Les modèles climatiques — et par conséquent les modèles des maladies -- sont pleins d’incertitudes
VETS/UCAR
Justine Davies explique pourquoi la modélisation de l’influence des changements climatiques sur les maladies à transmission vectorielle est extrêmement complexe – suscitant une polémique croissante.
C’est une idée attirante, aux implications considérables : les changements climatiques pourraient favoriser la propagation vers de nouvelles zones géographiques de certaines des maladies infectieuses les plus mortelles, accroissant ainsi leur fardeau dans le monde en développement.
La théorie est apparu il y a plusieurs décennies déjà – et les scientifiques s’attèlent à la conception de modèles visant à prédire où exactement les maladies infectieuses se propageront, et à quel point leur incidence progressera. Ils ont publié 4 000 articles sur ce sujet rien qu’en 2008 – et certains chercheurs ont publié des preuves qui semblent indiquer que l’avancée des maladies est déjà lancée.
“L’idée est intuitivement séduisante et s’est répandue”, affirme Kenneth Wilson, de l’Université de Lancaster, au Royaume-Uni.
Cette année, pourtant, des voix discordantes se sont fait entendre, soulevant des questions difficiles quant aux modèles utilisés par les scientifiques, aux données qui y sont exploitées. Certains mettent en doute la capacité même de modèles améliorés
à prédire un jour la manière dont les maladies réagiront aux changements climatiques.
Des dissensions croissantes
Dans un article soumis à la revue de la Société écologique des Etats-Unis ou Ecological Society of America appelée Ecology, Kevin Lafferty a mis en doute cette orthodoxie, et suggéré que certaines maladies pourraient même reculer avec les changements climatiques. Chargés d’assurer la qualité scientifique de l’article, ses pairs ont alors exprimé leurs vives préoccupations. Les opinions étaient si tranchées que la Société prit une décision inhabituelle.
L’article de Lafferty, affilié à l’Université de Californie, Santa Barbara, aux Etats-Unis, serait bien publié. Mais les "points de vue extrêmes et opposés" – c’est ainsi que Wilson décrit les réactions des examinateurs de l’article de Lafferty – le seraient aussi. Le résultat a été 46 pages de débats (voir Débat sur les effets des changements climatiques sur les maladies).
La revue estime le débat profond, ayant des implications qui s’étendent au-delà du monde de la science, touchant les professionnels de la santé, les conversationnistes, et les responsables politiques.
“Mettre en doute l’association entre les changements climatiques et les maladies infectieuses pourrait l’allocation des financements et créer des retombées politiques“, explique Wilson dans une introduction au débat dans la revue.
Deux problèmes
La maladie de Chagas se transmet par une piqûre d’insecte
Flickr/gauchocat
Les chercheurs tiennent particulièrement à modéliser les implications des changements climatiques pour les maladies infectieuses transmises par des vecteurs. Parmi elles figurent des maladies transmises par des insectes comme le paludisme, la dengue, la maladie du sommeil, la maladie de Chagas ou la leishmaniose. Elles sont transmises aux êtres humains lorsque les moustiques, mouches tsé-tsé, insectes de contact ou phlébotomes sucent le sang humain. Parfois, ces insectes assurent la transmission des maladies infectieuses entre les humains, parfois entre les humains et les animaux.
Le problème a un double aspect. D’une part, es scientifiques ne comprennent pas encore les innombrables manières dont les conditions atmosphériques influencent cette transmission. Les modèles dépendent donc de nombreuses hypothèses, explique Simon Hay, un spécialiste en statistiques des maladies infectieuses à l’Université d’Oxford, au Royaume-Uni. D’autre part, il fait remarquer que ces modèles projettent des scénarios climatiques futurs, qui sont également des prédictions.
“Il y a donc deux grandes sources d’erreur potentielles ", affirme-t-il.
Les scientifiques ont développé deux types de modèle. Les modèles statistiques exploitent des données sur des climats où ces maladies ont existé par le passé, afin de prédire où elles seraient susceptibles de survenir dans l’avenir.
Les modèles biologiques, quant à elles, examinent la manière dont le climat et ses évolutions pourraient avoir un effet sur les facteurs complexes intervenant dans la transmission des maladies comme, par exemple, la fréquence des piqûres, la durée de vie du vecteur, ou le temps nécessaire pour le développement du virus ou du parasite en son sein.
Sans une compréhension totale de la façon dont les conditions météorologiques influencent le chemin tortueux menant à la transmission des maladies, chacun des modèles comporte des lacunes.
Complexité biologique et simplicité statistique
Les scientifiques élaborant des modèles biologiques se sont concentrés le plus souvent sur le paludisme. Leurs modèles doivent refléter la manière dont une augmentation de la température ou des précipitations pourrait avoir une influence sur les populations de moustiques. L’élévation des températures conduit un moustique à se nourrir plus fréquemment, multipliant ainsi les possibilités de transmission de toute infection dont il est porteur, affirme Menno Bouma, du London School of Tropical Medicine and Hygiene, au Royaume-Uni.
Mais il serait trop simpliste de conclure que la prévalence du paludisme augmentera inévitablement avec le réchauffement de la planète. Son parasite est complexe. Ses phases de développement chez le moustique et l’être humain diffèrent et nous ne comprenons pas encore comment le climat les influence.
Krijn Paaijmansa, spécialiste dans le domaine de la dynamique des maladies infectieuses auprès de l’Université d’Etat de Pennsylvanie, aux Etats-Unis, a récemment démontré que même des fluctuations de température en une seule journée ont leur impact, et devraient donc être prises en compte dans les modèles.
Si, suite aux changements climatiques, de grandes différences se creusent entre les températures diurnes et nocturnes, le parasite peut ne passer qu’un bref temps dans sa ‘zone de confort’ de température, où il lui est possible de se développer rapidement. Si le parasite se développe plus lentement chez le moustique, il est possible que le moustique, dont la durée de vie est courte, meure sans avoir pu transmettre l’infection.
Des problèmes supplémentaires viennent complexifier la donne pour d’autres maladies - la fièvre jaune par exemple dispose d’un deuxième réservoir, chez les singes.
Les singes sont un réservoir de maladies comme la fièvre jaune
Flickr/teague_o
Comment les modèles peuvent-ils correctement évaluer les effets de protection accordée par les moustiquaires?
Flickr/Vestergaard Fransen
Si le paludisme se répand dans les montagnes africaines, le parasite y trouvera des densités de population jusqu’à 100 fois supérieures
Flickr/Kakenyi
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25 mai 2013