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  • Questions-Réponses : Tadakata Yamada et les idées scientifiques folles

Tadataka Yamada, le Directeur excutif de la Fondation Bill et Melinda Gates, anciennement responsable de la recherche et dveloppement chez GlaxoSmithkine, le gant pharmaceutique, a t gastroentrologue pendant de nombreuses annes.

Yamada est charg des subventions faites par la Fondation en sant mondiale. Il s'est entretenu, au cours d'un point de presse, avec Katherine Nightingale, sur l'thique qui sous-tend le projet Grand Challenges Explorations de la Fondation (voir US$ 100 millions destins l'innovation dans le domaine de la recherche mdicale). Ce programme lanc en 2008 avec une dotation de US$ 100 millions, offre des subventions de US$ 100 000 chacune aux chercheurs aux ides parfois peu orthodoxes, pour leur permettre d'atteindre le stade de la preuve du concept, avec la possibilit de financements supplmentaires.

En quoi consiste le projet Grand Challenges ?

Les solutions aux problmes de sant dans le monde en dveloppement sont difficiles trouver, c'est pourquoi nous pensons qu'il faut une vritable innovation. Dans certains domaines, il faut une rvolution de la pense, et non simplement une volution de la pense. Si l'on prend l'exemple des vaccins contre le VIH, tout ce qui a t test jusqu' prsent n'a pas t concluant et cet chec tient en partie ce que nous sommes enferms dans une orthodoxie de la pense sur la question, qui nous empche de rflchir selon de nouveaux modes cratifs.

Nous avons plusieurs mcanismes de financement de l'innovation, mais celui que nous avons lanc l'an dernier s'articule autour de la cration d'une vritable innovation, de stratgies pour imaginer des solutions aux problmes qui se posent depuis un temps et qui sont un vritable dfi lanc l'orthodoxie.

Est-il difficile de solliciter des subventions ?

Tout ce qu'il faut au dpart, c'est une demande de deux pages, sans fournir de donnes.Si vous avez une demande longue de 20 pages qui met les points sur tous les i, vous ne pourrez pas avoir les nouvelles ides que nous recherchons.

Nous avons reu 7 000 demandes. Au premier tour, nous avons financ environ 105 demandes et au second tour, nous avons accord environ 75 80 nouvelles subventions. Aprs cinq ans, je crois que nous aurons accord 1000 subventions.

C'est l le cur du problme, nous voulons prendre des risques. J'imagine qu'on aura, disons, un ou deux vrais charlatans, mais ce sont des choses qui arrivent.

Les gens peuvent-ils soumettre toutes les ides qui leur passent par la tte ?

C'est nous qui choisissons les sujets. Nous disons : voici les cueils, voici les obstacles. Il y a donc un nombre de sujets qui nous intressent particulirement : de nouvelles mthodes de protection contre le VIH ; de nouvelles manires de rflchir sur la latence de la tuberculose ; de nouvellesmthodes de protection contre l'infection en gnral.

Et les sujets sont-ils toujours une rponse directe au travail fait 'sur le terrain' ?

Oui. Je vais vous donner un exemple. Il s'agit d'un projet que nous n'avons pas encore rendu public. La sant reproductive est l'un des problmes majeurs [auxquels nous faisons face]. Le taux lev de fcondit est un grand problme mais l'un des plus cueils majeurs concerne l'ge prcoce de la premire grossesse, les risques de mortalit maternelle et de mortalit infantile s'aggravant normment si la mre est jeune.

L'une des principales proccupations, difficile dmontrer, certes, tient au fait que les contraceptifs base d'hormones referment prcocement l'piphyse de l'os [ce qui empche les os d'atteindre leur taille maximale]. Cela n'a pas encore t dmontr, c'est l'une de nos craintes, et des preuves ont t fournies que c'est tout fait possible. Par consquent, vous ne pouvez pas utiliser ces pilules base d'hormones pour des filles pradolescentes et l'une des grandes questions est de savoir combien de contraceptifs non hormonaux existent aujourd'hui ? Zro. Et pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas de march pour ces contraceptifs, parce que dans le monde dvelopp, les filles de 13 ans n'ont dans l'ensemble, pas d'enfants.

Alors j'ai dit et si nous crons une catgorie au sein de Grand Challenges Explorations pour de nouvelles mthodes de prvention des grossesses qui ne soient pas bases sur des hormones. J'espre que nous allons recueillir un millier d'ides sur ce projet, parmi lesquelles nous pourrons en retenir 20 ou 30, les financer et voir jusqu'o elles vont aller.

Mais comment la Fondation fait-elle le tri parmi les diffrents candidats ?

L''tape de l'valuation est la plus importante. Les NIH [National Institutes of Health des Etats-Unis] ont institu un prix 'pionnier' aux Etats-Unis, mais les valuateurs taient des pairs. L'valuation par les pairs tue l'innovation parce que, par dfinition, les innovateurs n'ont pas de pairs. C'est trs important, parce que je pense que les gens qui sont des experts dans leur domaine sont enferms dans une orthodoxie de pense qui fait qu'il est difficile pour eux d'accepter la plupart des ides novatrices. Si vous avez des gens brillants pour examiner les demandes, s'ils ne sont pas des experts dans le domaine en question, ils reconnatront facilement les ides novatrices. Nous avions plusieurs scientifiques et entrepreneurs de haut vol qui sigeaient la commission d'valuation.

Les valuateurs chaque cycle peuvent choisir de valider une ide [parmi les candidatures], c'est leur mdaill d'or. Ensuite, ils choisissent deux 'mdaills d'argent' qui seront values de plus prs par le reste de la commission. La plupart des valuateurs n'avaient jamais eu une opportunit de ce type auparavant; ils sont souvent membres de comits d'valuation au sein desquels leur rle se limite l'expression d'une opinion, sans vritablement possibilit de choisir entre les projets. Et certaines personnes trs brillantes, des laurats du Prix Nobel, ont trouv cela difficile, cela les rendait trs nerveux.

Et quelle est votre propre approche ?

La recherche incrmentale de qualit, le type de propositions que vous pourriez rencontrer dans une demande adresse aux NIH ou au MRC [Medical Research Council], je les jette la poubelle.C'est au MRC de financer ce genre de choses, c'est aux NIH de les financer. C'est justement le genre d'ides que les NIH ne financeraient jamais que je classe parmi les bonnes ides. J'aime ces ides. Et aucune de ces ides n'est totalement nouvelle, elles existent dj mais personne ne les finance.

Bill et Melinda Gates s'impliquent-ils beaucoup dans le processus d'valuation des ides ?

Absolument. Nous soumettons toujours nos nouvelles ides Bill pour nous assurer qu'il en est inform. Bill faisait partie des valuateurs. C'est quelqu'un de brillant, un innovateur, pourquoi ne serait-il pas en mesure de faire la diffrence entre une bonne et une mauvaise ide ?

Pourriez-vous nous citer quelques ides qui seront finances ?

Au premier tour, nous avons financ une proposition qui consistait incuber les nanoparticules d'acrylamide avec des virions [particules de virus] du VIH; et mesure qu'elles se solidifient, les virions seraient dlavs. Cela donnerait des particules avec des poches qui correspondraient exactement la taille des virions du VIH, un peu comme un anticorps synthtique. L'ide consiste injecter ces particules afin qu'elles absorbent les virions comme le ferait un anticorps.

Ce projet a bnfici d'un financement au premier tour, et environ six mois plus tard je n'ai plus eu de nouvelles du scientifique concern qui est bas Singapour.

Une autre ide consistait introduire les antignes du paludisme dans les glandes salivaires du moustique de manire ce que chaque fois qu'un moustique vous pique qu'il vous vaccine par la mme occasion. a pourrait ne pas marcher, mais ce sont de nouvelles ides.

Une autre ide consiste en une approche magnto-optique du diagnostic du paludisme. Les parasites du paludisme fabriquent, partir de l'hmoglobine humain, un pigment appel hmozone [pigment noir ou pigment malarique] qui contient du fer. Grce une sorte de champ magntique, vous pouvez orienter ces particules de fer dans une direction autre que celle dans laquelle, disons, le sang humain s'oriente. Et ensuite, l'aide d'un mcanisme optique vous pouvez procder au diagnostic. Voil une ide qui vient d'tre propose. C'est excitant. J'adore lire ces propositions.

Et pour les gagnants, que remportent-ils ?

Ils bnficient d'un financement de US$ 100.000 dans les trois mois qui suivent la proposition. Mais nous sommes prts financer les ides qui marchent jusqu' hauteur de US$ 1 million au second tour voire davantage au fur et mesure que l'ide avance. On peut y investir jusqu' US$ 200 millions.

Le projet Grand Challenges attire-t-il des scientifiques du monde en dveloppement ?

Environ 10 11 pour cent des demandes provenaient du monde en dveloppement, et environ 10 11 des demandes qui ont t finances venait du monde en dveloppement - les performances des scientifiques du Sud ont gal celles de leurs confrres du monde dvelopp.

Au dernier tour, nous avons eu un chercheur Kenyan qui travaille dans son pays avec un groupe venu du Canada pour essayer de comprendre pourquoi certains travailleurs du sexe ne contractent pas le VIH malgr leur forte exposition. Et pourquoi ils se retrouvent exposs quand ils cessent d'avoir rgulirement des rapports sexuels. Les causes de la rsistance sont peu claires. Il n'a pas trouv des financements au Kenya et il est parti au Canada pour une formation. Il est reparti au Kenya o il a tudi les donnes et tabli un lien entre le diabte potentiel, ou une propension au diabte et la rsistance au VIH. Et il poursuit ces travaux.

Vous est-il dj arriv de subventionner des ides trs simples ?

Au premier tour, nous avons reu d'un Africain une ide qui consistait utiliser la maison pour attirer et piger les moustiques. Une ide trs basique. Ils ont, cependant, bnfici d'une financement.

Comptez-vous financer le dveloppement des ides jusqu' leur application sur le terrain ?

Nous recueillons ces ides, nous les subventionnons, nous en supprimons les risques, c'est a l'ide. Une fois qu'elles parviennent au stade de la preuve du concept, d'autres organisations s'y intressent dj. L'une des choses auxquelles nous rflchissons c'est comment aider d'autres pays et d'autres organismes investir dans nos activits.

Allez-vous breveter ces ides ?

Non. Nous ne somme pas titulaires des brevets. Le chercheur peut breveter son ide ou la vendre quelqu'un d'autre. Notre exigeons seulement qu'il soit conclu un accord facilitant l'accs dans le monde et stipulant essentiellement que si l'ide devient un produit viable, que ce produit soit mis la disposition des pauvres un prix abordable .

Vous propose-t-on des ides vraiment folles ?

Oui, certaines de ces ides sont absolument folles.

Ne craignez-vous pas que toutes ces ides farfelues chouent ?

C'est l'une des questions que j'ai poses Bill. Je lui ai dit: Le risque est qu'il ne se passe rien au terme de cette opration. Je pense que nous sommes parvenus la conclusion suivante : des millions ont dj t dpenss [pour la recherche en sant] par le Wellcome Trust, les NIH et le MRC, sans suite; preuve que les approches classiques ont chou.

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