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« Si nous voulons développer la recherche scientifique en Afrique, nous ne devons pas le faire seulement à l’université. Il faut le faire à partir de l’école primaire et du collège ».
 
Telle est la conviction de l’universitaire Mary Teuw Niane, ancien ministre sénégalais de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation. Il s’explique en ajoutant que « c’est à l’école primaire que l’on réveille l’esprit de curiosité chez l’enfant, pour qu’il ait envie de créer des choses ».
 

Mary Teuw Niane s’exprimait ainsi à la faveur d’une conférence sur le thème « Réformer la recherche scientifique en Afrique », organisée ce jeudi, 27 juin 2019 à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, à l’initiative de SciDev.Net.

“Il n’est pas possible d’avoir des chercheurs performants si dans leur formation, ils n’ont pas fait de travaux pratiques avec des équipements à jour.”

Professeur Mary Teuw Niane - Université Cheikh Anta Diop de Dakar 

Une conférence qui a donné à ce mathématicien l’occasion de se pencher sur les conditions qui, à ses yeux, sont indispensables pour l’épanouissement de la recherche scientifique en Afrique.

Et d’emblée, il a martelé que la recherche scientifique est avant tout une affaire de ressources humaines de qualité que produit le système éducatif ; en particulier des chercheurs et des enseignants-chercheurs dans les domaines prioritaires.
 

Le professeur Mary Teuw Niane, devant une assistance de décideurs, d'enseignants et de chercheurs.. Crédit Photo : SDN/AKF

« Nous avons beaucoup évolué en Afrique en nombre d’étudiants, mais c’est encore insuffisant. Au Sénégal en particulier, nous serons autour de 200.000 étudiants cette année, mais nous devons atteindre 300.000 », dit-il.
 
Pour cela, dit-il, il va falloir créer les conditions pour l’accès à l’éducation et à l’université, en veillant à une réorientation des étudiants vers les STEM (science, technologie, ingénierie et mathématiques).
 
Mary Teuw Niane s’est appuyé ici sur l’exemple du Sénégal qui, en 2012, a avait décidé d’octroyer une bourse à tous les étudiants qui s’étaient inscrits au troisième cycle de l’enseignement supérieur.
 
Cette augmentation du nombre de chercheurs passe par l’amélioration des conditions matérielles et sociales des enseignants-chercheurs et des chercheurs.
 


« Cela est très important, parce que si ceux-ci sont pauvres ou s’ils survivent, cela ne suscitera pas l’envie chez les jeunes d’embrasser cette profession », indique Mary Teuw Niane. Plus grave, dit-il, ils saisiront la première opportunité venant de l’extérieur, pour s’en aller.
 

Un système égalitaire à problème

 
Sur ce point, Abdou Sène, enseignant-chercheur à l’Université virtuelle du Sénégal (UVS), a tenu à dénoncer le système égalitaire dans le système universitaire qui, pour lui, est un obstacle à la productivité.
 
« Aujourd’hui, un enseignant-chercheur qui reste dix ou vingt ans sans publier d’article a exactement les mêmes indemnités de recherche que celui qui en a produit. Idem pour ceux qui ont dirigé des thèses de doctorat et ceux qui ne l’ont pas fait », déplore l’intéressé devant un auditoire un peu interloqué.
 

Répondant à cette observation, le conférencier a noté que la solution, quoique lointaine encore, se trouve dans une plus grande autonomie des universités qui pourront dès lors recruter elles-mêmes leurs enseignants-chercheurs et fixer leurs salaires en fonction de leurs intérêts.
 
Loin du système actuel où c’est l’Etat qui loge tous les fonctionnaires (dont les enseignants-chercheurs) à la même enseigne.
 
Mary Teuw Niane estime en outre qu’un accent particulier doit être mis sur l’acquisition d’infrastructures de recherche et sur le financement des travaux scientifiques.
 
« Il n’est pas possible d’avoir des chercheurs performants si dans leur formation, ils n’ont pas fait de travaux pratiques avec des équipements à jour », dit-il.

“Un enseignant-chercheur qui reste dix ou vingt ans sans publier d’article a exactement les mêmes indemnités de recherche que celui qui en a produit. Idem pour ceux qui ont dirigé des thèses de doctorat et ceux qui ne l’ont pas fait.”

Abdou Sène, enseignant-chercheur à l’Université virtuelle du Sénégal (UVS)

« Ceci est d’autant plus important que ceux qui travaillent dans l’innovation protègent au maximum leurs travaux. Parfois ils les classent même "secret défense". Donc, nous n’avons pas intérêt à faire certaines recherches dans des laboratoires étrangers », poursuit-il avec fermeté.
 
S’inspirant une fois de plus de l’exemple du Sénégal, l’ancien ministre rappelle que c’est grâce à la physique nucléaire (derrière laquelle un grand nombre de gens ne voient malheureusement que la bombe atomique) que le pays a éliminé la mouche tsé-tsé dans la région des Niayes et que certains cancers peuvent être guéris de nos jours.
 
Selon le récit de Mary Teuw Niane, c’est dans ce souci de s’affranchir progressivement de la dépendance scientifique vis-à-vis de l’Occident que le Sénégal a créé une Cité du savoir, qui est « un espace d’incubation de start-ups et de concentration des meilleurs cerveaux sénégalais et africains, pour créer les innovations dont le Plan Sénégal émergent a besoin ».
 
A l’en croire, cette Cité dispose déjà d’un Quantum Learning Machine et attend, entre autres, la livraison, au mois d’août 2019, d’un super calculateur qui sera le deuxième à exister sur le territoire africain, après celui de l’Afrique du Sud.
 

L’outil Internet

 
Absa Gassama, chef de la division de recherche, valorisation et innovation à l’UVS, apprécie ces efforts, mais s’interroge sur leur opérationnalité, dans un contexte de mauvaise connectivité et de coût élevé de l’accès à l’Internet.
 
« Il y a la cherté de l’Internet qui s’ajoute à des problèmes de connexion dans beaucoup de domaines. Tout cela donne l’impression qu’on n’a pas correctement pris le train du numérique qui est pourtant important si on veut bien utiliser le super calculateur », analyse cette enseignante.
 
Au passage, Absa Gassama pense qu’au lieu d’avoir recours à des opérateurs qui coûtent cher, l’UVS au même titre que les autres universités du Sénégal, peuvent « produire de la connectivité et la partager. »
 
Ces réserves trouvent une réponse dans l’autre condition sine qua non que Mary Teuw Niane a citée pour développer la recherche scientifique en Afrique, à savoir l’Internet avec tout ce qu’il comporte aujourd’hui : la réalité augmentée, l’Internet des objets, le big data, la réalité virtuelle, etc.
 
« L’Internet doit être comme de l’eau à boire pour que nos pays puissent en tirer le maximum de profits. Quand vous entrez dans une maison, vous voyez s’il y a de l’eau, de l’électricité, etc. De la même façon, vous allez voir s’il y a Internet », illustre le conférencier.
 
« Il est donc urgent de mettre en œuvre une politique d’accès universel à internet et à moindre coût ; pas seulement pour les université, mais pour tout le monde », martèle-t-il.

“Pourquoi ne pas prendre 1% des revenus annuels des secteurs des mines, du pétrole, du gaz et des télécommunications pour renforcer les ressources dédiées à la recherche ?”

Professeur Mary Teuw Niane - Université Cheikh Anta Diop de Dakar 

Dernier élément, et non des moindres : l'impératif de financer la recherche. Il commence par regretter deux faits : d’un côté, la difficulté des pays africains à consacrer 1% seulement de leur produit intérieur brut (PIB) à la recherche, comme le recommande l’Union africaine.
 
De l’autre, le fait que le financement soit essentiellement public, traduisant le peu d’engagement du secteur privé dans ce secteur.
 
« Pourquoi ne pas prendre 1% des revenus annuels des secteurs des mines, du pétrole, du gaz et des télécommunications pour renforcer les ressources dédiées à la recherche ? » s’interroge Mary Teuw Niane, révélant du même coup quelques niches de financement qui peuvent être explorées.
 
A cette liste, Saliou Ngom, maître de recherches à l’Institut sénégalais de recherche agricole (ISRA) suggère d’ajouter le secteur de l’agriculture…
 
Sophie Diallo, directrice de l’antenne de l’université Gaston Berger à Dakar, pense pour sa part que la question du financement de la recherche aujourd’hui relève plus du défi de l’innovation dans la recherche du financement.
 
« Est-ce que l’innovation nous préoccupe réellement ? » s’interroge-t-elle avant de poursuivre en disant qu’on a pensé que « la meilleure stratégie serait le marketing des universités ».
 
« En principe, on n’a pas besoin de faire énormément d’efforts pour créer des partenariats avec des entreprises qui sont dans certaines thématiques sur lesquelles les universités travaillent. Il faut qu’on soit un peu plus agressifs », recommande Sophie Diallo.
 
Pour sa part, Saliou Ngom, remarque une « discordance » entre les différentes institutions de coordination et de financement de la recherche et plaide pour une harmonisation.
 
Enfin, Mary Teuw Niane invite les pays africains à mettre en place, dans leurs plans de développement respectifs, des incitations pour capter les meilleurs cerveaux du monde.
 

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