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  • Lutter contre le paludisme avec des moustiques transgéniques: comment faire

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Les moustiques GM peuvent contribuer à la lutte contre le paludisme en Afrique mais les scientifiques locaux doivent être impliqués dans leur développement, selon Paul Eggleston et Mamadou Coulibaly.

Environ 3,3 milliards d'êtres humains dans 109 pays vivent avec le risque d'infection par le paludisme. La maladie tue un million de personnes chaque année, pour la plupart des enfants d'Afrique sub-saharienne, et peut avoir un impact négatif considérable sur la croissance économique d'un pays.

Face à la résistance croissante aux insecticides et aux médicaments et en l'absence d'un vaccin efficace, nous devons urgemment explorer de nouvelles voies de lutte contre cette maladie dévastatrice. Des moustiques génétiquement modifiées pour résister au paludisme et déployées dans les zones à haut risque représenteraient un précieux outil de lutte contre cette maladie en Afrique.

Des progrès considérables ont été accomplis au cours des années récentes. Il est aujourd'hui possible de modifier génétiquement le génome de l'Anopheles gambiae, le principal moustique vecteur du paludisme, et les premières espèces génétiquement modifiées qui limitent la transmission du paludisme ont été testées en laboratoire.  

Assurément, le chemin qui reste à parcourir est long. Créer un moustique qui ne puisse pas du tout transmettre le paludisme reviendrait très probablement à introduire des combinaisons de gènes capables de tuer les parasites de diverses manières, afin d'assurer qu'aucun parasite ne survive et de limiter les chances de voir développer une résistance.

En outre, le remplacement des moustiques sauvages par des moustiques GM résistants au paludisme nécessitera aussi une stratégie 'de transfert de gènes' afin que les modifications génétiques se répandent chez les populations sauvages, au lieu de disparaître.  

Susciter la participation des zones concernées

Mais un obstacle principal persiste : tous ces progrès technologiques ont été réalisés dans des pays développés. Or la science, l'éthique et la logistique pour une bonne utilisation des moustiques GM dans la lutte contre le paludisme nécessitent également une recherche et développement locale, dans les régions du monde en développement où la maladie est endémique.

Pour que la recherche soit efficace et produise de réels avantages pour la santé, nous devons travailler avec les souches locales de moustiques et de parasites. Les recherches utilisant les espèces 'colonisées' conservées aux Etats-Unis et en Grande Bretagne ne pourront nous amener jusqu'au but ultime. Tôt ou tard, cette technologie devra être essayée dans des conditions plus naturelles.

D'un point de vue éthique, il ne serait ni raisonnable ni pratique de développer un moustique GM résistant au paludisme dans le Nord et de le 'parachuter' en Afrique comme nouvelle méthode de contrôle. La stratégie aurait peu de chances d'être acceptée.

La logistique nécessaire pour réaliser de bons résultats requiert l'implication de scientifiques et d'acteurs locaux. Ils sont plus à même de comprendre la biologie de leurs espèces sauvages et les préoccupations des personnes vivant sous la menace de la maladie.

Certes, les scientifiques locaux ne sont probablement pas encore dotés des compétences nécessaires pour le développement d'une nouvelle technologie de production des moustiques GM. Mais ils peuvent et doivent être formés à son utilisation. C'est seulement ainsi que nous pouvons espérer qu'ils soient entièrement engagés lors de la mise en œuvre potentielle de telles stratégies de contrôle.  

Des moustiques adaptés

Avec l'appui du Wellcome Trust, nous avons lancé le premier programme de transfert de technologie en Afrique de la recherche sur les moustiques GM. Ce projet est un partenariat entre l'Université de Keele au Royaume-Uni et le Centre de Recherche et de Formation sur le Paludisme (CRFP) de l'Université de Bamako, qui jouit d'une vaste expérience dans la biologie et la génétique des espèces locales de moustiques ainsi que dans la transmission du paludisme en Afrique de l'Ouest.

Ce projet contribuera au renforcement des capacités dans trois domaines importants : le génie génétique des espèces locales de moustiques ; les produits géniques capables de tuer les parasites du paludisme ; et la forme et la compétitivité des moustiques GM.

Nous avons déjà recruté et entamé la formation du personnel à Bamako et construit de nouvelles installations de laboratoire pour contenir les moustiques GM. A mesure que le travail avance, et grâce au soutien précieux du CRFP et des populations locales, nous espérons créer une station de terrain hors de l'université pour tester l'efficacité et la forme des moustiques GM lors d'essais dans des cages en plein air.

Cette approche par étapes, du laboratoire jusqu'aux essais dans des cages sur le terrain, sera essentielle  pour la fourniture des données sur l'efficacité et la sécurité, avant toute probable libération des moustiques dans la nature.

La sécurité avant tout

Naturellement, toute libération de ce type se doit d'être encadrée par une réglementation et une législation appropriées en matière de biosécurité. Au plan international, l'OMS travaille déjà sur un cadre réglementaire, faisant suite à une consultation technique, et devrait émettre des recommandations d'ici un an.

Chaque pays, notamment dans les régions où le paludisme est endémique, devra également élaborer et promouvoir une législation en matière de biosécurité, afin de pouvoir faire des choix éclairés. Au Mali, les chercheurs du CRFP contribuent à l'élaboration de lois nationales sur la biosécurité et la biosûreté pour les OGM et peuvent fournir une assistance régionale à d'autres pays par l'intermédiaire de l'Organisation africaine de Biosécurité.

Faire avancer la recherche sur les moustiques GM ne sera pas chose facile, et certains scientifiques émettent des réserves sur cette approche. Mais, malgré tout, la plupart d'entre eux reconnaissent que c'est la stratégie porteuse de la plus grande promesse. C'est à nous de nous efforcer pour que cette promesse se réalise.

Paul Eggleston est professeur d'entomologie moléculaire et Directeur adjoint de l'Institut de Science et Technologie médicales à l'Université de Keele au Royaume-Uni.

Mamadou Coulibaly est chef du Laboratoire de Génomique et de Protéomique des Vecteurs au Centre de Recherche et de Formation sur le Paludisme de l'Université de Bamako au Mali.

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