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La résistance aux antimicrobiens, une menace pour 4 millions d'Africains
  • La résistance aux antimicrobiens, une menace pour 4 millions d'Africains

Crédit image: Kieran Dodds/Panos

Lecture rapide

  • La résistance aux antimicrobiens pourrait conduire à la mort de 4,15 millions de personnes en Afrique chaque année d'ici à 2050

  • Les gouvernements doivent investir dans l'amélioration de la surveillance de la résistance aux médicaments

  • Des preuves collectées au Ghana sur l'ustilisation d’antibiotiques sonnent comme une alerte pour les pays de la région

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Pour Bernard Appiah, la résistance aux antimicrobiens est une menace pour l'Afrique, mais on fait peu pour la combattre.

Pensez à cette statistique sombre – d’ici à 2050, la résistance aux antimicrobiens (RAM) pourrait conduire au décès de 4,15 millions de personnes en Afrique chaque année. [1] Le seul continent qui dépassera l'Afrique est l'Asie, où il pourrait y avoir 4,73 millions de morts au cours de la même période.
 
Mais en dépit de l'impact potentiel de la RAM en Afrique, tout porte à croire qu’on ne fait pas grand-chose pour la combattre.
 
Prenons l’exemple de la tuberculose multi-résistante comme cas particulier de RAM. Selon le rapport 2014 sur la surveillance et la réponse mondiale de l'OMS, les enquêtes effectuées tous les trois à cinq ans sont idéales pour des systèmes aux ressources limitées dans lesquels les faibles capacités de laboratoire pourraient compromettre la capacité de procéder à des essais de médicaments. [2]

“Combattre la résistance aux antimicrobiens dans le secteur de la santé sans mettre l’accent sur l'agriculture est une catastrophe.”

Bernard Appiah, SciDev.Net



Le rapport note des enquêtes récentes dans le monde entier en matière de suivi de la tuberculose multi-résistante dans des pays tels que le Lesotho, le Nigeria, le Rwanda, le Sénégal, l'Afrique du Sud et l’Ouganda.

Mais il ajoute: "l’Afrique centrale et l’Afrique francophone restent les parties du monde où les données sur la surveillance de la résistance aux médicaments font le plus défaut, en grande partie en raison de la faiblesse des infrastructures de laboratoire" [2]

 
Des preuves venant du Ghana

 
Du 18 au 20 mars de cette année, le Ghana a accueilli la Conférence africaine sur l’usage des antibiotiques et la résistance à ceux-ci.
 
Alexander Dodoo, le président de la séance d'ouverture de la conférence, avait déclaré à SciDev.Net que les gouvernements africains doivent investir dans l'amélioration de la surveillance de la résistance aux antimicrobiens.
 
"La menace pèse sur nous et si rien n’est fait, elle pourrait aggraver les choses", avait ajouté Alexander Dodoo, qui est également le directeur du Centre collaborateur de l’OMS basé au Ghana, pour le plaidoyer et la formation en matière de pharmacovigilance.
 
Peut-être, trois études sur l'usage des antibiotiques au Ghana qui ont été brièvement abordées dans le communiqué publié à la fin de la conférence, pourraient constituer une sonnette d’alarme pour ce pays et d'autres pays de la sous-région.
 
D’après ce communiqué, dans une étude, les chercheurs ont examiné les ordonnances de 2660 malades et ont constaté que près de la moitié d'entre eux ont reçu des antibiotiques.

Seulement 20 pour cent des prescripteurs étaient des médecins, la plupart de ces prescripteurs étant des infirmiers et des assistants médicaux.
 
Le rapport note en outre que dans une autre étude, qui comportait des interviews de patients et de médecins, les chercheurs ont constaté que les médecins consacraient peu de temps à chaque patient. "Les médecins prescrivent des antibiotiques sans examen clinique, sans échantillonnage microbiologique, sans instructions ou informations sur les indications ou la maladie", ajoute le rapport.
 
La prescription généralisée d’antibiotiques sans tests cliniques rigoureux favorise la résistance à ces médicaments.
 
Dans une troisième étude, les chercheurs ont analysé des échantillons d'urine et de sang des habitants de la communauté pour dix antibiotiques.

Ils ont également analysé des échantillons de viande de poulet, d'eau de rivière et d'eau d'irrigation pour les mêmes antibiotiques.
 
Le rapport ajoute: "On a trouvé au moins un antibiotique dans les urines de 70 pour cent des habitants de la communauté, qui n’ont pas reconnu avoir pris d’antibiotiques dans les 14 jours précédents. Des résidus d'antibiotiques ont été trouvés dans de la viande de poulet, dans de l'eau la rivière et dans de l'eau utilisée pour l'irrigation".

“L'utilisation des antimicrobiens dans les communautés pourrait également être combattue, si les écoliers sont utilisés comme des agents de changement.”

Bernard Appiah, SciDev.Net

Les habitants de la communauté mentaient-ils? Les antibiotiques s’étaient-ils retrouvés dans leurs urines par le biais de l'agriculture? Comme les chercheurs en santé cherchent des solutions à la résistance aux antimicrobiens, il est important qu'ils regardent aussi au-delà des structures non-sanitaires.

 
Une approche de la santé

 
La résistance aux antimicrobiens est un problème classique qui illustre une santé, un concept qui valorise la relation intégrative entre les santés humaine et animale. Aborder la résistance aux antimicrobiens dans le secteur de la santé sans mettre l’accent sur l'agriculture est un désastre.
 
Malheureusement, tout comme les études sur le sujet chez les populations humaines font défaut sur le continent, celles qui mettent l’accent sur l'agriculture manquent. Par exemple, un rapport de l'Institut international de recherche sur l’élevage, publié le mois dernier, montre la nécessité d'investir dans la recherche sur la RAM dans les pays en développement. [3]
 
"Bien que les pathogènes résistants aux antimicrobiens chez les animaux et leurs produits contribuent sans aucun doute à des infections résistantes aux antimicrobiens chez les populations, la littérature venant des pays en développement est insuffisante pour tirer des conclusions fermes sur l'importance de cette contribution", affirme le rapport.
 
"Nous ne disposons pas d'informations précises sur l'utilisation des antibiotiques dans les pays en développement, mais ils sont probablement plus utilisés dans l’agriculture qu’en médecine; probablement en majeure partie dans les systèmes de production intensive; et cette utilisation augmente probablement rapidement".
 
Le rapport identifie le Brésil, la Chine et l'Inde comme des zones sensibles d'utilisation croissante d’antimicrobiens basée sur des modèles d'intensification de l’élevage, mais cite d'autres pays, dont le Nigeria, comme de futurs points sensibles.
 
La lutte contre la menace nécessitera le renforcement des infrastructures de laboratoire, le renforcement de la solidité des environnements réglementaires et de l’appui aux chercheurs, pour conduire la  surveillance et des études communautaires sur le sujet. Mais les interventions qui favorisent un changement de comportement chez la population en général ne devraient pas être ignorées dans la lutte contre la résistance aux antimicrobiens.

 
L’implication des médias et des enfants

 
Au Ghana, un projet dirigé par le ministère de la santé en vue d’améliorer le plaidoyer sur la résistance aux antimicrobiens a activement impliqué des professionnels des médias. Ce projet visait à responsabiliser les médias à Accra pour les aider à réaliser des reportages sur le sujet.[4]
  

L'utilisation d'antimicrobiens dans les communautés pourrait également être combattue, si les écoliers étaient utilisés comme des agents du changement.
 
Par exemple, en Afrique, des antibiotiques peuvent être utilisés pour guérir les plaies des enfants. Si un enfant sait qu'une telle pratique pourrait contribuer à la résistance aux antimicrobiens, il est susceptible d'éduquer ses parents contre cette pratique.
 
Rien ne pourrait être plus embarrassant pour un adulte qu’un enfant qui dit: "Maman, j’ai appris que ce que tu fais est mauvais".
 
Manifestement, la lutte contre la résistance aux antimicrobiens en Afrique nécessite des interventions culturellement pertinentes, y compris celles impliquant des décideurs.
 
Il ne faut pas prétendre que la résistance aux antimicrobiens n’est pas réelle en Afrique à cause de l’absence de données. Le moment de prendre au sérieux la lutte contre la résistance aux antimicrobiens est venu.

 
Bernard Appiah est secrétaire de rédaction de l’édition Afrique sub-saharienne de SciDev.Net
Le présent article est une production de la rédaction anglophone d'Afrique sub-saharienne de SciDev.Net.
 

Références

1. Jim O’Neill andreview committee members Antimicrobial resistance: Tackling a crisis for thehealth and wealth of Nations (Review committee set up by the UK Government, December 2014)
2. WHO Global tuberculosis report(WHO, 2014)
3. Antibiotic drug use, monitoring of resistance (ADMER) project Communiqué: African conference on antibiotic use and resistance, 18-20 March 2015 (ADMER project, 2015)
4. Delia Grace Review of evidence on antimicrobial resistance and animal agriculture in developing countries(ILRI, June 2015)
5. Isaac Kofi DzokpoJournalists urged to use platforms to educate public on antibiotics misuse(spyGhana.com, 25 April 2015)
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