Rapprocher la science et le développement

Comment résoudre la véritable crise qui mine la communication scientifique
  • Comment résoudre la véritable crise qui mine la communication scientifique

Crédit image: Flickr/BeyondAccessInitiative

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L'absence d'une pluralité de voix crédibles en science obère la capacité des journalistes à relever les défis du développement.

En examinant l'ordre du jour du premier Forum Afrique sur la science, la technologie et l'innovation, organisé à Nairobi, au Kenya, cette semaine, cela m'a rappelé mes débuts à SciDev.Net.

L'équipe a pour tradition d'inviter les nouvelles recrues à déjeuner et de leur poser des questions personnelles, cocasses. J'ai récemment été confronté à cette sorte d' initiation, et l'on m'a invité à partager une citation qui m'inspire souvent.

J'avais l'embarras de choix. Mais dans les semaines qui ont suivi mon arrivée au sein de l'équipe, je suis souvent revenu sur cette question, car nous sommes à un moment où la communauté scientifique et de développement aurait bien besoin d'un peu d'inspiration.

Prenez la Conférence des Nations unies sur le développement durable (Rio+20), qui devrait marquer l'amorce d'une campagne renouvelée en faveur du développement durable. La perspective d'un échec est inquiétante - et à l'heure où  la planète est arrivée à un stade critique, le moment de l'échec est peut-être déjà derrière nous.

Le secteur des médias scientifiques a aussi besoin d'inspiration, en proie comme il l'a été à ses propres crises. Peu de professions ont été aussi sévèrement touchées par Internet que le journalisme. Des maisons d'édition pourtant bien établies ont dû se restructurer, sur le plan éditorial et dans la pratique, pour rester à flot. Et la science, tout comme la couverture des questions internationales, a souvent été victime de ces changements.

Dans le même temps, le public et les chercheurs se plaignent d'une formation insuffisante chez les journalistes. Et il y a peu d'exemples de technologies innovantes utilisées pour faciliter le dialogue entre scientifiques, communiquants et profanes -- beaucoup moins, par exemple, par rapport aux industries des arts et de la culture.

L'inspiration a pour but  de nous stimuler en offrant une vision de ce qui est possible - et certaines tendances pour le secteur des médias sont en effet prometteuses. Notamment, certains signaux émergent permettant de voir que le journalisme scientifique est de plus en plus demandé.
 

Les signes d'un renouveau


De plus en plus de chercheurs sont conscients de l'importance de l'implication des décideurs politiques dans leurs activités -- le gouvernement britannique, ainsi,  attache désormais encore plus de valeur à l'impact d'une activité sur le monde réel, lorsque les niveaux de financement envers les institutions de recherche sont déterminés.

Les conférences scientifiques développent désormais leur propre hashtag sur Twitter de plus en plus fréquemment. Les médias sociaux ont ainsi facilité le travail de ceux parmi les journalistes et le public qui cherchent à dialoguer avec les scientifiques, qui auront à relever ce défi.

Et depuis le printemps arabe, les journalistes scientifiques se sont permis d'espérer -- le gouvernement égyptien a fait de la recherche scientifique une priorité et il est largement admis que la nouvelle constitution du pays comprendra une section sur le rôle de la science et de la technologie dans la construction nationale.

On assiste également à un appétit accru chez le public, du moins dans les pays en développement, pour un journalisme qui soit davantage scientifique. Une récente enquête au Sénégal a fait preuve d'une inquiétude quant à la faible quantité  d'informations scientifiques reçues par les sondés. Une enquête auprès d'un public plus large réalisée par la BBC World Service indique que ce sentiment n'est pas particulier à l'Afrique.
 

Les journalistes ont besoin de bons scientifiques


Le marché saura-t-il, avec le temps, satisfaire les besoins de cet auditoire, en favorisant l'émergence de journalistes scientifiques mieux qualifiés ? Y croire reviendrait à ignorer la réalité, qui est plus complexe.

C'est ici qu'intervient le Forum Afrique. Les mots clés et les points à l'ordre du jour, familiers pour ceux qui s'intéressent à la dernière ligne droite avant Rio+20, ont ici moins leur place.

Car l'ordre du jour y a été axé sur les marchés du travail, l'emploi des jeunes et le sous-investissement dans le secteur de la technologie. La conférence a établi les grandes lignes des défaillances de la gouvernance et des marchés qui frappent au cœur du journalisme scientifique dans les pays en développement.

La préoccupation dominante du Forum Afrique semble être la pénurie de scientifiques hautement qualifiés sur le continent. Cette situation mettra en péril la capacité des journalistes scientifiques à répondre aux défis de notre ère.

Comment savons-nous que la science de qualité est une denrée rare ? En 2001, seulement 2,3 pour cent des articles scientifiques publiés dans le monde ont été rédigés par des scientifiques vivant en Afrique, d'après l'UNESCO (voir Figure 1), alors que plus de 50 pour cent pour ceux viennent d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord.

Dix ans plus tard, identifier et promouvoir le travail de scientifiques des pays en développement est toujours aussi difficile -- il n'y a qu'à regarder la liste des délégués d'une conférence telle que Planète sous Pression pour le constater.

Avec peu de scientifiques s'ensuit tout un cycle de mauvaises performances et de sous-financement, les scientifiques ayant besoin d'une communauté pour apprendre et être mis à l'épreuve.

A cette faible représentation s'ajoutent les réalités politiques auxquelles sont souvent confrontés les scientifiques qui vivent dans les pays en développement. Un journaliste indépendant travaillant au Ghana m'a récemment affirmé que l'autocensure chez les scientifiques était peut-être la plus grande menace professionnelle qu'il avait à gérer.

Un tel phénomène ne se limite pas à l'Afrique de l'Ouest. Plutôt que de traficoter les résultats de leurs recherches, comme le prétendent les climato-sceptiques, la vérité est que les scientifiques sont beaucoup plus enclins à se taire -- ou à être réduits au silence.

Map of science research

Figure 1. La carte de la recherche scientifique dans le monde. La taille du territoire montre la proportion de tous les articles scientifiques publiés en 2001 et rédigés par des auteurs qui y vivent.

Droit d'auteur: Groupe SASI (Université de Sheffield) et Mark Newman (Université du Michigan)
 

Le pouvoir de l'imagination


Faire émerger davantage de voix – qui soient plus crédibles et plus diverses - dans la science offrirait bien plus que des emplois durables aux journalistes des pays en développement – c'est là une chose indispensable pour le bien public mondial et le bien-être local.

Alors, que peut-on faire pour encourager la pluralité des voix scientifiques ? Les journalistes et les médias pourraient peut-être chercher à devenir une source d'inspiration.

Nous devons montrer aux étudiants et aux gardiens de la science ce qui est possible, en montrant la valeur de la créativité et de la rigueur.

Nous devons également nous engager à fournir une plate-forme pour les voix talentueuses, et ce partout où elles émergent. Il faudra associer, avec courage, une vigilance pour permettre à ces voix de s'exprimer, et des attentes intransigeantes, parce que la bonne volonté ne justifie en aucun cas la mauvaise science.

Cela me ramène à ma propre citation préférée pour inspiration. Elle est du dramaturge irlandais George Bernard Shaw et s'applique aussi bien au niveau du secteur, de l'institution et de l'individu : "L'imagination est le début de la création. Vous imaginez ce que vous désirez, vous souhaitez ce que vous imaginez et pour finir vous créez ce que vous voulez".
 

Nick Ishmael Perkins
Directeur, SciDev.Net

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