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  • Tirer les leçons du succès de l'Inde dans la lutte contre la polio

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Pour Priya Shetty, la stratégie indienne, minutieusement ciblée pour lutter contre la polio, recèle quelques leçons utiles pour d'autres pays et d'autres maladies.

Jadis, l'Inde était l'un des grands foyers de la polio dans le monde, mais grâce à une stratégie d'éradication déterminée, elle vient de franchir une étape importante pour se débarrasser de la maladie. La semaine dernière, l'OMS a déclaré le pays exempt de polio pour une année, en prélude à l'échéance de 2013 pour l'éradication de la polio dans le monde.

Mais cette bonne nouvelle se limite à l'Inde. L'Afghanistan, le Nigéria et le Pakistan où la transmission sauvage du poliovirus reste active, ont enregistré des hausses alarmantes du nombre de cas de polio, tandis que d'autres pays continuent à enregistrer des taux élevés de transmission. Ceci a poussé l'OMS à préparer une résolution, qui sera débattue à l'occasion de l'assemblée mondiale de la santé au mois de mai, et qui déclare la polio comme priorité de santé publique.

Les pays encore touchés par la polio doivent réfléchir sérieusement aux leçons qu'ils peuvent tirer de la stratégie indienne d'éradication de la maladie, qui combinait le développement d'un vaccin efficace avec le ciblage minutieux des groupes à haut risque.

L'Inde pourrait aller plus loin encore : elle a besoin de voir si les éléments de la stratégie de santé publique qui ont été efficaces pour la polio peuvent aussi fonctionner pour sous-tendre la lutte contre d'autres maladies infectieuses.

Secrets du succès

L'un des facteurs majeurs de la victoire de l'Inde sur la polio a été la modification constante du vaccin oral contre la polio (OPV).

Les premières versions du vaccin, introduites en Inde au début des années 90, étaient trivalentes : elles pouvaient protéger contre les trois souches du virus. Mais dès que le virus de type 2 fut éradiqué en 1999, de nouveaux vaccins ciblant uniquement le virus de type 1 ont été mis sur le marché. Ceci a rendu la population vulnérable au virus de type 3, mais en 2010, un vaccin bivalent contre les souches de types 1 et 3 a contribué de manière considérable à la baisse des taux de prévalence de la maladie.

Le prochain défi consistait à vacciner les enfants les plus à risque. Mais les identifier n'a pas été facile. Dans les deux Etats pauvres où la polio était la plus répandue, l'Uttar Pradesh et le Bihar, des pans entiers de la population sont constitués de travailleurs migrants qui s'éloignent souvent à des centaines de kilomètres de leur Etat d'origine à la recherche d'un travail.

Si vous localisez les travailleurs, vous localisez aussi les enfants, et c'est pourquoi l'Inde a mobilisé des centaines de professionnels de la santé autour des points de transit, comme les gares routières et ferroviaires, les autoroutes bondées et les camps de migrants. Rien qu'en 2011, 2,3 millions d'agents de vaccination ont immunisé 172 millions d'enfants.

L'accent mis par l'Inde sur le suivi des populations à haut risque et sa réflexion innovante sur la façon de les cibler a permis le succès de la campagne de lutte contre la polio.

Exporter la stratégie

Bien que la stratégie indienne ait été payante, le pays ne doit pas baisser la garde : la persistance du virus dans les pays voisins implique que l'Inde court toujours le risque de voir le virus franchir ses frontières.

En 2011, le Pakistan comptait à lui seul presque le tiers des 627 cas de polio recensés dans le monde, contre 144 l'année d'avant. L'Afghanistan comptait 76 cas contre 25 en 2010. Une souche du virus originaire du Pakistan a été récemment retrouvée en Chine, un pays exempt de polio depuis deux décennies.

Il est vrai que ces pays où la polio est endémique connaissent des conditions socioéconomiques et politiques différentes, mais ils ont en commun d'autres caractéristiques : la surpopulation, une mauvaise hygiène et la présence de travailleurs migrants. Cela laisse penser qu'ils pourront tirer des leçons de l'expérience indienne.

L'Inde a déjà envoyé chez ses voisins des professionnels de la santé formés aux programmes de gestion de la polio et elle s'apprête à en envoyer davantage.

Cibler les plus gros tueurs

L'éradication de la polio est une étape essentielle pour la santé publique en Inde. Mais d'autres maladies, comme le paludisme et la tuberculose, qui tuent des milliers de personnes chaque année, posent des problèmes de santé bien plus graves.

La mobilisation des professionnels de la santé peut contribuer aux progrès de la lutte contre ces maladies, par exemple en ciblant les migrants à travers une campagne appropriée.

Les populations migrantes et rurales sont difficiles à atteindre dans tous les pays, surtout en Afghanistan, en Inde et au Pakistan, où les transports sont peu développés et dont les systèmes de santé ne disposent d'aucune donnée sur leurs populations.

Celles-ci deviennent souvent des poches d'infection susceptibles d'obérer les efforts de lutte contre la maladie. Comme pour la polio, les enfants en bas âge doivent être vaccinés contre la tuberculose le plus tôt possible pour empêcher l'infection bactérienne.

Pour la tuberculose et le paludisme, le diagnostic est souvent établi trop tard parce que l'accès au système de soins est inadapté. Une fois de plus, la mobilisation d'une armée de professionnels de la santé peut faire la différence. Si les infections sont détectées tôt, le traitement peut commencer immédiatement.

Cela aiderait aussi les systèmes de santé à surveiller la propagation des maladies, à signaler rapidement les récidives ou les flambées de transmission.

Viser plus haut

Ces efforts doivent s'intégrer dans un mélange de stratégies. La sensibilisation du public est essentielle pour la réussite des programmes de santé publique. Dans le cadre de son programme de lutte contre la polio, l'Inde a investi beaucoup d'argent dans les spots télévisés où apparaissaient les plus grandes stars de Bollywood, qui incitent les gens à faire vacciner leurs enfants contre le virus.

Des campagnes de sensibilisation similaires visant à enseigner l'utilisation des moustiquaires, par exemple, ou la nécessité de nettoyer les zones où stagne l'eau, peuvent également faire la différence et permettre d'enrayer la transmission du paludisme.

L'Inde ne doit donc pas dormir sur les lauriers que lui a gagnés l'élimination de la polio. Des rapports récents sur des souches de l'agent de la tuberculose résistantes à tous les traitements connus soulignent le risque croissant lié aux maladies infectieuses.

Ce pays a prouvé qu'en dépit de personnels de santé trop peu nombreux, il peut se doter de tous les moyens nécessaires s'il le veut. Cette détermination ne doit pas s'arrêter à la polio.

 

La journaliste Priya Shetty est spécialiste des questions du monde en développement, notamment la santé, les changements climatiques et les droits de l'Homme. Elle tient un blog, Science Safari, , sur ces questions. Elle a été éditorialiste auprès du New Scientist, The Lancet et de SciDev.Net.

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