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Controverse autour d’un médicament contre la drépanocytose
  • Controverse autour d’un médicament contre la drépanocytose

Crédit image: Flickr/World Bank Photo Collection

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Un projet nigérian d'envergure relatif à la production à grande échelle d'un nouveau médicament contre la drépanocytose est embourbé dans des accusations de fraude et de corruption.

La filiale nigériane de Xechem International, une entreprise privée américaine, et son partenaire local, Sheda Science and Technology Complex (SHESTCO), entreprise publique, sont sous le coup d'une enquête de la EFCC, la Commission nigériane des Crimes économiques et financiers, qui fait suite à des accusations de fraude pour un montant de 400 millions de nairas (environ US$ 3,5 millions) provenant de fonds publics.

Selon les enquêteurs de la EFCC, aucune charge n’a encore été retenue contre ces entreprises.

Le gouvernement a fondé la SHESTCO pour aider Xechem Nigéria à produire et commercialiser le Nicosan, un médicament à base d’une plante médicinale locale qui traite les symptômes douloureux de la drépanocytose, maladie héréditaire caractérisée par l’altération de l’hémoglobine.

Dans le même temps, des soupçons pèsent sur l'utilisation de crédits distincts obtenus par le passé auprès de banques américaines et nigérianes pour la production du Nicosan, tandis que Xechem International est embourbée dans une bataille judiciaire avec son fondateur et ancien PDG, Ramesh Pandey.
 

Les débuts du Nicosan


Selon l’Institut international de recherche biomédicale (IBRI) d’ Abuja, environ 70 pour cent des individus souffrant de dépranocytose vivent en Afrique – soit plus de 12 millions de personnes.

Toujours en Afrique, environ 80 pour cent des bébés affectés par cette maladie héréditaire dans les zones rurales meurent avant l’âge de 5 ans. Selon Charles Wambebe, directeur général de l’IBRI, cette maladie est « probablement, sur le continent africain, le problème de santé publique le plus négligé. »

La population du Nigéria est l’une des plus touchées par la maladie. Alhassan Zaku, Ministre nigérian des sciences et de la technologie, évalue à 4 millions le nombre de personnes atteintes de dépranocytose dans le pays.

Conçu à l’origine par l’Institut nigérian de développement de recherche pharmaceutique sous le nom de Niprisan, le Nicosan est un médicament à base de plantes médicinales locales.

En 2003, grâce à la signature d’un accord controversé, Xechem International a acquis le droit de produire le médicament sous la marque Nicosan (voir Row over Nigeria sickle cell patent).

Au moment de la cession des droits, ce médicament n'avait passé que les premières étapes des essais cliniques.

Mais les résultats étaient tellement prometteurs qu'en 2005, la Food and Drug Administration (FDA) des Etats-Unis et l'Agence européenne d'Evaluation des Médicaments (EMEA) avaient accordé le statut de "médicament orphelin" à ce produit – lui permettant d’obtenir des subventions accordées aux médicaments dont le développement est jugé trop cher ou peu rentable.

Le produit a également bénéficié de l'appui personnel de Olusegun Obasanjo, alors Président du Nigéria, qui avait promis de contribuer à l’accélération de la production du médicament dans son pays.

Le Nicosan obtint le feu vert de l'Agence nigériane de contrôle des médicaments et des aliments en mars 2006 et, selon Xechem, le produit fut lancé deux mois plus tard (le 6 juillet 2006) 'en quantité limitée'.

En 2007, Xechem International annonçait qu'elle sollicitait l'autorisation de commercialiser du Nicosan aux Etats-Unis et en Europe sous la marque Hemoxin.

Selon un article paru dans le quotidien nigérian Daily Trust au mois de février de cette année, Iretiolu Oniyide, Directeur général de Xechem Nigeria, a annoncé que 50.000 capsules de Nicosan étaient produites quotidiennement, avec des prévisions de production d'un million de capsules par jour à régime plein.

 

La dépranocytose est caractérisée par la présence de cellules en forme de faucille

NIH

La Nexim (Nigerain Export-Import Bank), banque publique nigériane, a accordé deux prêts à Xechem, US$ 1,15 millions dans un premier temps en juin 2006 puis US$ 2,7 millions en avril 2007. Un communiqué de presse de Xechem précise que ces prêts étaient destinés au "financement de la construction de l'usine de production".

En outre, un prêt supplémentaire de US$ 9,38 millions a été accordé le 21 mai 2007 par la banque américaine UPS, avec pour garant l'Eximbank des Etats-Unis, l'organisme public américain de crédit à l'exportation chargé de financer les opérations à haut risque

A l’instar du prêt accordé par le Nigéria, celui des Etats-Unis était destiné à "l'acquisition de bureaux américains préfabriqués, de magasins, d'équipements et de machines devant aider Xechem Nigeria à se doter d'infrastructures de pointe dans la banlieue d'Abuja".

Selon le communiqué de presse de Xechem, la construction de l'usine devait être achevée au quatrième trimestre 2007, ce qui "permettrait à Xechem Nigeria de démarrer la production industrielle du Nicosan".

Mais une visite de SciDev.Net sur le site le 12 mars 2008 a permis de constater que rien ne s’y passe et que les travaux de construction semblent arrêtés.
 

Disparition de l’argent


En plus des prêts bancaires, Xechem a également obtenu un financement public octroyé par le gouvernement nigérian.

Mais le 7 mars 2008, l'EFFC a été officiellement saisie d'une plainte pour fraude contre Xechem Nigeria. Selon un membre de la commission qui a requis l'anonymat, cette plainte allègue que pas un dollar des US$ 3,5 millions provenant des fonds publics n'a été consacré au projet de production des médicaments.

Un des porte-parole de l'EFCC a déclaré à SciDev.Net que la commission ne souhaitait pas commenter ces allégations avant la fin de l’enquête et la publication du rapport provisoire.

Mais il n’a pas communiqué de date pour la publication du rapport. Un employé de Xechem Nigeria, qui a également requis l'anonymat, a déclaré à SciDev.Net que ces fonds ont été consacrés, en partie, à l'achat de voitures de luxe pour les dirigeants de SHESTCO et de Xechem Nigeria.

Oniyide a contesté ces allégations en déclarant à SciDev.Net que Xechem Nigeria n'avait aucun contrôle sur les fonds publics alloués à SHESTCO

Il prétend que SHESTCO a consacré ces fonds à soutenir un programme de recherche et développement dans le cadre d'un autre projet de Xechem de production de vitamine C, de glucose et d'éthanol à partir de l'amidon et des épluchures de manioc, ainsi qu’à la mise à disposition du personnel de Xechem d'un club house et de voitures d‘entreprises.

Nos tentatives d'entrer en contact avec Ayodele Coker, Directeur général de la SHESTCO, pour recueillir son avis, ont échoué.

La dernière fois que SciDev.Net a tenté de lui parler, il nous été répondu qu'il était en déplacement à l'étranger.
 

Un scandale international


A cela s’ajoute la confusion relative au statut de Xechem International, ses filiales et son fondateur, Ramesh Pandey, originaire du nord de l'Inde.

Padey est le fondateur et Président de l'Université G.D. Pandey Ayurvedic, une structure qu'il a mise en place en 2001 pour étudier la médecine traditionnelle indienne.

Une organisation dont le siège se trouve au New Brunswick Technology Center, dans le New Jersey, aux Etats-Unis, un site ayant également abrité les bureaux de Xechem.

Pandey a fondé la Xechem International Inc. aux Etats-Unis en 1994. En 2002, il avait conclu un accord avec la société publique de promotion des industries de l'Etat du Tamil Nadu en Inde pour la construction de l’usine de Xechem de production de Paclitaxel en Inde, un composé anticancéreux.

Cet accord semble s’être soldé par un échec.

Il a fondé Xechem Pharmaceuticals Nigeria en 2003, pour développer en premier lieu le Nicosan. Mais en juillet 2007, il a été contraint de quitter le conseil d'administration de Xechem Nigeria. Et le 7 décembre, Xechem International annonçait dans un communiqué de presse que Pandey était limogé de ses fonctions de PDG de la société mais conservait sa qualité de membre du conseil d'administration de Xechem International.

Dans le même temps, Xechem International annonçait un plan de réduction des coûts destiné à " se recentrer sur ses opérations au Nigéria".

Un plan qui prévoyait la fermeture du siège de la société aux Etats-Unis et le relogement de ses bureaux dans un espace moins grand, toujours aux Etats-Unis.

"Le biochimiste et banquier américain, Robert Swift, qui rejoignait le conseil d'administration en mai 2007 et remplaçait Pandey au poste de Directeur général trois mois plus tard, annonçait dans un communiqué de presse que, "Le Conseil estimait que toutes les ressources disponibles devaient être orientées vers la production du Nicosan dans notre usine au Nigéria."
 

‘Fausses accusations’


Selon Pandey, son éviction du Conseil d'administration de Xechem International est le résultat d'accusations de détournement de fonds non fondées.

Il pense que cette opération a été montée de toute pièce par de nouveaux investisseurs de Xechem et des membres du Conseil d'administration de Xechem Nigeria qui « l’accusaient injustement » de détournements de fonds à Xechem Nigeria.

« Il est regrettable que certains membres de l’ancien conseil d’administration et certaines personnes que j'ai introduites à Xechem Nigeria aient également participé à ce coup monté.

Le médicament ayant obtenu toutes les autorisations et étant sur le point d’être commercialisé, ils se sont dit pourquoi garder le Dr. Pandey dans la société et partager avec lui les bénéfices," a confié Pandey à SciDev.Net.

Mais d'après Oniyide de Xechem Nigeria, des questions subsistent sur l'utilisation des prêts accordés par le Nigéria et les Etats-Unis à Pandey pour la construction de l'usine de production des médicaments au Nigéria.

Pour Oniyide, les crédits de la Nexim et de UPS ont été détournés vers la construction d'une usine parallèle de production du Nicosan en Inde.

Selon les documents déposés auprès de la Commission des valeurs mobilières des Etats-Unis (SEC) au mois de février de cette année par Swift, en sa qualité de responsable du développement, les comptes financiers de Xechem entre 2002 et 2007, "pourraient être inexacts en raison d’engagements financiers non déclarés liés aux opérations de Xechem (Inde)" aucun document établissant la traçabilité de la propriété n'ayant été retrouvés et les prêts accordés par Xechem international à une entreprise indienne n'ayant pas été correctement enregistrés.

"Il faut noter que l'entreprise ne s'est engagée dans aucune des opérations de la filiale [indienne] depuis que le Dr. Pandey a quitté la direction", précise le rapport adressé à la SEC.

Par ailleurs, ce rapport annonce que Xechem International a entamé une action judiciaire en Inde contre Pandey et d'autres personnes présentées comme étant des actionnaires de Xechem India.

D'après Oniyide, Xechem a saisi la justice parce que la filiale indienne a été enregistrée sous le nom de Pandey.

Un autre document de la SEC, publié quelques jours plus tard (27 février 2008) et également signé par Swift, stipule que Xechem International est "en défaillance concernant ses obligations à l'égard des investisseurs" pour un montant total de US$ 7 millions et "ne saurait dire à l'heure actuelle s'il sera en mesure de rembourser tout ou partie de ces dette" étant donné que l'entreprise " ne dispose pas de recettes ou de fonds suffisants”.

Pandey rejette ces accusations de détournement de fonds et affirme que le crédit de la Nexim a servi à la "construction des bâtiments et à l'acquisition de certains équipements" pour une structure de production industrielle à SHESTCO au Nigéria, tandis que les fonds américains ont servi à l'achat d'autres équipements.
 

Nicosan continue sa route


Selon Oniyide, pendant ce temps, Xechem International ne peut plus lever de fonds aux Etats-Unis , les investisseurs ayant perdu confiance dans cette entreprise.

Il ajoute qu'à l'heure actuelle, Xechem Nigeria manque de ressources pour développer ses activités, bien qu'il affirme que l'entreprise continue de produire entre 10.000 et 15.000 capsules par jour avec les faibles capacités mises en place à SHESTCO par Pandey.

Stephen Burg, directeur de Xechem International, a confirmé à SciDev.Net que le Nicosan est toujours disponible sur le marché nigérian.

Il a déclaré que la production dans les installations de Xechem à SHESTCO, près d'Abuja, est limitée mais elle parvient à satisfaire la demande, bien qu'il ne puisse pas donner des chiffres précis sur les volumes.

 

Les capacités actuelles de production du Nicosan par Xechem Nigéria sont de l'ordre de 50 millions de Naira (420 000 dollars US) par mois

Flickr/quiquemendizabal

Burg a confirmé que Pandey demeure membre du Conseil d'administration de Xechem International en qualité d’administrateur externe, sans influence directe sur la gestion quotidienne de l'entreprise. Bien que Burg affirme que Pandey participe encore aux réunions du Conseil d'administration, il n'a pas été en mesure de préciser la date de la dernière participation de Pandey à une réunion du Conseil de Xechem.

Selon Burg, les procès en cours l’empêchent de divulguer certaines informations sur Xechem International, sur ses filiales ou sur l'action judiciaire en cours en Inde.

Xechem a confirmé cette réduction des effectifs par une déclaration datée du 4 juin 2008.

L'entreprise conserve un bureau dans le New Jersey avec trois employés à temps plein, deux employés à l'Université Rutgers dans le New Jersey et "plusieurs employés à temps partiel".

Xechem utilise actuellement les laboratoires de Rutgers pour l'amélioration du Nicosan et du 5HMF, un autre médicament contre la drépanocytose.

La même déclaration annonce également le transfert d’équipements de laboratoire d'une valeur supérieure à US$ 2 millions de son usine américaine à Xechem Nigeria.

Selon un communiqué de presse de Xechem International daté du 4 juin 2008, Xechem Nigeria dispose actuellement d’une capacité de production mensuelle du Nicosan d’une valeur d'environ 50 millions de nairas (US$ 420.000 ).D'après ce communiqué, le Nicosan était vendu dans trois des 36 Etats du Nigéria (les Etats du Niger, du Nassarawa et d'Ondo) en 2008, avec des recettes atteignant les US$ 350.000, lesquels,selon Xechem Nigeria, suffisent à assurer le fonctionnement au quotidien, mais ne peuvent permettre d’honorer aucune de ses dettes à l'égard de Xechem International, la Nexim ou UPS.

Le même communiqué précise que Nicosan Xechem Nigeria emploie actuellement environ 90 personnes et a pu "améliorer" les prix du Nicosan, ce qui a permis d’ "aider un nombre plus élevé de clients réguliers" par rapport à l'année 2007.

La déclaration de Xechem International du 4 juin 2008 a confirmé que l'entreprise était encore impliquée dans plusieurs procédures judiciaires, notamment contre Pandey, et qu’elle était "toujours en pourparlers pour le règlement de la question de la propriété de Xechem India" .

Xechem annonce avoir développé un Nicosan en comprimés destiné au marché américain et s’être rapprochée d’ une usine américaine pour sa production.

Il espère que le médicament sera sur le marché vers la fin de l'année 2008, "s’il dispose d'un fonds de roulement suffisant".

Toutefois, cette déclaration vient confirmer que Xechem International a encore des problèmes d'endettement et éprouve "des difficultés dans la levée des fonds nécessaires à ses opérations". L'entreprise estime qu'il lui faut "jusqu'à US$ 1 million pour poursuivre ses opérations en 2008" et qu’elle est endettée de plus de US$ 1 million.

Cette déclaration révèle également que Swift a accordé, sur ses fonds propres, deux prêts de US$ 28. 676 millions et US$ 118.255 millionsà Xechem.

L'entreprise prévient que' "les efforts de Xechem International pour lever des fonds risquent de ne pas produire de résultats suffisants pour permettre de poursuivre ses opérations" et qu’elle pourrait avoir besoin d’une protection judiciaire à l’égard de ses créanciers si elle n’arrive pas à lever des fonds supplémentaires "dans un proche avenir". La déclaration de faillite est envisagée comme une option possible.

Cette déclaration annonce également que la SEC, dans une lettre datée du 30 mai 2008, a menacé Xechem de lui retirer son agrément si elle n'est pas en mesure de remplir ses obligations d’information publique.


Avec la contribution de David Dickson et de Mun-Keat Looi

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