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Une réponse africaine à la résistance antibiotique
  • Une réponse africaine à la résistance antibiotique

Crédit image: Shikibu

Lecture rapide

  • Un biologiste a mis en relief les vertus des huiles essentielles sur les antibiotiques

  • Son invention lui a valu le Prix de l'Inventeur européen de l'année 2017

  • Il compte commercialiser d'ici à 9 mois une nouvelle génération d'antibiotiques

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Selon l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la résistance aux antibiotiques constitue l’une des plus graves menaces sur la santé mondiale, la sécurité alimentaire et le développement.
 
En exploitant les propriétés médicinales des plantes locales, le biologiste marocain Adnane Remmal a développé un moyen de "stimuler" l'efficacité des antibiotiques utilisés pour traiter les infections bactériennes. Son invention pourrait aider à freiner la surexploitation des antibiotiques qui conduit à une résistance aux antimicrobiens et à freiner la propagation de "superbactéries" multirésistantes (MDR).
 
Son invention lui a valu le Prix de l'Inventeur européen de l'année, qui lui a été remis le 15 juin dernier à Venise.
 
Ce prix, décerné chaque année par l'Office Européen des Brevets, vise à récompenser les inventeurs d'Europe et du monde entier qui ont apporté des contributions exceptionnelles au développement social, au progrès technologique et à la croissance économique.
 
Dans cet entretien, Adnane Remmal évoque la portée de son invention et son intérêt pour la science.
 
Professeur Adnane Remmal, d’où vous est venue cette passion pour les huiles essentielles et comment avez-vous conclu qu’il pourrait y avoir une corrélation entre huiles essentielles et résistance bactérienne ?

Depuis mon jeune âge, j’ai toujours observé les animaux et les végétaux et je me suis toujours dit qu’il y avait sûrement des choses utiles pour la santé humaine. Les huiles essentielles sont synthétisées par des plantes aromatiques. Certaines plantes aromatiques produisent des huiles essentielles riches en molécules ayant une très forte activité antimicrobienne. C’est le cas du thym, de l’origan, du girofle et de plusieurs autres plantes. J’ai découvert que ces plantes ne sont pas infectées par les bactéries, les champignons, les virus ou les parasites pendant les saisons où elles sont riches en huiles essentielles. J’ai alors compris que les huiles essentielles sont des armes de défense des plantes contre les infections. J’ai aussi découvert que les germes qui infectent les plantes ne développent jamais de résistance contre ces armes. Quand des médecins m’ont sensibilisé à leurs problèmes avec la résistance des bactéries aux antibiotiques, j’ai donc décidé de chercher une alternative dans les huiles essentielles.
 
Qu’est-ce que votre découverte est susceptible de changer dans la lutte antibactérienne ?

Actuellement, la résistance aux antibiotiques tue 700 000 patients par an dans le monde, essentiellement parce que les antibiotiques existants sont de moins en moins efficaces. Le renforcement de l’efficacité des antibiotiques par des molécules naturelles provenant des huiles essentielles permet de donner aux antibiotiques une nouvelle efficacité sans risque de résistance.
 
Vos travaux ont quelque part un peu puisé leur inspiration dans la médecine des plantes, un domaine dans lequel la médecine traditionnelle a un rôle à jouer. Travaillez-vous avec des herboristes de la place et – surtout – quel rôle leur accordez-vous dans vos approches de recherche ?

Il m’arrive de rencontrer des herboristes et de discuter avec eux. Cependant, leur approche empirique de la médecine n’est pas très compatible avec mon approche expérimentale basée sur une veille technologique continue. 
 
Quels sont les avantages pharmaceutiques et commerciaux de votre invention ?

Sur le plan pharmaceutique, les patients souffrant d’infections pourront être soignés efficacement et rapidement sans récidive et sans résistance. Sur le plan commercial, les médecins prescriront les antibiotiques stimulés en étant sûrs que les patients vont guérir. Par conséquent, les antibiotiques stimulés vont progressivement prendre la part de marché des antibiotiques non boostés.
 
Quand est-ce que les premiers médicaments seront mis sur le marché ?

Le premier antibiotique stimulé devrait arriver sur le marché marocain dans six à neuf mois. Une fois que la preuve de concept commerciale sera faite sur le marché marocain, des licences seront données pour d’autres marchés.
 
Quel est votre prochain projet en matière de recherche ?
Collaborer avec le maximum laboratoires pharmaceutiques pour le développement pharmaceutique et clinique des autres anti-infectieux revendiqués dans mes différents brevets.
Finalement, votre découverte ne constitue-t-elle pas une menace potentielle pour l’industrie pharmaceutique ? Vous a-t-on proposé de racheter votre brevet ?

Au contraire, mes découvertes sont des opportunités pour l’industrie pharmaceutique pour développer des médicaments efficaces sans résistance et sans risque d’effets secondaires indésirables.
 
Au regard de l’importance de votre découverte, est-il possible aujourd’hui d’envisager la disparition des antibiotiques ?

Les antibiotiques sont à mon avis un patrimoine de la médecine humaine qu’il faut conserver et protéger. Le boostage de leur efficacité que nous avons découvert aura pour conséquence de les rendre efficaces contre les bactéries résistantes. Le seul contexte où les antibiotiques doivent disparaître est celui de l’aliment de bétail qui est responsable de la résistance transmise à l’homme via la chaîne alimentaire. 
 
Jusqu’à récemment, vous étiez, semble-t-il, considéré un peu comme l’herboriste du coin. Le regard que porte la communauté scientifique sur vous a-t-il changé depuis que vous avez reçu le Prix de l’Office Européen des Brevets ?

Je n’ai jamais été considéré comme l’herboriste du coin. Mes publications ont toujours été accueillies favorablement par la communauté scientifique qui n’arrête pas de les citer. Le prix de l’EPO a effectivement contribué à montrer que nos brevets sont solides et que nos inventions ont un grand potentiel socio-économique.
 
On vous prête l’intention de vouloir lancer votre propre laboratoire au Maroc. Pourquoi ne pas rejoindre plutôt des structures existantes, avec une certaine expérience de terrain ?

Je collabore avec des laboratoires pharmaceutiques pour le développement pharmaceutique et commercial et je suis très satisfait de cette collaboration. Je ne vois pas de raison de créer mon propre laboratoire pharmaceutique.
 
Vous représentez un exemple plutôt rare sur le continent, de chercheurs avec l’audace de découvrir avec peu de moyens. Sur la base de votre expérience, que peuvent faire les Etats africains pour doper la recherche endogène ?

Un chercheur, bien formé, qui a peu de moyens, est obligé de trouver des astuces géniales pour répondre aux questions qui se posent à lui. Ces astuces géniales ont plus de chance d’être originales et innovantes que les méthodes conventionnelles utilisées automatiquement par les laboratoires qui ont beaucoup de moyens. C’est pour ça qu’on dit : la fonction crée l’organe. Les Etats africains doivent cultiver la notion de "confiance en soi" chez les jeunes générations et leur enseigner les différents exemples de "reverse innovation" qui ont vu le jour. L’Afrique ne peut pas se développer tant qu’elle ne sera pas capable de résoudre ses problèmes spécifiques par sa propre R&D. Les solutions mises au point pour l’Afrique sont assurément exportables vers les autres continents.
 
 
 
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