Rapprocher la science et le développement

  • L’Afrique a urgemment besoin de son indépendance scientifique

Planet Earth institute

Lecture rapide

  • Cet événement qui s’est tenu la semaine dernière s’est penchée sur l’idée de l’indépendance scientifique de l’Afrique

  • Mais l’éducation et le rôle des femmes n’ont été abordés que brièvement

  • Les efforts de réduction de la dépendance doivent absolument prendre en compte la Chine

Lors de votre prochain diner, posez la question suivante : « Comment l’Afrique peut-elle acquérir son indépendance scientifique ? » et vous allez probablement susciter des regards noirs, de l’embarras,  des froncements de sourcils et quelques lissages de barbe chez vos convives.
 
On peut facilement imaginer qu’une telle question en appellerait d’autres. Les scientifiques vous demanderaient « ce que vous entendez par scientifique? »,  la communauté de développement voudrait connaître « le sens que vous donnez au mot indépendance », et les  journalistes d’investigation, aimeraient savoir « qui pose la question ».
 
Mais si vous reformulez la question comme suit : « Indépendance scientifique de l’Afrique : comment y parvenir? »  et la soumettez en tant que slogan d’une « non-conférence » à une audience plus variée,  alors les réactions seront totalement différentes. Je l’ai compris cette semaine à Londres où s’est tenu un événement similaire organisé sous la houlette de Planet Earth Institute, une ONG qui œuvre pour l’indépendance scientifique de l’Afrique.
 
Une non-conférence
 
Mais avant d’aller plus loin, assurons-nous que nous sommes tous sur la même longueur d’ondes. C’est quoi une « non-conférence » ?
 
Pour répondre cette question, nous devons remonter à l’Angleterre victorienne pour faire la connaissance de Charles Dodgson (alias Lewis Caroll) et nous intéresser à son charmant ouvrage : « De l’autre côté du miroir et ce qu’Alice y trouva ».
 
L’une des choses trouvées par Alice est un œuf humanoïde, Humpty Dumpty, qui l’a initiée au concept du « non-anniversaire », un événement qui peut se célébrer tous les jours et  qui ne coïncide avec la date de naissance de personne. Une non-conférence renvoie à la même idée : elle présente toutes les caractéristiques d’une conférence, avec un président et des intervenants, mais elle est beaucoup plus informelle – sa forme est déterminée par l’auditoire et non les intervenants.
 
Tout comme le non-anniversaire, la non-conférence est un néologisme, bref, un nouveau mot. Les néologismes sont tolérés chez les enfants, mais chez les adultes, ils peuvent être le signe de troubles psychiques.
 
Par conséquent, « non-conférence » est-il le terme approprié pour un forum de discussion où l’on débat d’une question aussi sérieuse et épineuse? Je dirais oui – cette non-conférence a permis aux participants de s’amuser et, enfin, s’intéresser sérieusement à la question ci-après : « Indépendance scientifique de l’Afrique : comment y parvenir? ».
 
Des mots et des idées ont été émis par de brillants intervenants, et la présentation empreinte de charisme de Lord Paul Boateng – un des administrateurs de Planet Earth Institute et grande figure de l’Afrique et de son développement -, a su maîtriser les débats. 
 
Quand la non-conférence a été finalement lancée, des tableaux à feuilles mobiles sont apparus et de petits groupes n’ont pas tardé à échanger sur le sujet du jour.
 
Ce fut un débat marqué par l’indécision, mais également des révélations majeures.
 
Quelques cas d’indécision
 
Quels sont donc les aspects sur lesquels le débat s’est soldé par l’indécision ?
 
L’un concerne le rôle des femmes dans la science africaine. Un intervenant a affirmé que les femmes sont la solution à la question de l’indépendance scientifique de l’Afrique,  mais il n’a pas précisé sa pensée. Et c’est probablement pour cette raison que les femmes n’ont pas été mises en avant lors de la clôture de l’événement.
 
C’est regrettable – non seulement parce qu’on laisse de côté de la matière grise potentielle disponible pour la science, mais aussi parce que les femmes pourraient apporter une nouvelle expertise à la tâche.
 
Par exemple, il ressort de mon expérience des marchés africains que ce sont invariablement les femmes  qui vendent et négocient, négocient dur et avec enthousiasme. Si les femmes africaines excellent dans ce type d’activités sur le marché, pourquoi ne le feraient-elles pas dans le monde universitaire ? L’une des critiques formulées par les participants à l’endroit des scientifiques africains concerne leurs faibles capacités de négociation.
 
L’autre point ayant attiré mon attention a trait à l’éducation que d’aucuns considèrent comme la clé de l’indépendance africaine. Mais l’appel lancé en faveur du développement de l’éducation au niveau du primaire a été critiqué par Lord Boateng qui souligne que le fait de ne pas prendre en compte l’éducation tertiaire dans l’agenda du développement constitue l’obstacle qui empêche la science africaine d’avancer.

“ Il est question d’affirmer que l’Afrique doit fixer ses propres priorités de développement maintenant et dans l’agenda pour l’après-2015, et que la science et la technologie en font partie.”

Lord Boateng

L’enseignement supérieur est négligé, dit-il, en prenant comme exemple la réduction au cours des deux dernières décennies de l’ordre de 85 pour cent des dépenses par habitant consacrés à ce secteur. « Cela freine le combat pour la croissance et le développement, et nous entendons y remédier par la conclusion de partenariats fructueux ».
 
C’est en théorie l’un des objectifs assignés à la non-conférence. Mais pourquoi l’accent mis sur l’enseignement primaire doit-il se faire au détriment  de l’enseignement supérieur? Cette question n’a pas trouvé de réponse. En réalité, elle n’a même pas été posée.
 
Rôle de la Chine
 
Enfin, on a posé la question de l’influence de la Chine– « l’éléphant dans le salon » pour emprunter une expression utilisée par Phil Bowman, ingénieur en électronique à la University College de Londres, après la session de la matinée. « Vous ne pouvez pas poser la question de l’indépendance scientifique de l’Afrique sans prendre en compte la Chine », dit-il.
 
C’est alors que la non-conférence a trouvé toute sa raison d’être. Un groupe de discussion mis sur pied par Bowman a voulu savoir si la Chine est véritablement le premier exploitant des ressources naturelles en Afrique, comme beaucoup le prétendent.
 
Ensuite, Lord Boateng a posé deux questions, à savoir « quel est le pays qui extrait le plus de ressources naturelles en Afrique? » et « quel est le pays qui investit le plus en Afrique ? »
La réponse à la première question est : les Etats-Unis ; et pour la deuxième, la réponse est : la Chine.
 
L’Afrique doit-elle copier le modèle chinois d’industrialisation de masse avec la pollution qui l’accompagne? J’espère que non.
 
Moment de révélations
 
D’entrée de jeu, j’ai  indiqué que la non-conférence a connu aussi son lot de révélations. Pour moi, la plus importante concerne une explication du terme « indépendance scientifique ».
 
C’est Lord Boateng qui a éclairé ma lanterne à ce sujet. « L’appel en faveur de l’indépendance vise à réduire la dépendance », dit-il.
 
« Pendant trop longtemps et dans trop de domaines, l’Afrique a été dépendante du reste du monde », a ajouté Boateng. « Cette [réunion] c’est l’Afrique qui annonce sa détermination à tirer parti de son indépendance politique, et l’indépendance scientifique fait partie de son émancipation économique.
 
« Il est question d’affirmer que l’Afrique doit fixer ses propres priorités en matière de développement, maintenant et dans l’agenda pour l’après-2015, et que la science et la technologie en font partie ».
 
« Sur le chemin de mon retour à la maison, je n’ai cessé de penser aux derniers mots de Lord Boateng : « Seul le meilleur est assez bon pour l’Afrique… ».
 
Peut-être faut-il une non-conférence pour changer les choses et comprendre la quintessence de la question : « Indépendance scientifique de l’Afrique : comment y parvenir? ».
 
Kaz Janowski
Editorialiste, SciDev.Net


SciDev.Net est un partenaire média de la non-conférence « Indépendance scientifique de l’Afrique: comment y parvenir? »

La non-conférence de PEI s’est ouverte le 11 juillet 2013 à Londres sur une projection vidéo qui prône l’indépendance scientifique de l’Afrique.