Rapprocher la science et le développement

La dépression, une priorité négligée
  • La dépression, une priorité négligée

Lecture rapide

  • Selon l’OMS, le nombre de personnes souffrant de la dépression a augmenté de 18%

  • L’OMS appelle les malades à rechercher un traitement auprès des spécialistes

  • En Afrique, la prise en charge est assurée par les structures modernes et traditionnelles

Shares
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), plus de 300 millions de personnes souffrent de la dépression dans le monde.
 
Cette nouvelle estimation, rendue publique à la veille de la Journée mondiale de la santé, représente une augmentation de 18% par rapport à 2015.
 
Selon la directrice générale de l’OMS, Margaret Chan, "ces nouveaux chiffres sonnent comme une alarme pour que tous les pays repensent leurs approches en matière de santé mentale et s’en occupent en lui accordant l’urgence nécessaire."
 
L’OMS définit la dépression comme un trouble de l’humeur qui va dans le sens d'une tristesse de plus de quinze jours.
 
C’est l’une des maladies mentales qui mènent le plus au suicide, notamment en Afrique.
 
Au Sénégal, les premiers psychiatres européens avaient pensé que la dépression n’existait pas sur le continent, ou qu’elle était rare, avant de se rendre compte qu'elle avait des symptômes particuliers – douleurs ou malaise physiques, sentiment d’avoir été victime d’un mauvais sort…
 
Pendant de longues années, cette condition relevait essentiellement d'un traitement traditionnel.
 
En effet, la dépression comme d’autres maladies mentales entrent dans deux sortes de représentations : d’une part, les représentations traditionnelles qui l’associent aux esprits ancestraux, au maraboutage, à la sorcellerie ; d’autre part, la biomédecine.
 
Aida Sylla, psychiatre au CHU (Centre hospitalier Universitaire) de Fann à Dakar et chef de la division santé mentale au ministère de la santé du Sénégal, affirme qu’une "évaluation datant de 2011 dans un hôpital psychiatrique de Dakar a montré que la dépression arrivait au quatrième rang des hospitalisations et touchait plus de femmes que d'hommes, essentiellement des sujets ayant entre 40 et 60 ans."
 
Dans le lot, 6% ont eu des tentatives de suicide.
 
Défaillance
 

“La dépression arrive au quatrième rang des hospitalisations et touche plus de femmes que d'hommes, essentiellement des sujets ayant entre 40 et 60 ans.”

Aida Sylla
Psychiatre

Papa Mamadou Diagne, sociologue, chercheur associé à l’Université de Rouen, auteur d’un article sur Soigner les malades mentaux errants dans l’agglomération dakaroise (1), a déclaré à SciDev.Net que la prise en charge de la dépression ou des maladies mentales en général est largement défaillante et contribue notamment à la présence de malades mentaux errants dans la ville de Dakar.
 
Cette errance est consubstantielle au comportement des familles et de l’Etat, qui manque de ressources.
 
"Dans une société sénégalaise en mutation où le processus d’individualisation se renforce avec l’urbanisation, l’individu n’a plus le filet social ou traditionnel d’avant. Il n'est plus vraiment dans le groupe qui le canalise. L’urbanisation et le coût de la vie ont provoqué un délitement des liens familiaux compliquant sérieusement la prise en charge des malades mentaux au niveau familial."
 
L’Etat aussi est fautif, car il n'y a presque pas de structure adaptée pour les internements, malgré la loi n° 75-80 du 9 juillet 1975 [2] relative au traitement des maladies mentales et au régime d'internement de certaines catégories.
 
L'internement n’est pas opérationnel, car il n'y a qu’un seul centre, celui de Thiaroye, en banlieue de Dakar.
 
Lorsque les malades doivent être libérés, il faut un suivi de la famille, souvent défaillant, à cause des contraintes financières.
 
Même les associations ne sont pas à la hauteur. La seule organisation caritative d’envergure s’occupant des malades mentaux, l’Association sénégalaise pour le suivi et l’assistance aux malades mentaux (Assamm), est démunie de moyens adeééquats.
 
La double représentation des maladies mentales impacte bien évidemment la prise en charge partagée entre deux acteurs qui ne collaborent pas.
 
"Les psychiatres font leur travail sans aucune référence aux repères traditionnels, même s’ils savent que les malades y ont recours", explique Papa Mamadou Diagne.
 
Mamadou Habib Thiam, professeur agrégé en psychiatrie, au Centre hospitalier universitaire de Fann, impute pour sa part l’absence de collaboration formelle entre les deux médecines par le peu d’empressement des tradipraticiens, à partager leurs connaissances :
 
"Cette collaboration est compliquée car les médecins traditionnels, c’est de bonne guerre, sont très réticents à partager leurs connaissances ou les conditions d’acquisition de ces connaissances."
 
Ces conditions ne sont souvent pas claires, explique-t-il, citant entre autres, les cas de malades guéris qui deviennent à leur tour guérisseurs.
 
"De l’autre côté, nous autres médecins modernes, nous venons à leur rencontre avec notre esprit cartésien", qui exclut des croyances comme la sorcellerie ou les possessions, soutient-il.
 
Une certaine collaboration non formelle est constatée et reconnue.
 
"Quand un malade vient et parle de sorcellerie, de maraboutage, de possessions démoniaques, nous n'avons pas le droit de lui dire d’aller voir tel guérisseur, parce que nous n’avons pas été formés comme ça. Par contre, eux, ils peuvent le faire et le font souvent, en disant: attention, il faut aller voir un médecin."
 
"En revanche, quand nous avons un malade qui nous dit qu’il souhaite aller voir un guérisseur, nous l’y autorisons, car nous ne pouvons l’en empêcher. Nous lui recommandons juste de prendre avec lui les cachets qui lui ont été prescrits."
 
Selon Mamadou Habib Thiam, les guérisseurs acceptent parfois que les malades continuent le traitement médical ; dans d’autres situations, ils exigent que le patient arrête d’abord le traitement moderne.
 
"Quand ils reviennent, quoi qu’il en soit, nous essayons d’assurer le suivi. De toute façon, nous appartenons à un service public, nous sommes payés par l'Etat. Nous n'avons pas le droit de leur dire de ne pas aller chez le guérisseur."
 

Références

[1] Papa Mamadou Diagne, « Soigner les malades mentaux errants dans l’agglomération dakaroise », Anthropologie & Santé [En ligne], 13 | 2016, mis en ligne le 29 novembre 2016, consulté le 07 avril 2017. URL : http://anthropologiesante.revues.org/2171 ; DOI : 10.4000/anthropologiesante.2171

[2]
Loi n° 75-80 du 9 juillet 1975 relative au traitement des maladies mentales et au régime d'internement de certaines catégories
Republier
Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.