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[KINSHASA] Le professeur Jean-Jacques Muyembe-Tamfum fait partie des tout premiers chercheurs à avoir côtoyé le virus Ébola. En 1976, alors qu’il n’était encore qu’un jeune professeur de microbiologie à l’université de Kinshasa, le ministère de la Santé lui avait confié la mission de se rendre dans le village de Yambuku, dans la province de l’Équateur, où une maladie inconnue avait emporté des dizaines de personnes.
 
Celui que la revue The Lancet décrit comme le « chasseur d’Ébola » était loin de s’imaginer que son destin serait intimement lié à celui d’un nouveau filovirus, auquel il aura consacré toute sa carrière. Quarante-trois ans plus tard, le vieux jeune homme de 73 ans continue de livrer une guerre sans merci à l’ennemi public numéro 1 en République démocratique du Congo, suscitant respect et admiration.
 
Désormais à la tête d’un comité d’experts chargé de « la coordination de l’ensemble des activités de mise en œuvre de la stratégie de riposte à la maladie », il est le principal ordonnateur de la stratégie natopnale de lutte contre Ébola.
 
Après moult péripéties et de nombreux revers, le chercheur congolais peut enfin retrouver quelque peu le sourire, depuis que la communauté scientifique a confirmé l’efficacité de deux nouveaux remèdes contre le virus Ébola, le REGN-EB3 et le mAb114, des produits constitués d’anticorps monoclonaux développés respectivement par les laboratoires américains Regeneron et Ridgeback Biotherapeutics.
 
S’il avoue volontiers ne pas être lié à la mise en place du REGN-EB3, en revanche, son rôle dans la conception du mab-114 ne fait aucun doute. Le médicament a en effet été conçu suivant un schéma thérapeutique inspiré par le chercheur.
 
Et ce n’est pas un hasard si le gouvernement japonais, en reconnaissance de ses inlassables efforts en vue de contenir la maladie, a décidé de lui octroyer le Prix Hideyo Noguchi 2019 pour l’Afrique.
 
Notre correspondant Patrick Abega, a rencontré Jean-Jacques Muyembe au siège de l’Institut National de Recherches biomédicales (INRB) de Kinshasa.

Un chercheur camerounais nous a confié récemment que c'est le professeur Jean-Jacques Muyembe qui avait proposé cette approche de l'utilisation d'anticorps présents dans le sang des patients qui avaient survécu à l'épidémie d'Ébola, il y a plusieurs années de cela. Mais l'approche avait, semble-t-il, été rejetée, avant d'être adoptée, il y a quelques années, par des chercheurs américains. Que s'est-il exactement passé ?

Je confirme. Lors de l'épidémie de 1995 à Kikwit, l’équipe congolaise avait procédé à la transfusion du sang de convalescents, dans huit cas d'Ébola aigu. Et l'idée c'était que les anticorps contenus chez les patients guéris pouvaient également neutraliser les virus chez les patients malades. Alors, sur huit malades ainsi traités, sept ont survécu, mais le monde scientifique n'a pas accepté cette méthode comme une évidence. Par conséquent, elle a été écartée. Ce n'est que 20 ans à 30 ans plus tard que nous avons dit qu'il fallait revoir le rôle des anticorps dans la neutralisation du virus Ébola et c’est ce qui s'est passé. La plupart des médicaments récemment développés sont basés sur ce principe. 

“Nous sommes en train d'étudier dans quelles conditions on peut utiliser le vaccin de Johnson & Johnson et quelle stratégie de communication adopter à l’intention de la population. Mais c'est un vaccin qui a déjà été utilisé en Guinée et qui fait également l’objet de tests en Ouganda.”

Jean-Jacques Muyembe, président du comité d'experts contre Ebola - RDC

On a pu remarquer précédemment, notamment lors de l'épidémie en Afrique de l'Ouest, entre 2014 et 2016, que les patients qui avaient survécu avaient toujours le virus dans leurs liquides biologiques, notamment le sperme. Les remèdes qui viennent d'être mis au point corrigent-ils ces problèmes ?

 
Nous n'avons pas encore mené des essais sur l'effet des anticorps monoclonaux sur certains liquides comme le sperme, mais il y a un produit, en l’occurrence le Remdesivir, qui avait été utilisé en Afrique de l'Ouest pour traiter ce genre de cas où le virus persiste dans l'organisme des malades. C'est une idée que nous explorerons plus tard, en utilisant un anticorps monoclonal pour éliminer ce virus qui est caché dans certains liquides comme le sperme.
 

Quelles conditions doivent être réunies pour obtenir les meilleurs résultats avec ces nouveaux médicaments, à savoir le REGN-EB3 et le mAb114  ?

 
Nous n'avons pas encore vraiment établi les critères, mais ce que nous avons observé, c'est que si le malade se présente tôt après le début des symptômes, il y a 89% de chances, voire 99% de chances, que le médicament agisse bien et que le malade puisse guérir. Nous invitons donc les malades atteints d'Ébola à se rendre le plus tôt possible au centre de traitement, pour recevoir ces molécules. Mais avec toutes les molécules à notre disposition, je crois que la fin de l’épidémie est proche.
 

Professeur Muyembe, comment la communauté scientifique a-t-elle pu, en quelques mois, réaliser autant de progrès dans la lutte contre Ébola ? Quel a été le déclencheur, notamment en rapport avec les derniers médicaments mis au point ?

 
Je ne peux vraiment me prononcer que sur le mab114, qui est notre molécule, ne connaissant pas très bien le REGN-EB3, développé par Regeneron. Notre molécule, c'est le mab114. L'histoire commence par un patient guéri de l'épidémie de Kikwit que j'ai engagé ici à l'INRB. Et comme j’étais convaincu de l’idée selon laquelle les anticorps des personnes guéries peuvent protéger, nous nous sommes entendus avec les chercheurs de la NAS [National Academies of Science, Engineering and Medicine, aux Etats-Unis]. J’ai donc envoyé ce patient guéri aux Etats-Unis à la NAS et j'ai envoyé également un jeune chercheur, un collaborateur, pour travailler sur les échantillons de ce patient guéri. C'est pendant toutes ces études et avec la collaboration des laboratoires suisses qu'un anticorps monoclonal a été isolé et qui a la capacité de guérir les singes infectés par le virus Ébola. C’est donc à partir de là que nous nous sommes dit qu'il y a une activité contre Ébola contenue dans ce sang. On a mené des études au laboratoire et c'est ainsi que cet anticorps a été purifié et on peut aujourd’hui le donner aux malades.
 

Vous avez plaidé pour l'introduction d’un deuxième vaccin, le MVA-BN de Johnson and Johnson. Où en est-on actuellement ?

 
Disons que pour le moment le MBA-VN n'est pas encore utilisé sur notre territoire. Nous sommes en train d'étudier dans quelles conditions on peut utiliser ce vaccin et quelle stratégie de communication adopter à l’intention de la population. Mais c'est un vaccin qui a déjà été utilisé en Guinée et qui fait également l’objet de tests en Ouganda. En ce qui concerne notre pays, nous allons voir prochainement comment nous pouvons l'introduire.
 

Professeur Muyembe, le gouvernement japonais a récemment décidé de vous octroyer, conjointement avec le Professeur Francis Gervase Omaswa, le Prix Hideyo Noguchi, en reconnaissance de vos efforts pour combattre le virus Ébola. Que représente pour vous cette distinction ?

 
Le prix Noguchi que je vais recevoir est en quelque sorte le couronnement de ma carrière. Je pense que ça tombe à point nommé et je ressens beaucoup de fierté.
 

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