant est décédé peu après sa naissance.

Mais au fur et à mesure que sa condition se dégradait, les médecins lui avaient administré une injection d'urgence contenant un médicament à base d'acide tranexamique, un dérivé synthétique de la lysine utilisé en cas de saignement excessif ; c'est ainsi que son hémorragie s'est estompée et que Peace Onuoha a survécu.

Au moment où elle accouchait, l'acide tranexamique faisait l'objet d'un test au Nigeria dans le cadre d'une série d'essais de portée mondiale - WOMAN (World Maternal Antifibrinolytic).

Le médicament était déjà largement utilisé pour endiguer les saignements chez les patients traumatisés et en chirurgie.

Mais cet essai, lancé en 2010 dans 21 pays par des chercheurs de la London School of Hygiene and Tropical Medicine (LSHTM), a permis d'évaluer son efficacité lors de l'accouchement, ainsi que celle d'autres traitements permettant de réduire les hémorragies postnatales.

“ Les saignements excessifs tuent des gens. Je ne resterai pas silencieuse, je le dis toujours aux autres. Nous devons en parler.”

Peace Onuoha

Neuf ans plus tard, les résultats de l'essai sont connus et il y a de bonnes nouvelles pour d'autres femmes comme Peace.
 
Il semble que le médicament soit capable de sauver beaucoup plus de vies.
 
Le Nigeria, en particulier, devrait en bénéficier, car il a le deuxième taux de mortalité maternelle le plus élevé au monde.
 
Quarante mille femmes y meurent chaque année pendant la grossesse et l'accouchement, et les hémorragies constituent la principale cause de décès, avec une proportion de 23%.
 
Mais le bilan de l'essai est marqué à la fois par le succès et des antagonismes : alors que certains établissements de santé enregistrent des résultats positifs constants pour les femmes, d'autres doivent maintenant faire face à une diminution des stocks de ces médicaments salvateurs.
 
À l'échelle mondiale, les saignements excessifs après la naissance constituent un problème majeur. Chaque année, 100.000 femmes y succombent dans le monde, ce qui en fait la principale cause de décès maternel.

L'acide tranexamique agit en inhibant les enzymes qui décomposent généralement les caillots sanguins, ce qui ralentit les saignements. En 2017, les résultats de l'essai de six ans ont montré que le médicament permettait d'éviter un décès sur trois dû à une hémorragie postnatale.

Mais le timing est critique.

« Toutes les 15 minutes, vous perdez 10% du bénéfice potentiel », déclare Haleema Shakur-Still de la LSHTM, qui a dirigé les essais.

Le médicament s’est avéré si efficace que l’Organisation mondiale de la santé a inclus l’acide tranexamique dans sa liste des médicaments essentiels, une liste des médicaments les plus importants que les hôpitaux devraient toujours avoir en stock.
 
Haleema Shakur-Still et Bukola Fawole, médecin de l’Université d’Ibadan, qui a supervisé les essais au Nigeria, ont rencontré le ministre de la Santé, Isaac Adewole, pour tenter d’assurer un futur prospère pour le médicament, au Nigeria.
 
Compte tenu de l'ampleur et du succès des essais, leur dossier était solide : « En ce qui concerne le Nigeria, il s'agit probablement du plus grand essai clinique réalisé », déclare Bukola Fawole.

Une mère s'occupant de son nouveau-né à l'hôpital général d'Ifako Ijaiye à Lagos (à gauche) ; deux ampoules d’acide tranexamique dans un placard d’approvisionnement (en haut à droite) ; Grace Adekola-Oni, une sage-femme de l'hôpital général d'Ifako-Ijaiye (en bas à droite) - Crédit Photo : Olamide Ayegbemi et Emma Bryce.




 
Cependant, au-delà d’une directive nationale adressée aux hôpitaux pour leur conseiller de garder le médicament en stock à tout moment, le gouvernement n’a pris aucune mesure importante pour renforcer son approvisionnement.

Isaac Adewole n'a pas répondu aux demandes d'interview de SciDev.Net.

Selon lui, de nombreux hôpitaux ne sont même pas au courant que le médicament existe. « Malheureusement, il n’a pas été adopté à grande échelle et c’est un domaine dans lequel nous avons besoin de plus de travail », dit-il. « Nous devons nous demander : quelle proportion de prestataires de soins de santé, de médecins et de sages-femmes sont au courant des résultats de l'essai ? Et puis, s'ils le savent, le médicament leur est-il disponible ? Haleema Shakur-Still estime qu'un médecin lui a envoyé un courriel d'un état du nord du Nigeria pour lui demander où il pourrait se procurer le médicament. Il a été contraint de tendre la main parce que trois femmes étaient récemment entrées dans son hôpital au même moment avec une hémorragie postnatale et toutes les trois avaient ensuite saigné à mort.

« Il a entendu parler de l'essai WOMAN Trial sur Twitter, partout », explique Haleema Shakur-Still.
 
Mais ce n’est pas seulement une question de conscience. Au cours de l'essai WOMAN, de l'acide tranexamique a été fourni gratuitement aux cliniques participantes.

Mais cette époque est révolue. Au Nigeria, le médicament coûte entre ₦1.000 et 1.550 (1.628 à 2.443 Francs CFA) par ampoule.
 
Chaque patient a besoin de deux ampoules - un gramme au total - pour que les hémorragies cessent.
 
C'est un coût que beaucoup d'hôpitaux publics dépourvus de moyens font supporter à leurs patients. Mais comme plus de la moitié des Nigérians vivent avec moins de 2 dollars par jour - soit 1.176 Francs CFA - l'achat du médicament est trop cher pour la majorité des patients.
 
Cette lutte pour la tarification ne se produit pas partout. Au Pakistan, pays qui a recruté le plus grand nombre de patients pour l’essai WOMAN après le Nigéria, l’acide tranexamique est désormais gratuit dans les hôpitaux publics, où une ampoule coûte au gouvernement l’équivalent de 600 Francs CFA.
 

À qui incombe la responsabilité ?

 
Il y a beaucoup de médicaments essentiels qui finissent par coûter trop cher au Nigéria, ce qui rend le cas de l'acide tranexamique intéressant.
 
« Le Nigeria n’est pas un marché où les prix sont contrôlés. C'est pourquoi tout le monde peut afficher le prix de son choix », a déclaré Shaz Effendi, responsable des affaires médicales chez Hilton Pharma, une société pakistanaise qui fabriquait de l'acide tranexamique pour le compte du Nigeria pendant les essais.
 
Shaz Effendi estime que Hilton Pharma a essayé de maintenir bas le prix de fabrication ; c'est le distributeur qui a mis en œuvre la première augmentation du prix du médicament. Cette pratique est commune.
 
Un rapport publié en 2011 par l'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI) a révélé que la faiblesse des contrôles de prix dans le secteur pharmaceutique nigérian permet des majorations tout au long de la chaîne d'approvisionnement - du fabricant au distributeur, en passant par le grossiste et le détaillant -, ce qui peut considérablement augmenter le prix de revente.
 
En fait, un rapport publié en 2006 par le ministère fédéral de la Santé, en collaboration avec l'Organisation mondiale de la santé et d'autres organisations, a révélé que les prix des médicaments au Nigéria étaient entre 2 et 64 fois supérieurs aux prix de référence à l'échelle internationale.
 
Selon Mojisola Christianah Adeyeye, directrice générale de l’Agence nationale de contrôle des aliments et des médicaments du Nigeria (NAFDAC), plusieurs sociétés distribuent maintenant le médicament au Nigeria, y compris le géant pharmaceutique Pfizer, qui le fabrique également.
 
SciDev.Net a contacté Pfizer pour obtenir des éclaircissements sur la façon dont il détermine son prix au Nigeria, mais ce dernier a refusé de fournir des explications.
 
Quoi qu’il en soit, le système de marges perpétuelles agit de telle sorte que le prix d’un médicament peut varier en fonction du lieu et du moment de son achat, selon ls gynécologue Hadiza Idris, de l’Hôpital général de Nyanya.
 
Apparemment, même les pharmacies peuvent changer leurs prix sur un coup de tête. « Quand ils s'aperçoivent que vous demandez quelque chose que vous n'avez pas à l'hôpital, ils augmentent évidemment le prix pour en tirer profit. C’est ce qu’ils font ici », explique Hadiza Idris.
 
Si les patients n’ont pas les moyens de payer le médicament, l'hôpital le fournit tout de même, mais le stock d’urgence s'épuise bien vite.
 
« La plupart du temps, quand vous donnez [le médicament], c'est fini, tout part. C’est l’un des obstacles à la continuité de l’approvisionnement », poursuit Hadiza Idris.
 
Avec tous ces acteurs, si l'objectif est de rendre le médicament moins cher, alors à qui en incombe la responsabilité ? « C’est une question à un million de dollars. Qui est responsable ? » s'interroge avec insistance Haleema Shakur-Still.
 

Accessibilité

 
En pratique, Grace Adekola-Oni, une sage-femme de l’hôpital général Ifako-Ijaiye à Lagos, qui a participé à l’essai, estime que même une simple réduction des coûts pour ses patients aurait un impact mesurable.
 
« Si c’est quelque chose de l'ordre de 500 nairas, je pense qu’ils pourraient encore se le permettre.  »
 
Bukola Fawole laisse entendre pour sa part que, outre le contrôle des prix, le problème de l'accessibilité financière se résume également à un problème de santé majeur au Nigéria : une couverture sanitaire universelle médiocre, ce qui signifie que les gens accumulent d'énormes factures dans des hôpitaux qu'ils ne peuvent pas payer en une fois.
 
« Il est très important que nous abordions la question des paiements directs », conclut-il.

Entre-temps, un nouvel éclairage est sur le point d'être apporté à la gamme des utilisations possibles de l’acide tranexamique.
 
La LSHTM coordonne en effet un deuxième essai au Nigéria, au Pakistan, en Ouganda et en Zambie, appelé WOMAN 2, afin de tester l'efficacité de l'acide tranexamique dans la prévention des hémorragies chez les patients présentant un risque élevé d'anémie.
 
Cela peut aider à souligner le potentiel du médicament pour sauver la vie des femmes.
 
De retour à l'hôpital général de Nyanya, Peace Onuoha estime que depuis la mort tragique de sa fille, elle a eu un autre enfant, un fils.
 
Elle ajoute que son calvaire l'a conduite à sensibiliser les autres aux risques que courent les femmes lors de l'accouchement.
 
« Les saignements excessifs tuent des gens. Je ne resterai pas silencieuse, je le dis toujours aux autres », insiste-t-elle.
 
« Nous devons en parler. »
 
Quant aux infirmières, sages-femmes et médecins sur le terrain, ils espèrent qu'un jour, la naissance ne viendra plus avec le spectre de la mort - une ironie qui éclipse la vie reproductive de tant de femmes nigérianes.
 
« Nous espérons que chaque femme aura la liberté de vivre et que les femmes n'auront pas peur de procréer », a déclaré Aishatu Tenebe, infirmière à l'Hôpital général de Nyanya.
 
« Vous savez, c'est beau pour une femme de venir accoucher, puis de rentrer chez elle. »
 
La rédaction de cet article a été financée par le Centre européen de journalisme, dans le cadre de son programme de subventions Innovation in Development Reporting.

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