06/06/25

RCA : L’agroécologie pour contrer la déforestation et la dégradation des sols

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Le directeur de la SIAD procède à l'inspection d'un champ de courges sur une terre restaurée. Crédit image: SDN / C. Brajeul.

Lecture rapide

  • Une entreprise locale applique avec succès une méthode de restauration de la fertilité de sols dégradés
  • Elle consiste en un apport de débris végétaux sur le sol, en plus de la plantation d’arbres fruitiers
  • L’idée est d’encourager les populations à suivre cet exemple afin de cesser de détruire la forêt pour avoir de nouveaux champs

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[BANGUI, SciDev.Net] « Depuis environ trois décennies, une partie conséquente de la forêt a disparu aux alentours de la ville ». Ce constat est de Roger Okoa Penguia, le maire de Pissa, une ville de moyenne importance située à environ 90 kilomètres au sud-ouest de Bangui, la capitale de la République centrafricaine (RCA).

A en croire cette autorité municipale, cette situation « est principalement la conséquence de l’agriculture sur brûlis » qui, en consumant la végétation, a réduit la teneur du sol en azote et en carbone contenue dans cette source de matière organique.

C’est ici, en pleine forêt du bassin du Congo, première zone forestière mondiale en matière de captation de carbone, que s’est implantée, en 2017, la Société des industries agricoles durables (SIAD).

“Pour régénérer un sol dégradé, l’essentiel est d’apporter de la matière organique”

Jean-Luc Chotte, IRD

L’enjeu pour cette entreprise étant avant tout de restaurer la fertilité de ces terres et d’inciter les agriculteurs locaux à produire sur ces sols régénérés afin de ne pas déforester davantage pour conquérir de nouvelles terres agricoles ; question de préserver la forêt qui subsiste.

Selon les explications de Jean-Luc Tété, son directeur, la société conjugue à cet effet trois techniques artisanales d’agriculture durable à grande échelle pour restaurer la qualité des sols appauvris et désormais plus vulnérables aux aléas climatiques, pour avoir perdu non seulement leur fertilité, mais également leur capacité à retenir l’eau.

A la base du processus, on a le bois raméal fragmenté (BRF). Il consiste à réduire la végétation boisée dense en débris végétaux grâce à un broyeur forestier détourné de son usage. Les végétaux créent de la biomasse en se mélangeant à la surface du sol. En suivant les préceptes de l’agriculture régénérative, la SIAD y ajoute d’autres sources de matière organique comme les résidus de culture et bientôt les déjections animales.

Les résidus de cultures (ici ceux du manioc) jouent un rôle important dans la restauration des sols. Crédit photo: SDN / C. Brajeul.

En complément, l’entreprise agricole reconstitue des haies, principalement d’arbres fruitiers, qui ont  le bénéfice multiple de créer une source de revenus supplémentaire et de contribuer à diversifier l’apport de matière organique.

Enfin, grâce à leur réseau racinaire, les arbres fruitiers puisent dans le sous-sol les éléments nutritifs nécessaires à la croissance des végétaux plantés dans leur périphérie. Le tout sans apports d’engrais chimiques, peu disponibles en Centrafrique et au-dessus des moyens financiers de la plupart des agriculteurs.

Métabolismes différents et complémentaires

Jean-Luc Chotte, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), précise que « pour régénérer un sol dégradé, l’essentiel est d’apporter de la matière organique. La vitesse de perte de matière organique est cependant plus rapide que la vitesse de reconstitution des stocks ».

Le chercheur ajoute que « plus la matière organique est diversifiée, qu’elle provienne du bois, de feuilles, des racines et résidus de cultures ou d’excréments d’animaux, plus elle favorise le développement de micro-organismes comme les champignons et les bactéries ».

La plantation d’arbres fruitiers autour du champ fait partie de la technique pronée par la SIAD. Crédit photo : SDN / C. Brajeul.

« Les métabolismes de ces micro-organismes sont à la fois différents et complémentaires pour recycler la matière organique en micronutriments nécessaires à la plante, recréer les stocks épuisés par les mauvaises pratiques et les changements climatiques, puis aérer le sol », explique la même source.

Huit ans après le lancement de l’initiative de la SIAD, les plantations de courges attirent le regard dès l’entrée de la vaste cour de l’exploitation, avec des centaines de boules blanches qui s’étendent au ras du sol cultivé et lui confèrent un aspect lunaire.

Les parcelles se juxtaposent face à des bâtiments en dur et des paillottes où travaillent une trentaine d’ouvriers occupés à nettoyer les récoltes de maniocs qui seront réduites en farine pour la commercialisation.

Chaque parcelle est dédiée à une culture rotative annuelle, des productions à grande échelle pour la consommation de masse comme le manioc ou l’igname et des cultures à plus forte valeur ajoutée comme celle du moringa, arbuste à fleurs blanches dont l’huile extraite est destinée à l’industrie cosmétique.

Zone tampon

La situation géographique particulière de la Centrafrique entre la zone sahélienne au nord et les forêts pluvieuses au sud lui confère un rôle de zone tampon et une position stratégique pour lutter contre l’extension progressive de l’aridification des terres.

Selon le ministère d’Environnement et du développement durable qui se base sur les données géospatiale de l’Agence spatiale européenne, la RCA a un potentiel de 15 millions de terres arables, dont seulement 5% sont exploités à des fins agricoles, et possède un couvert forestier qui représente 2/3 du territoire. Toutefois, ajoute la même source, 11 % de la superficie des sols de la Centrafrique seraient dégradées.

Les activités humaines telles que l’exploitation forestière, minière et agricoles ont concouru largement à détériorer les sols de ce grand pays (623 000 km²) peu peuplé  (6,4 millions d’habitants) et peu industrialisé.

« Les zones les plus à risque se trouvent au nord et à l’ouest du pays à la frontière camerounaise », assure Barthélémy Lamba, coordinateur national pour la dégradation des sols et la désertification au ministère d’Environnement et du développement durable.

Restaurer les sols dégradés aide à préserver la forêt et la biodiversité restantes. Crédit photo : SDN / C. Brajeul.

L’Etat centrafricain s’est pourtant employé à créer un cadre législatif pour préserver les écosystèmes et notamment le bassin forestier. Le pays s’est même « engagé à restaurer 3,5 millions d’hectares de terres dégradées d’ici 2030 et a d’ores et déjà investi dans la création de 57 plantations forestières périurbaines pour lutter contre la déforestation », précise Barthélémy Lamba.

Mais les dégâts persistent. Car même si une étude d’impact environnemental préalable est nécessaire à toute implantation d’entreprise quel que soit le secteur d’activités, elle est largement contournée par le secteur informel et les acteurs semi-industriels qui préfèrent parfois s’astreindre à une compensation (reboisement) plutôt qu’adopter des pratiques respectueuses de l’environnement.

Partenariat public – privé

Selon Jean-Luc-Chotte, les terres de Centrafrique sont majoritairement constituées de « sols sableux pauvres en argiles où se concentrent les stocks de matière organique. Les stocks de matière organique sont donc beaucoup plus faibles que dans un sol argileux, ce qui les rend moins fertiles et accroît le risque d’épuisement rapides des stocks ».

Au vu du peu de budget du pays classé parmi les plus pauvres du monde, l’Etat centrafricain mise sur le partenariat public-privé. Pourtant peu d’entreprises d’échelle industrielle existent dans le secteur de l’agriculture qui représente 55% du PIB et 70 à 80% des emplois.

Pour la Chambre d’agriculture de Bangui, seules cinq entreprises dans le secteur agricole sont répertoriées, dont une est spécialisée dans la production alimentaire de manioc, les autres étant dédiées à la production d’intrants. Et seule la SIAD mise sur une agriculture durable.

Ce processus permet de restaurer la fertilité des terres et et de faire pousser les cultures (ici, des courges). Crédit Photo : SDN / C. Brajeul.

Pour Alban Akamasso, directeur appui aux entreprises à la Chambre d’agriculture, « le ministère mise en priorité sur les coopératives de petits producteurs plutôt que sur les entreprises pour s’adapter au mieux au contexte démographique actuel de l’agriculture ».

93 regroupements de producteurs installés sur l’ensemble du territoire sont ainsi enregistrés auprès de l’organisme et « l’objectif est d’augmenter leur nombre », précise le responsable.

L’environnement des affaires est en effet peu propice à l’installation d’entreprises : routes dégradées, absence d’électricité et d’eau, enclavement du pays, niveau d’éducation et de formation bas, autant de défis au développement de structures.

Impératifs de protection des sols

En avril 2025, le gouvernement affirme pourtant avoir signé un contrat de plus d’un milliard de dollars (plus de 550 milliards de FCFA) avec l’entreprise indienne Mahasakhti pour développer le secteur agro-industriel, sans préciser si le groupe sera soumis aux impératifs de protection des sols et des forêts.

Barthélémy Lamba reconnaît que les acteurs qui gravitent dans la conservation de l’environnement et la reforestation sont issus du monde associatif, souvent des organisations non gouvernementales internationales ou nationales.

Et que même si le gouvernement centrafricain souscrit à une vision éco-responsable, les acteurs du secteur agricole demeurent peu enclins, faute de connaissances suffisantes, à s’inscrire dans cette démarche.

Ces sols restaurés sont à la base d’une abondante production agricole (ici, le manioc). Crédit photo : SDN / C. Brajeul.

Le maire de Pissa se félicite dès lors de la création au sein de la SIAD d’un centre de formation agronome qui accueille 80 étudiants.

« La SIAD a développé une école pour enseigner les techniques d’agriculture durable et propager les bonnes pratiques auprès des agriculteurs », affirme Roger Okoa Penguia qui dit constater que ces derniers souscrivent massivement au projet de reboisement et de changement de pratiques.

Malnutrition

Les enjeux sont de taille pour nourrir la population qui connaît encore un fort taux de malnutrition, plus d’une personne sur trois souffrant d’insécurité alimentaire aigüe selon le Programme alimentaire mondial (PAM).

Et d’après les chiffres de 2019 de l’étude sur le coût de la faim en Afrique (rapport COHA), la malnutrition aurait coûté 126 milliards de FCFA à la République centrafricaine, l’équivalent de 41% de son budget annuel.

Une situation alimentaire due à une pauvreté généralisée majorée par une inflation élevée, des décennies de conflits et les changements climatiques qui affectent le pays.

Grâce à sa pépinière, la SIAD peut fournir des plants d’arbres fruitiers aux agriculteurs de la région. Crédit photo : SDN / C. Brajeul.

La SIAD a développé un réseau de distribution de ses productions de masse au niveau de la capitale, en imposant un prix de vente maximal pour permettre à la population banguissoise d’accéder à ses produits de base.

« Nous sommes une entreprise et l’objectif est d’être rentable, mais l’aspect social est inscrit dans les statuts de la société », insiste Jean-Luc Tété, son directeur général.

« En augmentant massivement les volumes produits, nous favorisons non seulement l’accès aux aliments mais à terme nous pourrons ainsi faire baisser les prix sur le marché », ajoute ce dernier qui a s’est reconverti dans l’agriculture après une carrière d’ingénieur aéronautique en France.

Pour le directeur de la SIAD, l’objectif est désormais de promouvoir ce modèle en Centrafrique voire au-delà pour prévenir les dégâts infligés à l’environnement, améliorer le quotidien de la population et faire profiter au pays des revenus de la captation du carbone.