Rapprocher la science et le développement

  • Serpents, contes populaires et science pour la prévention des catastrophes

Si les connaissances autochtones peuvent paratre aux antipodes de la science, pour Smriti Mallapaty, en fusionnant ces deux modles il serait possible dattnuer les risques des catastrophes.

[KATHMANDOU] En 1934, dans un pome voquant un sisme qui a provoqu la mort de milliers de personnes au Npal et en Inde, le pote populaire npalais Lok Nath Pokharel relate la mort singulire et rpandue des serpents, alors que le sisme a frapp en hiver, au moment o ces animaux hibernent.

En 1975, quarante ans plus tard, les habitants de la rgion de Haicheng dans le Nord-est de la Chine, ont remarqu une augmentation hors-saison dans le nombre de serpents. Trois mois plus tard, un sisme frappait.

Le 26 dcembre 2004, un sisme survenu au large des ctes occidentales de lle indonsienne de Sumatra a provoqu un tsunami qui a fait environ 230.000 morts. [1]

Aucun systme officiel dalerte aux tsunamis ntait en place pour prparer les pays cette catastrophe. Toutefois, en Indonsie et en Thalande, ainsi que sur les les Andaman et Nicobar en Inde, plusieurs communauts autochtones ont survcu; les contes quils avaient couts maintes fois dans leur vie les avaient alerts sur les dangers de secousses telluriques et la signification de la mer qui se retire.

Parmi elles, le peuple Moken (ou Morgan) qui vit sur lle Surin 55 kilomtres aux larges des ctes thalandaises ont identifi ces signes prcurseurs de larrive imminente de vagues gantes et mortelles, quils appellent les dferlantes. La population a donc fui vers les hautes terres, et a pu survivre la catastrophe.

Serpents et contes populaire: une simple concidence, ou le signe delexprience et du savoir? Associes aux perces scientifiques, ces connaissances pourraient-elles apporter aux populations du monde entier une protection suffisante contre les catastrophes?

Les scientifiques rpondent de plus en plus par laffirmative cette question, et jugent quil est possible dapprendre des connaissances autochtones.

Jiba Raj Pokharel, professeur dingnierie et directeur du Centre dtude des catastrophes au Npal serait certainement de cet avis. Il tire nombre de ses ides sur les systmes dalerte rapide des connaissances autochtones, et notamment le signe avant coureur des serpents. Pokharel propose mme la construction de parcs serpents dans toute la plaine du Terai qui longe les bas sommets de la chane de lHimalaya. Les serpents diurnes et nocturnes y seraient utiliss pour donner lalerte aux sismes, qui aprs 80 ans daccalmies, sont attendus dans un avenir proche.

Une approche deux volets

Pour la gestion des catastrophes, et tout particulirement des sismes, je me focalise sur les connaissances autochtones relatives au comportement des animaux, parce que la science conventionnelle na pas su mettre au point un systme dalerte rapide pour ce type de catastrophe, justifie Pokharel.

Mais il ne suffit pas pour autant dinsrer les connaissances autochtones dans les plans scientifiques de prparation aux catastrophes.

Les connaissances autochtones ne permettent pas toujours de rduire la vulnrabilit aux catastrophes naturelles, et pourraient ne pas sadapter aussi rapidement quil le faut une dynamique sociale et climatique volutive, souligne Jessica Mercer, spcialiste de la rduction de la vulnrabilit aux catastrophes base Londres et fondatrice de Secure Futures.

Par ailleurs les connaissances scientifiques peuvent tre en opposition avec la comprhension locale des catastrophes, et tre ainsi rejetes par les communauts.

Des gens ont perdu la vie cause de leur croyance aux esprits ou aux histoires culturelles, et en dcidant de ne pas tenir compte des alertes donnes par les scientifiques, rappelle Mercer. Ainsim avant chaque ruption du volcan Merapi en Indonsie, les ordres officiels dvacuation fonds sur la surveillance scientifique dtaille entraient en conflit avec les consignes donnes par Mbah Marijan, gardien spirituel du volcan.

Marijan navait reu aucun pressentiment sur une ruption volcanique. Les populations locales ont par consquent estim quil tait inutile dabandonner leurs maisons et leur btail, et ont choisi de rester sur place. Mbah Marijan a t tu en 2010 dans une ruption, aprs avoir refus de suivre lordre dvacuer pour rester prs du Merapi.

Dans un article publi dans Environmental Hazards en janvier dernier, Mercer et ses collgues proposent par consquent que les stratgies les plus efficaces drives de chacun des deux socles de connaissances soient identifies afin dinstaurer une culture de la scurit, au lieu de se fier un seul socle pour rduire le risque dans les communauts exposes. [2]

Selon elle, le tsunami de 2004 a t un tournant dcisif dans la rvision des stratgies dattnuation des risques. Cette catastrophe a suscit un intrt pour les connaissances autochtones au sein de la communaut des spcialistes de la rduction des risques avec un accent sur lintgration des connaissances autochtones et de la science moderne, dit-elle. Mercer a depuis labor un cadre thorique pour combiner et intgrer le meilleur des deux socles.

Communication du risque la ncessit dtre lucide

Lutilisation simultane des connaissances autochtones et des connaissances scientifiques modernes permet aux scientifiques de rendre la communication des prvisions plus accessibles aux communauts locales un dfi qui ne se limite pas aux pays en dveloppement. La communication du risque dans un format que les gens peuvent comprendre constitue un challenge permanent.

Avec lappui de la Commission europenne, Practical Action, une organisation non gouvernementale base au Royaume-Uni, a amlior les prvisions communautaires des inondations en intgrant les outils scientifiques dans les systmes de surveillance dans les villages riverains du Npal.

Rcemment encore, cest grce aux appels tlphoniques voquant de fortes pluies provenant des membres de la famille vivant en amont que la population tait sensibilise au risque dinondation, indique Yuwan Malakar, responsable du projet Practical Action au Npal. Nous nous sommes fonds sur cette mthode, explique-t-il,en installant des sirnes et en fixant des seuils dinondation en aval fonds sur les donnes des stations mesurant le niveau des cours deau mises en place en amont par le service dhydrologie et mtorologie.

Si lintervention se rsume une amlioration de ce que les [communauts] font dj, elles se lapproprient, affirme Malakar. Il devient ainsi plus facile dintgrer ces [mcanismes] dans leur vie quotidienne.

Rsultat, lorsquen aot 2012, le district de Banke sur la rive ouest du fleuve Rapti, dans le centre-ouest du Npal, a connu les pires inondations en 35 ans, il n y eut aucun dgts ni blessures, alors mme que les crues sont intervenues quatre ans aprs que Practical Action ait install un systme dalerte rapide et quitt la zone.

Quand les niveaux deau sont passs de trois cinq mtres la station hydrologique de Kusum, cela a automatiquement dclench une sirne. Dans le district de Banke, plus de 20.000 personnes ont t alerts par messagerie SMS, des sirnes, des mgaphones ou des missions radio. Elles ont eu six heures pour enterrer leurs objets de valeur et courir vers des abris temporaires et des plateformes surleves construites en zone inondable.

Dans le district de Chituan dans le sud du Npal, une zone affecte par les inondations soudaines dues aux crues de petits cours deau, lONG a utilise les mthodes locales de communication pour amliorer laccs aux alertes scientifiques. En plus des sirnes classiques, des messagers locaux (appels Katuwals) sont forms diffuser linformation sur les futures inondations, en se fondant sur les niveaux de prcipitation relevs sur des jauges installs par Practical Action.

Les Katuwals savent dans quelles maisons se trouvent des personnes handicapes, les femmes enceintes, et les mres qui allaitent, explique Malakar. Ce qui garantit qui la protection de tous, y compris les personnes les plus vulnrables.

Dployer les stratgies en Afrique

De mme, avec le concours du Service mtorologique du Kenya (Kenya Meteorological Department ou KMD) et de plusieurs autres partenaires, lantenne knyane du Centre intergouvernemental pour la prvision du climat et des applications (ICPAC) de lAutorit intergouvernementale pour le dveloppement, sest attel lintgration des connaissances autochtones avec les modles climatiques afin de rendre les prvisions saisonnires comprhensibles pour les agriculteurs.

Gilbert Ongisa Ouma, matre de confrences en mtorologie lUniversit de Nairobi, affirme que pendant six saisons, le KMD a collabor avec les prvisionnistes professionnels de la communaut Nganyi de lOuest du Kenya. Traditionnellement, les Nganyi suivent de prs le comportement des arbres et des animaux, ainsi que les changements dans le rgime des vents. Pour Ouma, des prvisions mixtes combinant science classique et connaissances autochtones, ont produit des donnes affines plus pertinentes pour les communauts locales, avec des dates plus prcises pour le dbut des pluies, la dure probable dune saison, et des indications sur le lieu et la date des pluies.

Transcender les clivages, btir la confiance

La confiance entre les scientifiques et les communauts locales est importante, et peut tre btie par la participation de tous.

Si nous intgrons les pratiques autochtones et essayons dtablir un lien entre elles et les systmes scientifiques dalerte rapide, la fiabilit et lappropriation par les communauts locales samlioreront, cest ainsi que vous pouvez vritablement combler ce dficit de communication, soutient Rajib Shaw, matre de confrences au Laboratoire international de gestion de lenvironnement et des catastrophes de lUniversit de Kyoto.

Linstauration de la confiance est une question particulirement urgente dans le contexte naissant des changements climatiques, souligne Shaw, parce que les changements brusques et radicaux chappent la comprhension des agriculteurs.

Le plus grand dfi consiste valider les connaissances scientifiques pour les communauts locales et les connaissances autochtones pour les communauts scientifiques, un processus qui peut tre extrmement long.

Toutefois, un nombre croissant de personnes tente de sy attaquer.

Shane Cronin, enseignant et directeur de Volcanic Risk Solutions, un centre de recherche bas lUniversit de Massey en Nouvelle-Zlande, en est lillustration grce son travail avec les communauts sur lle dAmbae, situ sur le territoire du Vanuatu dans le Pacifique et dot dun volcan actif.

Il relate un cas dincomprhension entre les populations locales et les scientifiques. En rponse une ruption volcanique en 1995, les autorits franaises avaient envoy de petits navires de guerre pour vacuer les habitants de lle dAmbae. Pourtant, les signes prcurseurs habituels, notamment les variations dans la couleur du Lac Vui, la migration des oiseaux quittant lle, la sortie de terre des fourmis pour coloniser la vgtation et dautres comportements animaliers inhabituels, ntaient pas visibles. Lapparition bizarre et, leur vue, injustifie des navires navait fait queffrayer la population locale qui avait quitt leurs maisons pour fuir vers les hautes terres.Cela a mis tout le monde en colre, affirme Cronin.

Cronin a par la suite pris linitiative dun dialogue en Bislama, la langue locale, et organis une srie dateliers dans deux communauts. Les participants y ont trac lhistoire des villages, dress des cartes des alas volcanique et fix des dlais de rponse intgrant les donnes scientifiques et les croyances culturelles. Parmi les autres exercices raliss, elles ont dtermin les annes prcises des ruptions en comparant leurs rcits et la datation carbone. Les changes ont permis aux populations de voir que les scientifiques ne sont pas des gens avec qui elles seront toujours en dsaccord, et quau contraire, elles pouvaient apprendre certaines choses des scientifiques et leur enseigner dautres.

Aprs 90 annes de sommeil, le volcan Ambae est finalement entr en ruption en novembre 2005. Les relations entre les communauts et les autorits taient dj meilleures cette priode, et quand les niveaux des alas sont passs au rouge, les communauts ont coordonne lvacuation du tiers de la population de lle pendant plus dun mois. La sensibilisation suscite par cette ruption a pouss les communauts demander linstallation sur lle dune station permanente de surveillance.

Partager les connaissances, crer les cadres appropris

Cet exemple et bien dautres tmoignent des avantages dune approche interdisciplinaire. Pourtant, Mercer regrette que ce genre dinitiatives soit encore pris seulement de manire ponctuelle, sans lien entre elles.

Elle ajoute que mme si certains pays comme la Papouasie-Nouvelle Guine reconnaissent de plus en plus limportance dintgrer les connaissances autochtones dans la gestion des catastrophes, cest une reconnaissance quils nappliquent pas dans la ralitdes faits : ils ne savent pas comment sy prendre, dit-elle.

Puisque de nombreuses rgions font face aux mmes risques, notamment la scheresse, les inondations ou les cyclones, elle propose que les pays laborent des politiques ou des stratgies communes pour combiner les deux socles de connaissances dans la pratique.

Cronin estime que les organisations internationales uvrant pour la gestion des catastrophes ont dj commenc internaliser cette nouvelle faon de travailler. Le changement dorientation gnrale opr au cours de la dcennie passe en serait la preuve: un travail ax sur les secours a laiss la place au ctprvention, rduction et attnuation des risques, avec un accent sur les besoins des communauts. Les rles prcdemment jous par des ex-militaires deviennent de plus en plus lapanage des gographes, des spcialistes des sciences humaines et des physiciens.

Shaw ajoute quil note un intrt croissant pour les connaissances autochtones au sein de lOrganisation des Nations Unies pour lducation la science et la culture (UNESCO). Il conseille cette organisation dans le cadre dun projet triennal financ par le gouvernement japonais en Indonsie, aux Philippines et au Timor oriental, dont le but est, entre autres, dintgrer les connaissances autochtones et les connaissances scientifiques dans la rduction des risques et la pratique de ladaptation aux changements climatiques.

Il tempre : Je ne dirais pas que nous enregistrons de bons rsultats pour ce qui est des connaissances autochtones. Beaucoup reste faire.

Lisa Hiwasaki, anthropologue environnementale, est du mme avis. Spcialiste des programmes sur les petits Etats insulaires et les connaissances autochtones au bureau de lUNESCO Jakarta, elle estime que beaucoup de gens comprennent limportance dintgrer les connaissances locales et autochtones dans la sensibilisation la prvention des catastrophes, mais que trs peu a t fait en ralit.

Le nombre dorganisations internationales qui intgrent [ce type de connaissances dans leurs activits est trs, trs faible relve-t-elle. Hiwasaki attribue cette situation labsence de trois lments cls: les bons exemples, les mthodologies, et le temps.

La prparation aux catastrophes est un processus long ncessitant un engagement long terme, et elle est de ce fait souvent clipse par des questions plus urgentes , conclut-elle.

Mais quand la catastrophe se produit, rien nest plus urgent.

Le prsent article fait partie dun Dossier sur amliorer lalerte rapide aux catastrophes.

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