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Une approche commerciale pour les petits producteurs

Crédit image: Gates Foundation

Lecture rapide

  • Les petits producteurs ont besoin de paquets de semences améliorées, certifiées, facilement accessibles et à un prix abordable

  • En Afrique, assurer l’approvisionnement en semences n’est pas facile, mais le problème peut être résolu grâce à une approche commerciale

  • Ce modèle est efficace – 80 entreprises pionnières ont produit 57.000 tonnes de semences en 2012

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Selon Joe DeVries, un nouveau modèle d’entreprise développé localement pour fournir des semences abordables s’avère efficace pour les agriculteurs africains.

En Afrique, les petits exploitants, qui sont majoritairement des femmes, doivent se battre en silence contre certains éléments et d’autres forces hors de leur portée, pour nourrir leurs familles, leurs villages et leurs pays. 

Historiquement, elles ont toujours été à l’avant-garde des efforts pour nourrir l’Afrique et elles vont continuer à jouer ce rôle dans un avenir prévisible. Elles sont infatigables, intelligentes, ingénieuses, et surtout courageuses.

De nombreuses menaces d’ordre naturel, climatique et anthropique pèsent sur leurs vies et leurs moyens de subsistance. Souvent, leur seul moyen de défense semble être de travailler plus, souffrir plus et espérer moins en l’avenir. 

La grande partie de la planète était jadis engagée dans le même combat. Quelques activistes virulents hostiles à la technologie voudraient nous faire croire le contraire, mais les progrès réalisés par les sociétés traditionnellement agraires dans la lutte contre la pauvreté et la faim sont intimement liés à l’adoption des technologies agricoles modernes.

Les semences des variétés de cultures améliorées et à haut rendement y ont joué un rôle majeur.

Il est vrai que la mécanisation, les engrais et le stockage amélioré, et d’autres technologies jouent un rôle important dans l’amélioration de l’efficacité de l’agriculture, mais les semences améliorées sont un catalyseur du changement, le « logiciel » qui fait pousser les cultures et permet aux agriculteurs d’adopter d’autres technologies de manière bénéfique. 

Sans de bonnes semences, très peu d’autres initiatives visant à augmenter les rendements agricoles réussissent ou s’avèrent durables.

Mais malgré toute l’encre qui a coulé, les conférences internationales organisées, et l’argent dépensé, les petits producteurs d’Afrique subsaharienne ont toujours très peu accès aux variétés de leurs denrées de base à haut rendement et adaptées aux conditions locales.

Le problème de l’approvisionnement en semences

En effet, la mise en place de systèmes fiables de fourniture de semences des espèces améliorées est probablement l’aspect le plus compliqué du développement agricole. 

Les semences sont une technologie vivante, particulièrement pointilleuse sur son environnement et supportant très peu la négligence, la livraison tardive, ou le fait d’être semé au mauvais endroit.

De plus, le très diversifié paysage agricole africain crée des microclimats qui nécessitent des variétés adaptées.

En Afrique, le rêve de résoudre le problème de la fourniture des semences a connu plus que son lot d’échecs.

Les gouvernements et les bailleurs de fonds ont initié des projets ambitieux sans se soucier des préférences de l’agriculteur local ou de la viabilité à long terme des initiatives.

De nombreux projets se sont soldés par des échecs, laissant un héritage fait de semences de mauvaise qualité, de rupture de la chaîne de l’offre, d’installations de traitement des semences en ruine, et des agriculteurs découragés.

Les agriculteurs ont continué à utiliser n’importe quelle semence à laquelle ils ont accès, tout en subissant l’outrage d’être qualifiés de résistants au changement et peu intéressés par les nouvelles technologies.

L’heure est venue de leur rendre justice.

De par sa nature même, la fourniture des semences améliorées tout comme la fabrication de meubles ou l’hôtellerie, est avant tout une activité commerciale, complexe et probablement plutôt peu glorieuse, mais elle reste tout de même une activité. 

Adopter une approche commerciale

Nous sommes nombreux à être parvenus à cette conclusion à la Fondation Rockefeller, au début des années 2000.

Nous avions besoin d’hommes d’affaires qui comprenaient que leur clients potentiels avaient plutôt tendance à être des gens très pauvres, vivant dans des endroits reculés, et n’ayant pour la plupart pas conscience de la valeur des nouvelles semences.

Nous avions besoin de gens capables de comprendre quels types de semences les petits exploitants seraient prêts à acheter, combien ils seraient prêts à y consacrer, et en quelles quantités. 

Nous nous sommes tournés vers les hommes d’affaires locaux avec qui nous avons longuement discuté, souvent dans de petites salles poussiéreuses, sur la question de savoir s’ils pensaient pouvoir faire de bonnes affaires dans les semences.

Ils nous ont donné les assurances qu’ils pouvaient y arriver, si on leur apportait le soutien politique et managérial nécessaire pour vendre les semences appropriées, au juste prix, et en employant la meilleure stratégie. 

Nous les écoutions avec fascination, souvent avec des doutes. Cependant, ces gens semblaient comprendre une chose que d’autres ne comprenaient pas.

Par conséquent, nous avons décidé de nous lancer dans l’aventure.

Les premières tentatives furent décevantes, mais riches en enseignements. Deux des toutes premières entreprises créées firent très vite faillite, mais pas à cause d’une quelconque faiblesse de la demande, mais à cause de la mauvaise gestion.

Sans tarder, une deuxième génération d’entreprises fit preuve d’une meilleure connaissance du secteur, à la fois des agriculteurs et des fondamentaux de l’activité. 

Quelques normes furent vite définies. Les nouvelles semences devaient être à la fois abordables et recherchées. Elles devaient être conditionnées en paquets de 2 kilogrammes ou moins.

Elles devaient être facilement accessibles dans les magasins locaux quand on en avait besoin.

Et il fallait sensibiliser de manière convaincante les agriculteurs sur ces nouvelles semences, la meilleure stratégie consistant à créer de petites parcelles de démonstration sur leurs propres terres.

Les pionniers de l’industrie des semences

Ce travail se poursuit aujourd’hui grâce au Programme pour les systèmes semenciers en Afrique piloté par l’Alliance pour une révolution verte en Afrique (AGRA) et à quelques hommes d’affaires très intrépides.

Des gens comme Maïmouna Coulibaly de l’entreprise semencière Faso Kaba au Mali, Saleem Ismael de Western Seed au Kenya, Abdoulaye Sawadogo de Nafaso au Burkina Faso, Issoufou Maïzama, directeur de Alheri Seed au Niger, Chris Kaijuka (Fica Seeds), Nicolai Rodeyns (NASECO Seed Company) et Josephine Okot (Victoria Seeds), tous basés en Ouganda.

Ce sont les pionniers de l’industrie des semences qui ont pu gérer et améliorer les modèles de production contractuelle de semences, vendre à travers les distributeurs d’intrants agricoles en petits paquets et installer des machines de traitement bon marché. 

Ce modèle de fourniture de semences améliorées aux petits producteurs africains est très différent du modèle d’entreprise dominant. Une fois établi, il ne dépend pas du financement de l’Etat, des ONG, ou de donateurs qui interviennent à distance.

Et il est si différent de l’image des grandes multinationales de semences qui dominent le secteur du maïs hybride, tout en négligeant les autres cultures.

Il commence par la concertation entre les agriculteurs et les obtenteurs pour déterminer la combinaison optimale de caractères génétiques.

Il continue par l’implication des agriculteurs dans le croisement et la sélection des variétés améliorées, un processus qui peut durer plusieurs années.

Dès qu’une nouvelle variété est mise sur le marché, les obtenteurs initient les entreprises locales à la production de semences à grande échelle.

Les entreprises de semences assurent elles-mêmes la production, la transformation, et la commercialisation et « vivent ou meurent » en fonction de leur capacité à fournir des semences de qualité aux agriculteurs locaux, à des prix abordables.

Les associations nationales de sélection végétale soutenues par l’AGRA ont mis sur le marché plus de 400 nouvelles variétés au cours des sept dernières années.

En 2012, 80 entreprises de semences ont produit au total 57.000 tonnes métriques de semences certifiées. Ce modèle est efficace. Et surtout, il fonctionne, grandit et innove grâce aux forces locales.

La situation commence peut-être à s’améliorer pour les agriculteurs africains qui ont longtemps souffert.

Les chiffres officiels du rendement des cultures provenant de pays comme l’Ethiopie, le Mali, la Tanzanie et l’Ouganda témoignent des énormes progrès accomplis au cours des années récentes.

Joe DeVries a piloté le développement du Programme des systèmes semenciers en Afrique pendant qu’il était à la Fondation Rockefeller. Il est aujourd’hui le directeur de ce programme établi auprès de l’Alliance pour une Révolution verte en Afrique (AGRA). Vous pouvez lui écrire à l’adresse: [email protected]

Cet article est une composante du dossier de SciDev.Net sur la sécurité alimentaire.


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