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Fin septembre 2019, le Gabon est devenu le tout premier pays d’Afrique admis à recevoir des paiements internationaux en récompense de ses efforts en matière de préservation de sa forêt et de lutte contre la déforestation.
 
Ces paiements qui s’élèvent à 150 millions de dollars (environ 88,5 milliards de FCFA) couvrent une période de dix ans, allant de 2016 à 2025 et vont être effectués par l'Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale (CAFI).
 
Celle-ci est une institution créée par les Nations unies, les Etats d’Afrique centrale et des bailleurs de fonds internationaux, pour encourager les pays de la région à lutter contre la déforestation afin de réduire les émissions de gaz à effet de serre et combattre ainsi le changement climatique.

“S’il n’y a presque pas de déforestation au Gabon, il faut savoir quelle est la part de ce « résultat » qui revient aux politiques menées et quelle est la part qui revient aux circonstances.”

Alain Karsenty, chercheur au Cirad

Seulement, ces paiements au Gabon qui sont basés sur les résultats finaux enregistrés, ne font pas l’unanimité parmi les chercheurs spécialistes des questions de préservation des forêts ; certains estiment en effet qu’ils ne traduisent pas toujours les efforts consentis par ce pays…
 
C’est le cas d’Alain Karsenty, chercheur au département "Environnements et Sociétés" du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement), qui juge ambiguës les bases de cette rétribution.
 
Interrogé par SciDev.Net, Alain Karsenty s’explique en disant que « les bases du paiement portent à la fois sur le gaz carbonique absorbé par les forêts et sur la conservation des forêts qui est attribuée aux politiques environnementales menées par les autorités gabonaises ».
 
« Or, si la déforestation est faible au Gabon, poursuit-il, c’est dû à la faible densité de population dans les zones forestières, donc au peu de déboisement pour l’agriculture, contrairement à certaines régions du Cameroun, par exemple ».
 
Par ailleurs, ajoute le chercheur français, la main d’œuvre au Gabon est peu abondante et relativement chère. Ce qui, conjugué au manque d’infrastructures de transport, renchérit les coûts des grandes plantations de palmier à huile ou d’hévéa, et limite leur expansion.
 
Alain Karsenty fait aussi remarquer que « dans le bassin du Congo, les conditions climatiques ont évolué au cours des derniers siècles et elles favorisent la densification des forêts. Les arbres grossissent et des espèces stockant plus de carbone remplacent les espèces qui ont besoin de plus de soleil ».
 

Réserves

 
Une situation naturelle favorable qui, d’après le chercheur, n’a rien à voir avec les politiques publiques menées dans les trente ou les dix dernières années par le gouvernement.
 
Le chercheur du Cirad en profite d’ailleurs pour attirer l’attention sur une déclaration de l’Anglo-Gabonais Lee White, ministre de l’environnement et des forêts du Gabon qui, à l’occasion du sommet de New York, a affirmé à l’Agence France Presse que « dans un pays recouvert à près de 90% par la forêt, il n'y a presque pas besoin de lutter contre la déforestation ».
 
Mais, du côté de CAFI, on se défend en soutenant que les résultats sur lesquels les paiements sont assis « ne viennent pas de nulle part », même si on essaie de comprendre une partie des réserves ainsi soulevées...
 
Certes, admet Berta Pesti, le chef du secrétariat de CAFI, « le Gabon a une grande population urbaine et une faible population rurale. Donc, il y a très peu d’impacts sur la forêt parce qu’il y a peu d’utilisateurs de la terre, l’économie étant basée sur l’exploitation du pétrole plutôt que sur l’exploitation agricole ».
 
Mais, assure-t-elle, « les résultats pour lesquels un pays est récompensé sont toujours un mélange du contexte socioéconomique et des efforts délibérés du gouvernement qui fait des choix et produit ensuite des efforts pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixé ».
 
Dans le cas d’espèce, cette dernière rappelle les actions entreprises par le gouvernement gabonais au cours des quinze dernières années, à commencer par la création d’un réseau de parcs et d’aires protégées, associée à l’annulation d’un certain nombre de concessions forestières.
 
« Il y a eu aussi l’introduction des plans d’aménagement au niveau des concessions forestières, ainsi que l’interdiction de l’exportation des grumes qui a beaucoup contribué à la réduction de l’exploitation forestière », ajoute Berta Pesti.
 

Chute de la production de bois

 
Cependant, le problème, pour Alain Karsenty, est que l’approche adoptée par l’accord entre CAFI et le Gabon ne permet pas de mettre en évidence la part des politiques publiques dans les résultats considérés.
 
« En évaluation des politiques publiques, déterminer l’efficacité réelle d’une mesure suppose de pouvoir attribuer précisément un effet à une cause, sachant que les causes du « résultat » sont généralement multiples », introduit-il.
 
« S’il n’y a presque pas de déforestation au Gabon, il faut savoir quelle est la part de ce « résultat » qui revient aux politiques menées et quelle est la part qui revient aux circonstances », dit-il.
 
Pour l’illustrer, le chercheur du Cirad évoque l’exemple de l’interdiction en 2010 d’exporter les grumes. Une mesure qui, selon Lee White, a entraîné la chute de la production de bois.
 
« Si cette mesure a conduit à réduire les émissions, son intention était tout autre. Il s’agissait de créer des emplois industriels et d’augmenter la valeur ajoutée sur le territoire. La baisse de la production n’est qu’une conséquence involontaire et passagère d’une mesure qui n’était pas prise pour des raisons d’écologie », analyse Alain Karsenty.
 
« Dans un pays comme le Gabon où il y a toujours historiquement très peu de déforestation et où la majorité des émissions viennent de la dégradation forestière due à l’exploitation forestière, il est évident qu’une mesure du gouvernement qui vise ce secteur a beaucoup d’impact », réagit Berta Pesti.
 
« Donc, je pense que ce serait une erreur de séparer les mesures prises par les autorités du contexte dans lequel elles s’opèrent », tranche-t-elle.
 

Coopération

 
Au passage, elle rappelle que CAFI a un large cadre de coopération avec le Gabon, avec une première lettre d’intention signée en 2017, qui fixe les objectifs sectoriels et que les financements en question sont basés sur des objectifs fixés ensemble avec le gouvernement et qui s’inspirent de la contribution nationale déterminée du Gabon exprimée à la COP 21 à Paris.
 
Ce qui est important, dit l’intéressée, c’est que le Gabon appartient à la catégorie des pays à haut couvert forestier et à taux bas de déforestation. Les pays de cette catégorie ont souvent du mal à bénéficier de paiements pour les résultats, parce que leur point de départ est déjà très bas.
 
« Pourtant, c’est dans l’intérêt de tout le monde qu’ils aient ces paiements qui leur permettent de maintenir ce couvert forestier. De ce point de vue, conclut Berta Pesti, cet accord avec le Gabon est très important, parce qu’il ouvre la voie aux autres pays de la région. »
 
Mais, « ne s’intéresser ni aux causes ni aux intentions, comme le suggère cet accord qui prétend rémunérer des "résultats", constitue à mes yeux une grave régression intellectuelle », maintient Alain Karsenty.
 
Le chercheur suggère au passage qu’à l’avenir, le travail d’évaluation soit confié à une expertise collective indépendante, et à des spécialistes de différentes disciplines délibérant sous l’égide de CAFI.