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Sylvain Landry Faye

Sylvain Landry Faye
Crédit image: World Health Organisation

Lecture rapide

  • Les communautés rurales de Guinée ne coopèrent pas suffisamment avec les équipes médicales, dans le cadre de la lutte contre l'épidémie

  • Les anthropologues de la sous-région ont été appelés en renfort pour aider dans la médiation avec la population

  • Mais les croyances traditionnelles et le fort taux d'analphabétisme rendent difficile leur tâche.

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Selon un grand nombre d'experts, les difficultés à maîtriser l'épidémie d'Ebola en Afrique de l'Ouest sont en grande partie liées à l'absence de coopération des communautés, très attachées au respect de leur mode de vie et de leurs valeurs.

La gestion de l'épidémie d'Ebola en Guinée offre une parfaite illustration de la situation. Lorsqu'elle s'est déclarée, en mars, l'attitude des populations locales oscillait entre incrédulité et suspicion. D'un côté, il y avait ceux qui ne croyaient pas du tout en l'existence d'Ebola.

De l'autre, il y avait ceux qui étaient convaincus que si elle était réelle, la maladie avait été importée par les agents des organisations humanitaires opérant sur place, d'où la grande méfiance nourrie à l'endroit de Médecins Sans Frontières (MSF) et de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS).

Cette méfiance s'est à son tour transformée en défiance, source des nombreux incidents entre la population et les organisations non-gouvernementales.

Marc Poncin, biologiste à Médecins Sans Frontières, a ainsi expliqué à SciDev.Net qu'à Conakry, la capitale, "des familles ont caché des malades et dans certains villages, les populations résistent et empêchent les organisations humanitaires de faire leur travail. La contamination s'est donc poursuivie au sein des communautés et parce que des mesures de contrôle n'ont pas été mises en place, cela a contribué à la recrudescence de l'épidémie."

Résistance

Ce constat est confirmé par Amadou Sall, directeur scientifique de l'Institut Pasteur de Dakar, pour qui "l'un des principaux problèmes qui se posent, c'est la coopération des communautés."

"Quand les populations ne coopèrent pas et qu'on n'arrive pas à identifier les malades ou leurs contacts, les chaînes de transmission se perpétuent et cela se fait dans l'ignorance totale des équipes chargées de surveiller l'épidémie", précise Amadou Sall.

Face à cette situation, les organisations internationales opérant en Guinée ont dû faire appel aux anthropologues de la sous-région, pour encourager la population à coopérer, afin d'endiguer l'épidémie.
Sylvain Landry Faye, le chef du département de sociologie à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar et anthropologue de la santé, fait partie du groupe d'experts qui appuient les personnels médicaux sur le terrain.

"Quand on parle d'Ebola, on parle de maladie et la maladie a souvent été considérée comme relevant de la spécialité médicale", explique-t-il dans une interview à SciDev.Net.

"Toutefois, estime le chercheur, si la maladie est une absence de bien-être moral, physique et social, alors de ce point de vue, il s'agit de questions d'humanité et de société et l'anthropologie a un rôle fondamental à jouer dans ce contexte".

Sylvain Landry Faye note, à l'appui de son argumentaire, que "les médecins ont toujours évoqué la maladie dans un paradigme médical, en soignant les virus, les prions, des corps malades et pas des individus."
Selon lui, les échecs de la médecine ont permis de se rendre compte que les individus souffrent avec leurs familles, leurs sociétés et leurs cultures et la guérison ne relève par conséquent pas seulement de l'organe physique affecté.

Métaphore sociale

Pour Sylvain Landry Faye, la maladie est une "métaphore sociale"; elle "met en jeu une société et une culture et si on veut la gérer, il faut prendre en compte ces paramètres", d'où l'importance du rôle de l'anthropologue, spécialiste des questions de société et de culture.

Pour ce qui est du cas de la Guinée, si les équipes médicales savaient exactement ce qu'il y avait lieu de faire pour secourir les populations, Sylvain Landry Faye note que la mise en œuvre de leur plan de riposte s'est heurtée à une mauvaise collaboration avec les communautés.

"Les équipes ont été passées à tabac, des humanitaires sont décédés et les ONG n'ont pas pu se rendre dans les villages pour appliquer les protocoles."

"Notre outil, c'est la compréhension des dynamiques et des logiques des communautés, afin d'aider les équipes médicales à adapter leurs pratiques aux réalités socioculturelles du milieu."

Le fait est que la transmission du virus Ebola n'est pas comprise comme un phénomène biologique dans les milieux ruraux du pays, où les croyances traditionnelles, notamment la sorcellerie, prennent le pas sur les réalités scientifiques.

De plus, le faible taux d'alphabétisation en Guinée, de l'ordre de 25%, et l'inadéquation des canaux d'information, jouent un rôle peu propice aux efforts de lutte contre l'épidémie.

Ainsi, des messages SMS relayés en boucle par la population ont un temps fait circuler une rumeur selon laquelle un chercheur guinéen basé au Sénégal aurait mis au point un remède contre le virus Ebola, à base de chocolat chaud, de lait, de sucre et d'oignons.

Il n'en a pas fallu plus pour que ces produits se raréfient en quelques heures dans certaines boutiques du pays, y compris à Conakry, la capitale…

Les anthropologues ont précisément pour mission de jouer un rôle d'éducateurs, de médiateurs et de facilitateurs auprès de la population, afin de permettre une mise en œuvre souple du plan de riposte.

"Dans le cadre de la gestion de l'épidémie d'Ebola, nous parlons de la mort, de la contamination, de la souillure, des rites funéraires; nous parlons d'hommes et de société", explique encore le professeur Faye.

Le rôle des anthropologues dans la maîtrise de l'épidémie actuelle d'Ebola en Guinée est tellement crucial qu'ils sont considérés comme un élément central du dispositif de riposte, dans la mesure où sans leur intervention, le personnel médical aurait du mal à faire son travail.

"On est arrivé à une situation où les populations ne voulaient rien entendre de ce qu'on leur disait", explique encore Sylvain Landry Faye.

Dans un contexte aussi difficile, les anthropologues ont pour mission de formuler des recommandations visant à trouver un juste milieu entre les craintes et les résistances de la population et la nécessité de maîtriser l'épidémie.

Médiation

C'est ainsi qu'ils ont recommandé au personnel médical de renoncer à l'appellation de "centre d'isolement" pour désigner les centres d'accueil des malades et de préférer l'appellation plus rassurante de "centre de traitement."

Selon Amadou Sall, de l'Institut Pasteur de Dakar, "les centres de traitement étaient devenus à un moment donné, synonyme de la chambre de la mort. Les populations refusaient de s'y rendre, en se disant que quand on y entre, on n'en sort pas vivant" – allusion au fort taux de mortalité, de l'ordre de 90%, chez les malades d'Ebola.

Sylvain Landry Faye relève pour sa part des difficultés additionnelles, liées aux croyances locales et cite plusieurs exemples.

"Dans ces sociétés où la mort s'accompagne d'un ensemble de rituels traditionnels comprenant la préparation du corps et l'invocation des esprits avant l'enterrement, quand on explique aux gens qu'il ne faut pas toucher les corps des victimes d'Ebola, ils ne comprennent pas. Du point de vue des traditions, il faut se soumettre aux rites d'interrogation du corps, pour connaître l'origine de la mort, savoir si la personne est décédée de mort naturelle ou de mort "sorcellaire". Il faut donc toucher le corps."

Or, dans un tel contexte, compte tenu de la virulence d'Ebola, il est recommandé de ne pas toucher le corps des personnes décédées de la maladie.

“Les équipes ont été passées à tabac, des humanitaires sont décédés et les ONG n'ont pas pu se rendre dans les villages pour appliquer les protocoles.”

Sylvain Landry Faye, anthropologue

Pour le professeur Faye, "on a affaire ici à un protocole épidémiologique immuable, pour des raisons qu'on comprend. Mais il fallait quand même trouver une solution permettant de sauvegarder l'essentiel: des vies humaines".

"Dans ce cas, les anthropologues ont dû engager une discussion avec les communautés pour leur expliquer le risque médical encouru".

Pour Sylvain Landry Faye, la question clé était : "A quel prix pouvait-on gérer le risque social de ne pas enterrer le mort selon la tradition?"

"Il fallait trouver un juste milieu, qui consistait au moins à permettre aux populations de voir le corps et de jeter des objets dans le sac mortuaire avant l'enterrement. Cela, au moins, apaise les cœurs et permet d'éviter de contaminer les populations en série. C'est ainsi que le principe des enterrements sécurisés a été accepté."

Autre illustration des difficultés qu'éprouvent les équipes de riposte à contenir l'épidémie : après le décès, il y a quelques mois, d'une femme enceinte, elles se sont heurtées à l'opposition des populations, quant aux conditions de son enterrement.

Il convient de faire remarquer que chez les Kissi, en Guinée forestière, où l'incident s'est produit, il est interdit d'enterrer une femme avec un bébé dans son abdomen.

La tradition prévoit que le fœtus soit extrait, afin que le bébé et la maman puissent être enterrés séparément.

Or, dans un contexte d'épidémie d'Ebola, il aurait été suicidaire de mener une opération chirurgicale sur la jeune femme décédée, en vue de la séparer de son bébé.

En l'absence d'un accord entre les équipes médicales et la population, la jeune femme n'a pu être enterrée immédiatement et son corps avait commencé à se décomposer, avec à la clé de nombreux risques sanitaires.
L'équipe d'anthropologues du professeur Faye est intervenue, là aussi, pour discuter avec la population, comprendre ses réticences et trouver une solution.

"Il y a un principe en anthropologie qui dit que chaque fois qu'il y a une norme, il y a une exception", explique M. Faye.

"Il ne nous restait donc qu'à trouver cette exception, dans le cadre spécifique de la société kissi. Après des discussions avec les anciens du village de la jeune femme, nous sommes parvenus à un accord. En somme, s'il était impossible, pour une raison ou une autre, d'extraire le fœtus du ventre de la mère, il fallait sacrifier à un rite de réparation, consistant en des offrandes et en diverses cérémonies. Nous avons donc demandé à l'OMS de payer le rite de réparation et c'est ainsi que l'enterrement a eu lieu."

Mais les incidents les plus graves, ayant nécessité le recours à la médiation des anthropologues, ont eu lieu dans la localité de Tiékolo, dans la sous-préfecture de Guéckédougou, où des notables venus sensibiliser la population avaient été passés à tabac par des jeunes et où des véhicules des humanitaires avaient été endommagés.

Des agents de Médecins Sans Frontières avaient également été séquestrés et des sages de la sous-préfecture qui les accompagnaient, avaient été violentés, à Kolobengou et Wabengou, dans la même préfecture.

Appelés en renfort, les anthropologues ont assuré la médiation et se sont employés à comprendre les raisons de l'attitude de la bande de jeunes.

Ils avaient en fait décidé de se prémunir contre Ebola, en vivant en retrait de la société et craignaient, selon leurs propres explications, que les sages ainsi que les équipes d'humanitaires ne viennent leur transmettre le virus.

Plus inquiétante encore est l'instrumentalisation de l'épidémie d'Ebola à des fins politiques.
 
Au mois de juin, Jean-Marie Doré, le leader de l'Union pour le Progrès de la Guinée (UPG, l'une des principales formations de l'opposition guinéenne), a ainsi remis en cause les origines du virus: "Regardez cette triste affaire d’Ebola. Dès qu’elle a été déclarée, on a dit que ce sont les Forestiers, parce qu’ils mangent de la viande de chimpanzé et de singe. Si Ebola venait de la viande de singe, est-ce qu’il y aurait eu un seul survivant en forêt ?" s'était-il interrogé lors d'un meeting.

Cette attitude a en son temps été déplorée par les anthropologues intervenant sur le terrain, qui ont fait remarquer que ce genre de propos n'était pas de nature à favoriser une maîtrise rapide de l'épidémie.

"Notre travail consiste à comprendre les mécanismes de ces comportements et leurs motivations, pour y répondre de manière appropriée et avec un sens du tact qui tienne compte de la sensibilité de la population, mais aussi du besoin pressant de mettre un terme aux souffrances induites par la maladie", conclut Sylvain Landry Faye.


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