Rapprocher la science et le développement

  • Polémique autour du projet de centrales solaires dans les déserts du Moyen-Orient

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[HAMBOURG] Un projet visant à transformer le soleil brillant dans les déserts du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord (MOAN) en électricité - à la fois pour satisfaire les besoins locaux et pour être exportée vers l'Europe - suscite la polémique, reproché de ne pas tenir compte des avis des populations et de la communauté scientifique locales.

Certains critiquent l'approche centralisée et hiérarchique du projet Initiative Desertec Industrial (Dii), qui fait que l'électrification pourrait ne pas profiter aux populations du désert et risque d'étouffer les efforts de renforcement des capacités de la communauté scientifique de la région.

Ces inquiétudes ont été exprimées en marge du Symposium Energie solaire pour la Science, tenu en Allemagne cette semaine (du 19 au 20 mai) dans le but de donner un coup de pouce au projet et d'explorer le potentiel des collaborations scientifiques entre l'Europe et le MOAN.

Ce symposium organisé par la Deutsches Elektronen-Synchrotron (DESY) et le Centre aérospatial allemand (DLR), en collaboration avec l'Académie de la Recherche scientifique et technologique d'Egypte et le SESAME- Synchrotron-light for Experimental Science and Applications in the Middle East (Rayonnement synchrotron pour la science expérimentale et ses applications au Moyen-Orient) basé en Jordanie.

L'objectif de Desertec est d'exploiter les énormes ressources solaires et éoliennes des déserts de la région pour satisfaire jusqu'à 15 pourcent des besoins de l'Europe en électricité d'ici 2050, grâce à des lignes de transport d'énergie à haute tension.

Des études de faisabilité sont déjà en cours, et jusqu'à US$ 400 milliards de financement devront être trouvés si elles sont concluantes.

Hamad El-Mously, président de la Société égyptienne pour le Développement endogène des Communautés locales, estime que le projet fait fi des désirs des populations locales.

Les populations du désert n'ont pas été consultées sur leurs véritables besoins en énergie, malgré l'existence d'une combinaison d'options énergétiques qui serait plus appropriée que la construction d'une seule grande centrale, a-t-il fait remarquer.

Et l'utilisation de vastes étendues de désert nécessaires à la construction de ces centrales privera plusieurs communautés nomades et pastorales de leurs moyens de subsistance.

'Desertec est une approche hiérarchique dans les deux sens du terme : du Nord vers le Sud et des gouvernements vers les communautés locales. Il faut faire plus pour assurer la participation des communautés locales'.

Dans le même temps, certains universitaires ont exprimé des craintes que le projet ne contribue pas au développement de la science dans la région MOAN.

'Ce projet n'est pas une bonne chose pour les chercheurs tunisiens', estime Samir Romdhane, professeur à la Faculté des Sciences de Bizerta, en Tunisie, et membre du Conseil d'Administration de la Société tunisienne de Sciences physiques. 'La technologie sera importée de l'étranger avec peu d'opportunités offertes aux chercheurs du MOAN pour renforcer leurs compétences. Ce n'est pas une idée née dans cette région, mais celle d'un consortium d'entreprises allemandes', regrette-t-il.

Pour Abdelfattah Barhdadi, professeur de physique à l'Ecole normale supérieure de Rabat au Maroc, si la région compte beaucoup d'experts capables de contribuer à la mise en œuvre du projet Desertec, 'peu d'efforts ont été entrepris par les initiateurs du projet pour les consulter'.

Un partisan du projet, Odeh Al-Jayyousi, directeur régional de l'Union internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) en Jordanie, a également lancé un appel pour une meilleure implication des populations locales.

'Nous devons promouvoir un dialogue multi-acteurs et des approches venant de la base jusqu'au sommet, c'est à dire planifier en concertation avec les populations et non pour les populations'.

Evoquant le printemps arabe, la vague de troubles secouant la région cette année, et ses possibles conséquences sur la viabilité de Desertec, Al-Jayyousi estime que 'ce vent de démocratie va produire de nouvelles idées.'

'Je pense que nous avons besoin de ce type de grande idée qui dépasse les frontières nationales et donnera naissance à un nouveau modèle de développement'.

Suhil Kiwan, professeur de génie mécanique à l'Université des Sciences et Technologies de Jordanie et cofondateur du Réseau universitaire Desertec, insiste sur le fait que le projet va contribuer au développement de la science dans la région. L'idée initiale du projet et celle de la mise en place d'un réseau universitaire ont été développées par des scientifiques de la région, insiste-t-il. L'exportation de l'électricité vers l'Europe n'en sera que l'ultime étape.

L'objectif de la conférence était de susciter de nouveaux partenariats de recherche scientifique entre les institutions européennes et celles du MOAN, pour promouvoir les énergies renouvelables et le développement durable.  Ont participé des scientifiques, ministres et autres acteurs des deux régions, venus principalement d'Egypte, d'Allemagne et de Jordanie.

Cette conférence à laquelle ont participé plus de 200 personnes venues de plus de 35 pays, a conclu que la production d'énergie solaire est d'ores et déjà techniquement faisable et économiquement viable ; que ses coûts sont compétitifs comparé à la production d'électricité à partir des carburants fossiles ; et que les parties prenantes devraient donc poursuivre leurs efforts pour la réalisation du projet. Dans les conclusions du symposium, la suggestion de créer un centre d'excellence en science solaire, proposée par un délégué égyptien, a été reconnue.

Néanmoins, les participants ne sont pas parvenus à un consensus sur le juste équilibre entre les contributions des différents acteurs, le mécanisme de financement, et l'implication ou non des pays d'Afrique sub-saharienne dans le projet.

La prochaine conférence sur ce projet aura lieu au Caire plus tard cette année (du 2 au 3 novembre).

Lien vers la vidéo sur le projet Desertec :

 

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