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Les Etats d’Afrique francophone souffrent d’une triple peine en matière de fardeau des maladies. Ils supportent tout d’abord la charge de maladies la plus élevée sur le continent. Deuxièmement, ils reçoivent les plus faibles financements au monde en matière de santé. Enfin, ils sont défavorisés par la prédominance de la langue anglaise dans la santé mondiale.
 
Ce constat est fait par une étude[1] menée entre 1990 et 2017 et dont les résultats sont publiés ce mois de mars 2020 dans la revue scientifique anglaise The Lancet.
 
Interrogé par SciDev.Net, Yap Boum II, un des auteurs de l’étude, explique que l’évaluation de ce fardeau des maladies revient à définir comment elles affectent la vie des populations.
 
« Pour ce faire, nous utilisons des indicateurs tels que la morbidité, la mortalité, mais aussi les années de vie perdues (AVPs) dues à un décès prématuré, les années vécues avec incapacité (AVIs) et le années de vie ajustées de l'incapacité (AVAIs) », décrit-il.
 
« Ces indicateurs permettent de décrire et comprendre les problèmes de santé au niveau de la population, en vue de prioriser les actions correctives », poursuit ce dernier qui est également chercheur à Epicentre chez Médecins sans frontières (MSF) et enseignant à la faculté de médecine de l’université de Yaoundé I au Cameroun. 

“S’il est prouvé par exemple que le pangolin est responsable de la transmission du coronavirus à l’Homme, les Chinois seraient intéressés de comprendre pourquoi les Camerounais qui en consomment ne sont pas affectés”

Yap Boum II, Epicentre et Université de Yaoundé I

Selon cet article, le poids élevé des maladies en Afrique francophone « est principalement dû au paludisme, aux infections des voies respiratoires inférieures, aux troubles néonataux et aux maladies diarrhéiques ».
 
Ce qui, d’après la même source, est tout le contraire des pays anglophones où la mortalité due à ces maladies a diminué et où elles ont été remplacées en haut du classement par le VIH/sida et les maladies cardiovasculaires.
 
Bref, indique l’étude, les cinq principales causes de mortalité dans les pays francophones restent des maladies liées à la pauvreté et à d’autres obstacles structurels à la santé.
 
Mais, Michel Cot, chercheur à l'Institut de recherche pour le développement (IRD) et membre du Think Tank "Santé mondiale 2030", nuance quelque peu…
 
« Le fait que le VIH soit l'agent pathogène le plus répandu en Afrique anglophone tient moins au fait que les autres endémies y ont plus fortement régressé, qu'au fait que la prévalence du VIH n'a jamais été très élevée dans les pays d'Afrique de l'Ouest, à la différence de l'Afrique de l'Est anglophone », dit-il.
 
De plus, ajoute le chercheur, « l'instabilité géopolitique des pays de la bande sahélienne, avec notamment l'activité des groupes islamistes, impacte fortement la santé des populations, sans que cela soit lié à la langue véhiculaire dominante qui est le français ».
 
L’article indique par ailleurs que le ratio entre leur contribution au poids des maladies et leur part de financement en matière de santé est de 29: 1 pour les pays francophones de l’Afrique de l’Ouest, contre 16: 1 pour les pays de l'Afrique de l'Est et 3: 1 pour les pays d'Afrique Australe majoritairement anglophones.
 
« Les financements dans le domaine de la santé sont le plus souvent alloués par des donateurs anglophones. Ces donateurs ont une mauvaise connaissance des besoins dans les pays francophones. Et les francophones, du fait de la langue, n’ont pas toujours accès à ces opportunités de financement », essaie de comprendre Yap Boum II.
 

Héritage de la colonisation

Michel Cot partage ce point de vue en précisant toutefois au passage que « je ne pense pas que le moindre volume de financements soit consécutif à l'importance du fardeau des maladies ».
 
Comme son homologue d’Epicentre, le chercheur de l’IRD voit dans cette inégale distribution des financements de la santé « un héritage de la colonisation ». Car, fait observer Yap Boum II, les financements délivrés par la France vont davantage aux pays francophones qu’aux pays anglophones.
 
Pour ce qui est de la barrière linguistique, l’étude relève que pour la majorité des chercheurs non anglophones, la prédominance de l’anglais est un véritable obstacle à l'accès aux opportunités.
 
« Même quand les chercheurs francophones parviennent à effectuer des recherches qui pourraient avoir une incidence sur le poids des maladies, ils peinent à en publier les résultats en tant que premier auteur en raison de cette barrière linguistique. Ils ne racontent donc pas leur propre histoire », peut-on lire dans l’article.
 
Pour Michel Cot, cela tient davantage au modèle dominant anglophone et au fait que les pays qui ne sont ni anglophones ni francophones (par exemple, l'Allemagne ou les Pays-Bas) ont adopté l'anglais comme langue de communication internationale.
 
« Cela est vrai également de l'espagnol, langue davantage parlée dans le monde que le français et qui n'est quasiment pas utilisée dans le domaine scientifique », observe l’épidémiologiste.
 

Solutions

Et Yap Boum II de rappeler que le plaidoyer de l’article n’est pas tellement celui du français ; mais celui du multilinguisme dans la mesure où les résultats des chercheurs francophones pourraient intéresser des Chinois.
 
« S’il est prouvé par exemple que le pangolin est responsable de la transmission du coronavirus à l’Homme, les Chinois seraient intéressés de comprendre pourquoi les Camerounais qui en consomment ne sont pas affectés », illustre-t-il.
 
Un problème que Michel Cot croit en cours de résolution. « Il est intéressant de signaler qu'en Afrique, si les générations de scientifiques les plus âgées ne sont pas à l'aise avec la langue anglaise, les jeunes sont beaucoup plus demandeurs et du reste, consacrent de façon croissante une partie de leur formation universitaire et technique à des stages dans des pays anglophones », dit-il.
 
Quoi qu’il en soit, selon les dires de ses auteurs, cette étude ambitionne d’inciter les pays francophones d’Afrique à prendre leur destin en main. Par exemple en se réunissant pour discuter ensemble des solutions aux problèmes de santé qu’ils ont en commun.
 
« Pour ce faire il y aura besoin de financement et d’innovation qui pourraient venir de nos philanthropes et notre diaspora qui, à mon avis, ne sont pas assez intégrés dans le domaine de la recherche médicale », propose Yap Boum II.
 

Références

[1] La version en français de cette étude est disponible ici

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