Rapprocher la science et le développement

  • Des institutions saines pour stimuler la science dans le monde musulman

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Selon Athar Osama, les pays musulmans ont besoin d’institutions de qualité pour motiver les chercheurs.

‘Déplorable’ serait peut-être l’épithète le plus favorable qu’on pourrait trouver pour qualifier la productivité scientifique des 57 pays membres de l'Organisation de la Conférence islamique (OCI). Alors que plus de 1,5 milliard de musulmans vivent à travers le monde islamique – soit environ le quart de l'humanité – ils ne produisent seulement qu’un peu plus de un pour cent de la littérature scientifique dans le monde et n'ont, à ce jour, produit que deux lauréats de prix Nobel scientifiques.

 

Les observateurs expliquent souvent ce triste état des choses par un ensemble de facteurs culturels, religieux et historiques. Mais ce point de vue ne tient pas compte d'un élément important, à savoir, l'absence d'institutions de qualité et d'incitations pour soutenir la science dans le monde musulman. Pour paraphraser un slogan électoral de Bill Clinton : c’est l’économie, stupide.

Par le passé, la science et l'innovation étaient florissantes grâce au mécénat des rois, des sultans et de l'aristocratie. Aujourd'hui, ce sont les incitations d'ordre économique et professionnel qui jouent un rôle clé, ainsi que les organisations et les institutions chargées de leur mise en oeuvre.

La situation globale

L'insuffisance généralisée des ressources consacrées à la science et à l'innovation reflète le manque d'engagement des gouvernements du monde musulman pour le développement national de la science et de l'innovation. Un handicap que l'on retrouve dans la plupart des pays du monde en développement.

La colonisation a également sa part de responsabilité puisqu'elle a délibérément confiné certaines régions du monde musulman dans le rôle de producteurs, plutôt que de transformateurs, de matières premières. Ceci a engendré une dépendance et a supprimé toute incitation à innover. La contribution des chercheurs musulmans au bien-être et à la prospérité de leurs sociétés n'a pas été reconnue. Et contrairement à ce qui se passe ailleurs, il n'existe pas toujours de ”contrat social” entre le chercheur-inventeur et la société.

 

Une fois réunis, tous ces facteurs se traduisent par une réduction des fonds consacrés à la recherche. Et puisque la science ne réussit pas à attirer les meilleurs et les plus brillants, ces fonds ne sont pas exploités au maximum.

Loyauté et conformisme

 

A une échelle plus réduite, les institutions jouent un rôle essentiel dans la création de conditions qui favorisent l'éclosion du talent scientifique. Lorsqu'au cours d'une enquête informelle, j'ai interrogé une soixantaine de chercheurs et de doctorants pakistanais expatriés dans diverses régions du monde, ils ont relevé de nombreuses entraves au développement des carrières scientifiques au Pakistan. Parmi lesquels, notamment, la mauvaise direction des institutions scientifiques, le manque d'équipements et de ressources, ainsi que l’absence de liberté d’enseignement et d'esprit de collaboration.

La situation est similaire dans d’autres régions du monde musulman et dans le monde en développement en général. Les institutions sont souvent gérées comme des fiefs personnels, où la loyauté et le conformisme sont les mots d’ordre pour assurer l’avancement et le succès individuels.

Les incitations personnelles, telles que la sécurité financière et la reconnaissance professionnelle, sont également d'importants éléments de motivation des chercheurs. Il n'est donc pas étonnant que sur la soixantaine de personnes que j’ai interrogées, moins de quatre pour cent estimaient que l'environnement de la recherche dans leur pays leur permette de donner essor à la pleine mesure de leur talent.

Plus de la moitié ont déclaré vouloir mener des recherches de qualité – et ce, quel que soit leur lieu de travail. La conséquence en est inévitable : un exode massif de talent.

Je suis convaincu que les questions économiques et institutionnelles expliquent mieux les mauvaises performances de la science et de la technologie dans les pays musulmans que les facteurs culturels et religieux uniquement.

Certes, la religion et la culture comptent, mais elles ne sauraient être la seule explication, puisque des îlots d'excellence scientifique et technologique existent dans le monde musulman (par exemple, l’Institut de Recherche en Chimie H.E.J. à l’Université de Karachi ou encore l'Institut pakistanais de Science et de Technologie nucléaire). La religion ne saurait non plus expliquer la faible productivité, comparativement à leurs homologues occidentaux, des nombreux scientifiques et ingénieurs du monde musulman qui mènent un mode de vie largement laïc.

Les bienfaits des institutions et des incitations se manifestent de diverses manières, notamment au niveau de la sécurité financière individuelle, de la motivation, de la liberté de penser et de l'autonomie de la recherche. Tous ces facteurs contribuent de manière incontestable à la productivité et à la qualité de la science et de l'innovation.

De bons résultats avec peu d'efforts<

Puisque les observateurs tardent à comprendre ces facteurs, les stratégies de réforme prescrites pour la science dans le monde musulman préconisent souvent des changements radicaux sur le plan de la culture, du mode de pensée et des valeurs religieuses – des changements qui sont difficiles à imposer de l'extérieur et dont l'enracinement peut nécessiter des décennies, voire des siècles.

Les spécialistes de la gestion proposent la ”règle des 80-20”. Elle suggère que 80 pour cent du résultat escompté peut être atteint avec seulement 20 pour cent de l'effort total fourni, tandis que le dernier 20 pour cent peut nécessiter tout l’effort restant, soit 80 pour cent du total.

Je suis convaincu que l'étape relativement simple de mettre sur pied des institutions de qualité dotées de systèmes d'incitations appropriés pourrait contribuer largement à résoudre le problème de la faible productivité des chercheurs musulmans. Cette mesure pourrait être mise en place relativement rapidement – probablement en déployant uniquement 20 pour cent des efforts nécessaires pour modifier tous les autres paramètres.

Des changements socioculturels seraient, au bout du compte, nécessaires pour réaliser le potentiel de la recherche dans le monde musulman dans sa totalité, mais ils ne doivent pas empêcher les progrès quant aux autres facettes – plus facilement réalisables – de l'ensemble du problème.

Le Dr. Athar Osama est un analyste des politiques publiques spécialisé dans la politique scientifique et d'innovation. Il est aussi le fondateur de Muslim-Science.com. Il mène actuellement une enquête en ligne sur l'environnement de la recherche, les perceptions et les motivations vécues par des chercheurs et ingénieurs locaux et expatriés provenant du monde en développement. Vous pouvez participer à l'enquête (ici) ou lui écrire à l'adresse [email protected].

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