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Partout dans le monde, des entreprises technologiques et des développeurs de logiciels intègrent des plateformes numériques dans des infrastructures humanitaires et commerciales : Jembi et Hello Doctor pour le secteur de la santé, par exemple, SASSA et Tamween pour la politique sociale et M-farm, i-Cow, Esoko parmi beaucoup d'autres, pour l'agriculture.
 
Tandis que de tels systèmes prolifèrent, il est temps que nous posions des questions difficiles concernant qui contrôle ces données et au profit de qui. La "plateforme" risque d’élargir le fossé entre les entreprises et les scientifiques des pays pauvres et ceux des économies plus avancées.
 
Les plateformes numériques ont trois objectifs. Elles améliorent les interactions entre les fournisseurs de services et les utilisateurs, recueillent des données transactionnelles sur ces utilisateurs et les incitent à adopter des comportements, des activités et des produits considérés comme "vertueux", rentables ou valorisés, souvent parce qu’ils génèrent plus de données. Ces données peuvent être extrêmement utiles pour les décideurs intéressés par le développement d'interventions, pour les chercheurs explorant les tendances socio-économiques et pour les entreprises à la recherche de nouveaux marchés.
 
Mais le développement et l'utilisation de ces plateformes ne sont pas toujours dénués d'arrière-pensées.

Savoir et pouvoir

Les technologies numériques sont des technologies de la connaissance, car elles enregistrent les informations personnelles, les actifs, les comportements et les réseaux des personnes qui les utilisent.
 
Le savoir présente plutôt l'image candide d’un bien universel partagé ouvertement et uniformément à travers le monde. Mais en réalité, c'est un secteur compétitif.
 
En termes simples, la connaissance façonne la rivalité économique entre pays riches et pays pauvres. Elle exerce une influence sur qui détient le pouvoir sur les règles du jeu économique et le fait de trois manières principales.
 
Premièrement, les entreprises peuvent utiliser le savoir et la technologie pour devenir plus efficaces et compétitives dans ce qu’elles font. Par exemple, un agriculteur peut choisir d'acheter des semences améliorées par la technologie, des intrants tels que des engrais et des outils pour traiter les cultures.
 
Ce transfert de technologie n'est pas automatique - l'agriculteur doit d'abord investir du temps pour apprendre à utiliser ces outils. En ce sens, la concurrence économique entre les pays s'explique en partie par le fait que leur population est bien équipée pour utiliser efficacement la technologie.
 
Le deuxième moyen essentiel d’impact de la connaissance sur la concurrence économique mondiale consiste à considérer le développement comme un passage de la production de denrées de base à des activités génératrices de profits et de salaires plus élevés.
 
En agriculture, par exemple, le développement signifie sortir de la seule production agricole pour mieux contrôler les intrants agricoles et s'impliquer davantage dans la distribution ou la commercialisation des produits et services agricoles.
 
La connaissance est donc importante car, grâce à l'innovation, elle crée de nouvelles barrières à l'entrée dans une position concurrentielle. Les pays riches conservent leur avantage concurrentiel, grâce au contrôle de la technologie, et les plateformes numériques font partie de ce système.
 
Troisièmement, le savoir façonne les perceptions du public à l'égard de la technologie et de l'élaboration des politiques. Ceux qui ont des "preuves" ont une influence disproportionnée sur les règles du jeu : ils exercent des pressions sur la manière dont les économies sont comprises et réglementées et sur la manière dont les droits de propriété sur le savoir sont régis. Ceux qui ont de l'argent peuvent financer des recherches qui produisent des preuves et peuvent restreindre l'accès à la connaissance par d'autres.

Monde réel

Voici un exemple de la manière dont la production de connaissances compétitives se déroule dans le monde réel et influence les processus au niveau mondial.
 
Lors d'une récente réunion sur le commerce électronique organisée par la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement à Genève, les représentants des économies riches ont fortement œuvré pour la mise en place d'un programme de commerce numérique qui garantirait la libre circulation des données et interdirait la localisation (la sauvegarde des données des citoyens à l'intérieur des frontières d'un même pays). Ils ont invité des "experts" de sociétés technologiques de premier plan à parler des vertus de cette vision et ces présentations sponsorisées ont dominé les débats.
 
En revanche, de nombreux pays en développement étaient plus prudents, cherchant à prendre plus de temps pour comprendre les implications avant d’accepter des règles multilatérales - ils ont donc invité leurs propres "experts" à appeler à la prudence et à davantage de recherche. Chaque partie a mobilisé ses propres "connaissances", "données" et "cadres analytiques", pour influencer le processus de négociation au sens large.
 
Le cas des économies africaines du savoir, qui se remettent encore d’un sous-investissement à long terme, constitue un autre exemple.
 
En 1986, la Banque mondiale a fait valoir que l’enseignement supérieur était un "luxe" que les pays africains n’avaient pas les moyens de payer, insistant sur le fait qu’ils se devraient plutôt se concentrer sur l’enseignement primaire et secondaire.
 
Leur avantage concurrentiel réside dans l’agriculture, ont-ils fait valoir, et il leur fallait donc des agriculteurs alphabétisés, et non des scientifiques ou des ingénieurs.
 
Le financement de l'enseignement supérieur a donc été réduit et les universités ont dû trouver d'autres moyens de subvenir à leurs besoins. De plus en plus, les chercheurs africains ont été obligés de rassembler des données sur des projets de recherche conçus et conceptualisés à l’étranger.
 
Dans des domaines tels que la santé et l'agriculture, la production de connaissances a été réorganisée par d'autres moyens, grâce aux programmes d'ajustement structurel.
 
Les services de santé ont été progressivement sous-traités à des ONG et à des prestataires privés, par exemple, rendant les travailleurs africains de plus en plus dépendants des technologies produites ailleurs.
 
Pendant ce temps, les pressions de la commercialisation dans les pays riches soucieux des coûts modifient la façon dont la recherche est menée dans les pays pauvres.
 
L'USAID, l’agence de développement du gouvernement américain, encourage des partenariats entre les universités et les entreprises privées, qui fusionnent les intérêts commerciaux des États-Unis avec les efforts de réduction de la pauvreté.
 
Au cours des dernières années, le département du développement international du Royaume-Uni s’est orienté vers un programme d’aide au commerce, utilisant le budget de l’aide pour promouvoir explicitement les entreprises britanniques à l’étranger.
 
Ces changements signifient que, tandis que les donateurs offrent leur assistance, ils hésitent à perturber les hiérarchies qui confèrent à leurs propres producteurs de connaissances un avantage technologique sur le marché mondial. La pauvreté doit être combattue grâce à des technologies propriétaires produites par les entreprises innovantes des économies riches.
 

Contrôles éthiques 

Bien que les technologies numériques puissent rendre les producteurs des économies en développement plus efficaces et plus productifs, nous devons garder à l’esprit ceux qui contrôlent ces processus d’innovation. Les infrastructures numériques construites aujourd'hui rendront-elles plus ou moins difficile aux économies en développement de sortir de la simple production de produits de base vers un développement compétitif ? Comment les décideurs africains pourraient-ils empêcher les plateformes numériques de devenir purement extractives ?
 
Exercer des contrôles plus stricts sur l'utilisation des données constitue une option.
 
Les chercheurs étrangers, les entreprises ou les ONG utilisant les technologies numériques pour recueillir des données devraient se soumettre à une procédure d’attestation d’éthique comportant des questions sur la manière dont les données seront utilisées et sur la manière dont elles contribueront au développement ou au renforcement des capacités du pays.
 
En partie à cause de ces procédures éthiques, la médecine est le domaine où les chercheurs des pays pauvres sont les plus nombreux à participer à la recherche internationale en collaboration.
 
Et le moment est peut-être venu pour les organisations internationales de développement d’écouter les préoccupations exprimées par les diplomates africains et par des organisations comme l’ONG indienne ITforChange sur les dangers de suivre un programme dirigé par les voix bruyantes des entreprises technologiques.


Références

Laura Mann est professeure adjointe au département de développement international de la London School of Economics (LSE) au Royaume-Uni. Gianluca Lazzolino est chercheur au Centre Firoz Lalji pour l'Afrique à la LSE. Vous pouvez contacter Mann à l'adresse [email protected] ou via Twitter (@balootiful), et Iazzolino à [email protected] et @giazzolino.

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