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Trois mois après le déclenchement de l’épidémie de la COVID-19 en Chine, la quasi-totalité des pays africains sont maintenant touchés par la maladie, avec d’ailleurs déjà des décès dans certains pays comme le Burkina Faso, le Cameroun, le Gabon, etc.
 
Cette situation provoque de l’inquiétude sur le continent autant qu’elle mobilise toute la communauté des chercheurs qui travaillent désormais d’arrache-pied pour que la pandémie ne soit pas aussi dévastatrice en Afrique qu’elle l’est en Europe.
 
SciDev.Net en fait le point avec Francine Ntoumi, présidente de la Fondation congolaise pour la recherche médicale (FCRM) à Brazzaville. Dans cet entretien, cette épidémiologiste analyse la riposte dans notre contexte et balise la voie pour une meilleure gestion des futures épidémies sur le continent.
 

Que fait votre Fondation en matière de recherche sur le coronavirus responsable de la COVID-19 ?

Le rôle de la FCRM est d’appuyer le gouvernement dans la riposte face à cette maladie, en aidant dans les tests de diagnostic, et la mise à disposition d’une équipe en cas de besoin. Ce qui veut dire que dans nos laboratoires, nous avons des techniques de détection du virus. Ensuite, en matière de recherche, nous essayons de comprendre comment est l’épidémie dans notre pays, quelle est la circulation du virus. Et donc, nous travaillons dans la communauté afin d’avoir un début de réponse.

“Il faut adapter les mesures de confinement à notre contexte. Et pour cela, il faut impliquer les sociologues, les épidémiologistes, les anthropologues, afin de repenser ces mesures d’une autre manière et suggérer des stratégies de confinement adaptées.”

Francine Ntoumi, présidente de la FCRM

L’autre question scientifique importante est de savoir s’il y a des porteurs asymptomatiques. Car, il n’y a pas beaucoup de cas rapportés de gens malades chez nous, ça veut peut-être dire qu’il y a des gens qui portent le virus sans être malades. Si oui, pendant combien de temps le sont-ils ? Aussi, sachant que notre écosystème est différent de celui de l'Europe et que nous sommes entourés de coronavirus par exemple avec les rongeurs, avec les chauves-souris, peut-être y a-t-il là des points à explorer par rapport à l’infection en Afrique.
 

Certains évoquent la chloroquine qui serait efficace contre la COVID-19. Qu’en est-il exactement ?

La chloroquine est un médicament qui nous est familier en Afrique. Elle n’est plus recommandée contre le paludisme, mais elle est utilisée par exemple contre le lupus. Dans certains domaines, la chloroquine est donc efficace. Ensuite in vitro, c’est-à-dire au laboratoire, il a été montré que la chloroquine pouvait empêcher la multiplication virale, peut-être du fait de l’acidité à l’intérieur de la cellule ou du fait du blocage de certains récepteurs qui empêcheraient le virus de rentrer. Les mécanismes sont encore à explorer ; mais, cela a été montré au laboratoire que la chloroquine avait un effet contre les virus.
 
Mais, il est très important de bien noter qu'il ne faut pas se dire que l’on va consommer de la chloroquine pour lutter contre ce virus. Il ne faut surtout pas faire cela parce que la recherche est encore en train de comprendre si la chloroquine serait un bon médicament contre ce virus. Donc, il faut bien comprendre que c’est encore un travail de recherche. C’est une piste parmi tant d’autres. Il y a par exemple des antirétroviraux contre le VIH qui sont testés aussi contre SARSCoV-191. Il faut que ce soit extrêmement clair : la chloroquine n’est pas un traitement contre la COVID-19. C’est une voie en cours d’exploration.
 

 

Quelles premières leçons tirez-vous de l’évolution de la COVID-19 en Afrique ?

Malheureusement, ce que nous montre la COVID-19, c’est que l’Afrique n’est toujours pas bien préparée à répondre aux épidémies de maladies infectieuses. C’est une inquiétude majeure parce qu’il y aura d’autres épidémies. Aujourd’hui, il est clair que les zoonoses, ces maladies qui viennent des animaux, vont de plus en plus nous infecter. Il faut qu’on les comprenne, il faut qu’on les étudie, il faut qu’on sache ce qui circule, afin de les prévenir.
 
La science a les moyens de les détecter et de les prévenir. Donc, il faut qu’on mette plus de moyens dans la préparation. Malheureusement, nos gouvernants n’ont pas encore compris qu’investir dans la science, c’est investir dans le développement et dans la santé. Aujourd’hui, on n’arrive pas à mettre en place des stratégies qui intègrent la science. On attend que cela soit développé dans le Nord et on en fait la copie. Il ne faut pas copier, il faut qu’on s’adapte par rapport à nos contextes et par rapport à nos populations.
 
Les anthropologues, les sociologues doivent dire quel message on peut transmettre à la population. On dit par exemple : « lavez-vous les mains régulièrement ou utiliser un gel hydroalcoolique » ; or, il n’y a pas d’eau qui coule des ¾ des maisons. Pensez-vous que cela soit un message judicieux ? Non ! Parce que ce n’est pas un message adapté pour nos populations. Il faut trouver des stratégies plus adaptées ou mettre à disposition des robinets. Donc il ne faut pas faire de copier-coller forcément.
 

 

Les mesures de confinement sont-elles pertinentes en Afrique où beaucoup des personnes vivent au jour le jour ?

A travers le confinement, on veut confiner le virus pendant 15 jours ou un mois de façon que les gens acquièrent une certaine immunité. Et lorsqu'ils en sortent, c’est une immunité de population qui va protéger tout le monde. C’est une stratégie qui marche. Mais est-elle adaptée à notre contexte ?
 
Dans nos familles, nous avons des personnes âgées qui cohabitent avec des nouveau-nés. On retrouve plusieurs générations dans nos maisons. Alors, quand on dit qu’il faut protéger les personnes âgées en particulier, comment on va faire dans un contexte pareil ?
 
Encore une fois, il faut adapter ces mesures de confinement à notre contexte. Et pour cela, il faut impliquer les scientifiques ; par exemple les sociologues, les épidémiologistes, les anthropologues, afin de repenser ces mesures d’une autre manière et suggérer des stratégies de confinement adaptées à nos contextes. Parce qu’il ne faudrait pas que cela soit fait au prix de la mort de nos personnes âgées parce qu'elles cohabitent avec des personnes qui sont plus résistantes au virus.
 

 

L’hypothèse selon laquelle la température qu’il fait sur le continent est une barrière face à ce virus est-elle crédible ?

Les études ne montrent pas cela. On est en train de découvrir ce virus, comment il fonctionne, comment il s’adapte. C’est vrai que cette idée a couru ; mais la réalité semble différente. Donc, il faut encore comprendre. Voilà pourquoi il faut analyser dans différents contextes géographiques l’épidémiologie de l’infection. Elle va nous apprendre énormément de choses et cela va nous être utile pour les épidémies futures. Ce n’est pas du temps perdu. C’est nécessaire à la fois au niveau de la communauté, au niveau de la gouvernance et au niveau scientifique.
 

La transmission locale semble ne pas être aussi rapide en Afrique qu’ailleurs. A quoi cela peut être dû ?

On voit bien que transmission locale et en train d’augmenter en Afrique, c’est le cas notamment au Cameroun, en Afrique du sud, au Kenya, en Algérie… A ce sujet, j’ai des hypothèses. Nous avons publié un article sur les trafics aériens au mois de février 2020 pour montrer que l’Afrique avait un risque faible d’épidémie par rapport aux autres régions déjà du fait du trafic aérien. Le nombre de liaisons entre la Chine et l’Afrique n’est même pas comparable à celui des liaisons entre la Chine et l’Europe ou entre la Chine et l’Amérique. Donc, il était clair que le risque était minime en ce moment-là. On voit très bien qu’il y a eu le bond, Chine-Europe, et maintenant, nous assistons aux bond Europe-Afrique.
 
Donc, nous, Africains, avons eu le temps de nous préparer. Nous avons eu largement le temps de voir venir le feu. Et qu’avons-nous fait pendant ce temps-là. Un temps précieux pour la science et pour la protection des individus qui a été perdu. Si on avait commencé à se poser les questions justement sur la circulation du virus et sa transmission dans notre contexte, peut-être que les stratégies de riposte actuelles seraient améliorées. Maintenant que nous subissons le second bond, travaillons pour que ce bond ne soit pas aussi violent que ce qui se passe en Europe.
 

Pensez-vous que la solution contre la COVID 19 pourrait venir d’Afrique ?

Absolument ! Je ne sous-estime pas l’Afrique, ce que je déplore, c’est la déconnexion entre les décideurs et les scientifiques. Mais je sais qu’il y a beaucoup de connaissances à tirer de l’Afrique. Elle a sa carte à jouer et sa contribution à apporter. Que ce soit pour la COVID-19 ou pour toute autre épidémie, si on donne les moyens aux scientifiques africains, ils feront le travail.

Références

Nom donné au virus responsable de la COVID-19.

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