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A l'occasion de la Journée africaine de lutte contre la corruption, observée à l'initiative de l'Union Africaine, SciDev.Net vous propose une série d'articles sur la corruption dans les systèmes éducatifs africains. Dans cette première livraison, Julien Chongwang s'immerge dans les méandres de réseaux complexes de corruption au Cameroun, entre faux diplômes, détournements et autres frais fantaisistes...

"La corruption dans le secteur de l’éducation compte parmi les obstacles les plus importants à la réalisation des objectifs du millénaire pour le développement (OMD) et du droit universel à l’éducation".
 
Cette phrase contenue dans l’introduction du rapport mondial de Transparency International sur la corruption dans le secteur de l’éducation, publié en 2013, ne fait pas que renseigner sur les dégâts de ce fléau ; mais elle attire aussi l’attention sur son ampleur dans la société d’aujourd’hui.
 
Selon ce rapport, on estimait en 2013 à environ 17% la moyenne mondiale des personnes qui avaient versé un pot-de-vin dans le secteur de l’éducation, aucun pays, ni aucune région du monde n’étant épargné.

“En faisant un sondage auprès des étudiants qui ont passé des concours, nous savons que pour certains, ils ont dû payer de fortes sommes d’argent sans forcément toujours être reçus. Mais, nous n’avons jamais eu de preuve.”

Lucain Nyassi Tchakounté, directeur exécutif de Transparency International Cameroon

Si le Ghana et le Cameroun battaient le record avec respectivement 38% et 37%, des pays développés comme la Turquie (27%), les Etats-Unis (12%) et le Royaume-Uni (9%) étaient aussi concernés, tandis que le Rwanda et la Hongrie (1%) étaient les meilleurs élèves de la classe.
 
Mais les pays en développement sont incontestablement les plus concernés. Au Cameroun, la corruption dans le domaine de l’éducation va de l’achat des places lors du concours d’entrée dans les grandes écoles au détournement des fonds de solidarité et de promotion de l’éducation en passant par les tripatouillages des notes et le trafic de faux diplômes.


Pourcentage des personnes qui considèrent que le système éducatif est corrompu ou fortement corrompu 

Source: Rapport mondial sur la corruption : l’éducation - Transparency International

Selon le rapport 2016 de la Commission nationale anti-corruption (CONAC) sur la lutte contre la corruption, c’est cependant la gestion des frais de l’Association des parents d’Elèves et d’enseignants (APEE) qui a fait l’objet du plus grand nombre de dénonciations en 2016, avec 110 cas signalés.
 
Viennent ensuite le tripatouillage des notes (13 cas dénoncés), le trafic de faux diplômes (12), le monnayage du succès aux concours d’entrée dans les grandes écoles (10), etc.
 
S’exprimant sous anonymat, un cadre de la CONAC reconnaît que la réalité est beaucoup plus importante que le nombre de dénonciations portées à la connaissance de l’institution.

"Nous savons que la corruption se pratique à tous les niveaux dans le système éducatif du pays. Mais, c’est un domaine où l’investigation est difficile", dit-il.
 
Paquet minimum
 
Ce travail d’investigation, la branche camerounaise de Transparency international s’y est essayée dans l’enseignement primaire public. Le rapport qui en a découlé en 2011 "se termine par une conclusion générale relativement alarmante".
 
L’enquête s’est en effet intéressée en particulier à la gestion du paquet minimum, institué depuis l’avènement, en 2000 de la gratuité de l’école primaire publique. Il s’agit d’une dotation, constituée du matériel didactique et pédagogique, attribuée en début d’année scolaire par le gouvernement, aux écoles primaires publiques pour leur fonctionnement. Le paquet minimum est ainsi censé être disponible dans toutes les écoles au plus tard le 31 août de chaque année.
 
Or, pour l’année scolaire 2007/2008, 4,8% des écoles n’avaient pas du tout reçu cette dotation. Et pour celles qui l’avaient reçue, 78% affirment qu’elle n’était pas en quantité suffisante, tandis que 70% estiment qu’elle n’était pas de bonne qualité. En outre, 87,5% des écoles qui ont reçu le matériel indiquent que celui-ci n’est pas arrivé à temps.
 
"Lorsque le paquet minimum n’arrive pas à temps, comment croyez-vous que les enseignants procèdent pour enseigner en attendant l’arrivée du matériel ?" s’interroge la source de la CONAC.
 
Celle-ci attire dès lors l’attention sur le fait que c’est cette situation qui, entre autres, a favorisé de nombreuses pratiques répréhensibles : exigence de frais d’achat de rames de papiers aux élèves au moment des compositions, vente de tenues scolaires dans les écoles, surenchère dans la fixation des frais d’APEE (Association des parents d'élèves et enseignants] et leur caractère obligatoire, vente de friandises dans les classes par les enseignants qui, du coup, notent plus généreusement les élèves qui achètent le plus souvent leurs marchandises, etc.
 
Toutes choses qui font constater que l’école primaire publique revient finalement plus chère aux familles depuis qu’elle est censée être gratuite que lorsqu’elle était officiellement payante.
 
"Tarifs"
 
A l’observation, la corruption dans le secteur de l’éducation au Cameroun se trouve à tous les niveaux et concerne aussi bien les établissements publics que les établissements privés, et touche aussi bien le primaire que le secondaire et le supérieur.
 
Apollinaire Kenmoé, père de famille vivant à Douala, se souvient de sa mésaventure l’an dernier : "Je venais de déménager et je devais inscrire ma fille en classe de 4è au lycée de Nylon. J’avais dû payer 50.000 FCFA en dehors de ses frais de scolarité, de ses fournitures et de sa tenue, pour qu’elle soit acceptée, alors qu’elle avait de bonnes notes", se souvient-il.
 
Ce dernier conclut son récit en disant que "l’enseignant que j’avais contacté était d’ailleurs une connaissance et il m’avait dit que cet argent devait être réparti entre les différents responsables de l’établissement".
 
Dans le supérieur, les "tarifs" d’entrée dans certaines grandes écoles sont quasi-officiels et bien connus des candidats potentiels et de leurs parents.
 
"En faisant un sondage auprès des étudiants qui ont passé des concours, nous savons que pour certains, ils ont dû payer de fortes sommes d’argent sans forcément toujours être reçus. Mais, nous n’avons jamais eu de preuve", affirme Lucain Nyassi Tchakounté, directeur exécutif de Transparency International Cameroon.
 
"En effet, le plus difficile est de parvenir à mettre la main sur un dénonciateur vraiment déterminé", renchérit le cadre de la CONAC.
 
"Nous avons même proposé de donner à certains candidats la somme demandée, puis d’organiser une filature pour capturer son interlocuteur au moment de la remise de l’enveloppe. Mais, les candidats dénonciateurs se sont chaque fois rebiffés", poursuit cette source.
 
A la CONAC comme à Transparency International Cameroon, on n’est cependant pas surpris de l’ampleur de la corruption dans le secteur éducatif du pays. "C’est tout simplement le reflet de ce fléau endémique qui est devenu comme une norme dans notre société", reconnaît-on de part et d’autre.
 
Endiguer le phénomène
 
Pourtant, l’espoir d’endiguer le phénomène ou de le réduire à sa plus simple expression reste de mise, à travers deux principales approches.
 
D’une part, il y a l’implication des organisations de lutte contre la corruption dans l’organisation de concours d’entrée dans les grandes écoles par exemple.
 
"Nous avons expérimenté cette approche avec un récent concours d’entrée à l’école nationale des travaux publics, où nous avons été impliqués dans tout le processus, jusqu’à la proclamation des résultats. Et il était difficile qu’il y ait des actes de corruption", témoigne Lucain Nyassi Tchakounté.
 
Même si l’expérience n’a pas été renouvelée depuis, l’intéressé pense que c’est un pas important, "parce que quand vous vous sentez observé, il est difficile que vous vous prêtiez au jeu de la corruption".
 
D’autre part, il y a la méthode développée par la CONAC qui se décline sous le sigle PRECIS (Prévention, éducation, condition, incitation et sanction).
 
SciDev.Net a appris auprès de l’institution que dans ce sigle, la prévention renvoie à l’adoption de lois et règlements et que l’éducation se réfère à la sensibilisation. La condition pour sa part fait allusion à l’amélioration des conditions de travail des professionnels de l’éducation, alors que l’incitation fait référence aux encouragements et récompenses au profit des agents qui se distinguent positivement.
 
Pour la CONAC, la corruption dans l’éducation est la pire forme de corruption et la plus dangereuse pour le développement d’une société, car, "c’est le secteur qui produit les ingénieurs et les médecins qui ont besoin d’être bien formés et intègres".

Références

[1] La version numérique de ce rapport est disponible ici en anglais

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