Republier

Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.

The full article is available here as HTML.

Press Ctrl-C to copy

Les antibiotiques sont régulièrement employés dans l'alimentation des animaux dans les pays pauvres, ce qui encourage l'émergence des superbactéries. Mais des nouvelles solutions se profilent à l'horizon.

Quand des chercheurs ont demandé à des éleveurs de porcs de la province de Thai Nguyen au Vietnam s'ils ajoutaient régulièrement des antibiotiques aux aliments qu'ils donnent à leurs animaux pour stimuler leur croissance, un sur cent seulement a dit oui. On craignait que la pratique, qui engraisse les cochons et prévient aussi les infections, ne soit devenue très répandue, mais on ne disposait que de peu de données. Les résultats de cette étude, menée en 2018 par des chercheurs d'Australie et du Vietnam, étaient donc rassurants.
 
Mais Hung Nguyen, spécialiste en sécurité alimentaire à l'Institut international de recherche sur le bétail n'était pas convaincu. Il est facile d'obtenir des antibiotiques à bon marché sans ordonnance au Vietnam et il pensait qu'il y avait de bonnes chances que les 30 million de porcs du pays en recevaient régulièrement. Il a donc demandé à des anthropologues d'aller à la rencontre des petits exploitants. Ils sont restés plus longtemps sur place que les chercheurs qui ont réalisé l'enquête. Suffisamment longtemps pour constater que les éleveurs ajoutaient régulièrement des antibiotiques aux aliments. Hung Nguyen pense que plus de la moitié des éleveurs de porcs font de même au Vietnam.
 
Dans une déclaration historique en 2016, l'Assemblée générale des Nations Unies a souligné qu'on estimait que l'utilisation abusive d'antimicrobiens dans les aliments pour animaux était une des principales causes de l'augmentation de la résistance aux antimicrobiens.
 

“Nous réalisons des innovations révolutionnaires et nous avons les outils...pour essentiellement changer le paradigme au niveau de notre approche des anti-infectieux.”

Cyril Gay, Départment américain de l'agriculture

Si le bétail dans les pays à revenus élevés et à forte consommation de viande représente la majeure partie de la consommation mondiale, les antibiotiques sont plus faciles à obtenir dans les pays à revenu faible et intermédiaire. Et il est difficile de savoir comment ils sont employés, comme Hung Nguyen l'a démontré. Ce dernier explique que les chercheurs notent un degré de résistance aux antibiotiques alarmant dans les animaux d'élevage des pays en voie de développement. Les populations augmentant et l'appétit pour la viande allant croissant, l'élevage devient plus intensif et de plus en plus dépendant des antimicrobiens.
 
«Il y a déjà une charge importante de maladie infectieuses dans les pays du Sud» confie Chris Creese, spécialiste en communication à la FAO, l'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. «Si les éleveurs mettaient un terme à l'usage préventif du jour au lendemain, il y aurait alors un risque de prolifération des infections, ce qui représente une menace pour leurs revenus, mais aussi au niveau de la santé publique.»
 
Il existe plusieurs mécanismes par lesquels la résistance dans le monde agricole pourrait amener les maladies humaines à devenir plus résistantes aux médicaments. Une des principales inquiétudes a trait aux antimicrobiens qui viennent des exploitations dans les effluents, transformant l'environnement en bouillon de culture pour toutes sortes de microbes résistants aux médicaments.
 

Une dose de nano-argent

 
Pour combattre ce problème, l'Organisation mondiale de la santé, la FAO et l'Organisation mondiale de la santé animale (OIE) ont publié en 2015 un plan d'action global sur la résistance antimicrobienne (RAM). Il exhortait tous les pays à préparer des plans nationaux d'action comportant des stratégies pour le bétail. Au mois d'avril, un rapport d'un comité inter-agences de l'ONU a par ailleurs appelé à l'élimination progressive des antimicrobiens stimulateurs de croissance dans le monde agricole et à une interdiction immédiate concernant les antibiotiques d'une importance cruciale pour les êtres humains.
 
Certains pays ont adopté des lois. En janvier, le Vietnam a rejoint un groupe de plus en plus nombreux de pays où il est interdit aux producteurs d'ajouter des antibiotiques aux aliments. Mais, relève Hung Nguyen, il est parfois difficile de faire respecter les règles, surtout s'il n'y a pas d'alternative : «Les gens...comprennent que si on met plus [d'antibiotiques dans les aliments], les cochons sont en meilleure santé et grandissent plus rapidement.»
 
Hung Nguyen mène actuellement des expériences avec un autre type d'antimicrobien qui, selon lui, pourrait résoudre le problème de la résistance. Il s'agit du nano-argent. Dans une étude pilote qui n'a pas été publiée, il a constaté qu'avec deux groupes de porcs, l'un nourri avec des antibiotiques et l'autre avec de minuscules particules d'argent, on obtenait des résultats similaires en termes de niveaux de croissance et de maladie.
 
Il a été démontré que le nano-argent est un agent antibactérien efficace contre diverses bactéries responsables de maladies.
 
Il existe des inquiétudes concernant la sécurité des nanomatériaux (au sujet de leur éventuelle toxicité par exemple) mais d'autres nano-remplacements font leur apparition. Des particules de polystyrène peuvent par exemple relier les bactéries entre elles dans le système digestif, formant des agrégats qui sont ensuite excrétés.
 

Des innovations prometteuses  

 
Globalement, de plus en plus d'efforts sont consentis pour trouver d'autres additifs pour les aliments. «Nous réalisons des innovations révolutionnaires et nous avons les outils...pour essentiellement changer le paradigme au niveau de notre approche des anti-infectieux» a déclaré Cyril Gay du département américain de l'agriculture lors d'une réunion de l'OIE en 2018.
 
Les espoirs se portent notamment sur les prébiotiques – des substances qui alimentent les bactéries bénéfiques dans le système digestif – et les probiotiques, à savoir des doses des bactéries elles-mêmes. Pour Cyril Gay, une des difficultés est que l'on ne sait pas exactement comment marchent les probiotiques. Ils se pourrait qu'ils supplantent les bactéries plus nuisibles dans le système digestif, mais on n'a pas exclu non plus qu'ils libèrent des agents anti-infectieux. Il ajoute qu'il est important d'en savoir plus, pour pouvoir les utiliser rationnellement.
 
Mais cela n'a pas empêché les éleveurs et les producteurs d'aliments de les adopter. Ils ont été employés avec succès dans l'élevage des crevettes en Thaïlande, et Hung Nguyen s'apprête à mener une étude pilote sur les aliments pour animaux.
 
La recherche de traitements alternatifs passe aussi par l'examen des milliers de composés qu'on trouve dans le règne végétal. Selon Cyril Gay, on entend fréquemment des déclarations concernant les propriétés antimicrobiennes de divers composés, mais on ne sait rien de leur mécanismes d'action ni de leur degré potentiel de toxicité.
 
Elisabeth Erlacher-Vindel, spécialiste de la résistance antimicrobienne à l'OIE, s'inquiète de voir des «solutions sans lendemain» apparaître sur le marché avant de s'avérer inefficaces. «Beaucoup de gens se sont mis à utiliser les plantes et toutes sortes de choses mais personne ne procède à des évaluations» dit-elle. «Nous voulons vraiment investir à ce niveau-là aussi car il sera très difficile de demander aux gens d'arrêter d'employer ces produits.» Une conférence de l'OIE à Bangkok, en Thaïlande, au mois de décembre examinera de plus près certaines de ces alternatives possibles.
 

Une meilleure biosécurité

 
Le Fleming Fund, une organisation britannique, soutient des travaux dans 12 pays d'Afrique et d'Asie qui montrent comment les antibiotiques pallient les carences de systèmes qui souffrent d' un manque de pratiques hygiéniques, de vétérinaires, d'équipement diagnostique et de médicaments.
 
Chris Creese, qui a travaillé sur ce projet donne l'exemple du fils d'un pasteur Massaï de Tanzanie, âgé de huit ans, dépêché auprès d'un vétérinaire afin d'obtenir des antibiotiques pour une vache malade: «Il n'y a pas d'inspection de l'animal, le diagnostic n'est pas réalisé selon les règles de l'art, on ne se pose pas la question de savoir quelle est l'importance de cet antibiotique. L'infrastructure qui encouragerait un usage prudent fait défaut.»
 
De nombreuses interventions sont possibles dans les exploitations pour réduire les niveaux d'infection selon Daniela Battaglia, spécialiste en production animale à la FAO. La vaccination et le choix d'espèces adaptées au contexte local et peu susceptibles aux maladies qui y sévissent sont des stratégies importantes. C'est aussi le cas de toute une série de mesures biosécuritaires : garder les aliments pour animaux au sec et d'assurer de la propreté de l'eau; une bonne nutrition et une bonne aération; mettre les animaux malades en quarantaine et limiter leurs contacts avec les êtres humains. La FAO recommande d'autres mesures clés dans une liste des dix actions principales que peuvent mener les éleveurs.
 
Cependant, observe Chris Creese, ces suggestions de changement ne soulèvent pas toujours l'enthousiasme : «Prenez une mesure aussi simple qu'un pédiluve [pour prévenir et traiter les maladies des sabots]...les éleveurs savent que c'est important de les avoir mais...c'est vraiment difficile parfois de se permettre toutes ces dépenses supplémentaires quand on ne voit pas de bénéfices concrets.»
 
Un point de vue partagé par Philip Mathew, spécialiste en santé publique à l'ONG ReAct Asie-Pacifique. Dans l'état du Kerala, en Inde, ReAct s'inquiète plus particulièrement de l'élevage intensif de volailles avec des dizaines de milliers de poulets entassés dans un espace trop restreint, où l'on a recours aux antibiotiques pour endiguer les maladies. «Rien n'incite les agriculteurs à produire de la nourriture sans antibiotiques» conclut-il.
 
Pour Philip Mathew, un meilleur habitat pour les volailles, incorporant des mesures pour une bonne aération et contrôler les nuisibles, serait amorti au bout d'un an du fait de rendements accrus. Il souhaiterait voir l'introduction de prêts pour ce genre d'investissement et de polices d'assurance qui encourageraient les agriculteurs à prendre le risque de se passer d'antibiotiques.
 
Hung Nguyen estime aussi qu'il est temps d'introduire de nouvelles incitations dans le système : «Au Vietnam, beaucoup de vétérinaires travaillent pour des sociétés d'aliments pour animaux ou des firmes vétérinaires...leur revenu est lié aux ventes de médicaments vétérinaires qu'ils parviennent à réaliser...il faut trouver le moyen de leur assurer un revenu adéquat sans qu'ils aient besoin de vendre autant de produits aux agriculteurs.»
 
Ceci étant, en fin de compte, si des changements n'interviennent pas maintenant, ils devront être faits dans la précipitation quand les antimicrobiens cesseront vraiment d'être efficaces. «On peut dépenser moins maintenant ou plus à l'avenir» selon Chris Creese : «Les chosent vont changer. Que cela nous plaise ou non.»