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  • Analyse africaine : Se faire une place dans la recherche sur le paludisme

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L'Afrique doit approfondir la recherche sur le paludisme, mais en se concentrant sur ce qu'elle maîtrise le mieux et non en singeant la recherche occidentale, conseille Linda Nordling.

Aujourd’hui, les chercheurs africains participent davantage à la recherche sur le paludisme qu’ils ne le faisaient il y a 20 ans. Mais une grande partie de la recherche sur cette maladie continue à se dérouler dans des laboratoires de haute technologie des pays développés -- un point illustré par la liste des orateurs invités à la conférence sur les approches moléculaires du paludisme (Molecular Approaches to Malaria ou MAM) qui s’est tenue du 19 au 23 février dernier à Lorne, en Australie.

Sur les 40 conférenciers invités identifiés dans le programme, deux seulement vivent et travaillent en Afrique. Quinze autre venaient d'Europe et treize, des Etats-Unis.

L'appel à 'l'africanisation'

Des appels à l’'africanisation' de la recherche sur le paludisme ont été lancés : il faudrait qu’une plus grande partie de la recherche soit effectuée par des Africains et dans des laboratoires africains, même s’il s’agit d’institutions occidentales basées sur le continent.

Dans une thèse publiée en 2010 [1], Gunilla Priebe examine l'africanisation de la recherche sur le paludisme et donne un aperçu des divergences entre la façon dont cette maladie lui a été décrite au cours de sa formation médicale en Suède, et la réalité qu’elle a vécue en travaillant comme infirmière à Huambo, en Angola.

"[En Suède] le paludisme est présenté comme une maladie grave et mortelle qui nécessite un traitement immédiat avec des médicaments spécifiques", écrit-elle.

Mais en Angola, les habitants en ont une approche différente. "A Huambo, on parlait de la forme grave du paludisme, mais le paludisme était généralement décrit comme un malaise physique quotidien", poursuit-elle.

De nombreux professionnels de la santé et des chercheurs font part de la même surprise lorsqu’ils sont confrontés à l’approche locale de la maladie, qui n’est pas considérée comme plus incommodante que le rhume, et qui est traitée uniquement dans des cas graves.

Le lieu est important

Si l’on s’en tient aux preuves historiques,il est fondé de penser que le lieu importe. Les bases de la recherche moderne sur le paludisme ont été posées par des chercheurs européens et américains qui voulaient tenir cette maladie à distance des troupes et des missionnaires visitant les tropiques, mais pas des communautés locales.

L’étude a été très influencée par le lieu où se sont déroulées les premières expertises sur le paludisme, soutient Priebe. L’on a pris de plus en plus conscience que l’angle de recherche privilégié par les Occidentaux avait laissé de côté la prévention du paludisme dans les zones endémiques et ceci a débouché, vers la fin des années 1990, sur la création de l'Initiative multilatérale sur le paludisme (Multilateral Initiative on Malaria  ou MIM).

Par le biais de la MIM, des chercheurs et des bailleurs de fonds actifs en Afrique ont été invités à présenter ce qu'ils avaient appris sur le paludisme -notamment les lacunes en matière de connaissances, comme le lien entre l'anémie et le paludisme ou l'immunité acquise chez les communautés locales.

Comment y arriver

Des efforts ont été déployés pour renforcer les capacités de recherche propres de l'Afrique. Les centres de recherche situés dans de modestes villes africaines comme Kilifi, au Kenya, et Ifakara, en Tanzanie, donnent progressivement à l'expérience africaine du paludisme une plus grande visibilité dans la recherche internationale.

Cette recherche africaine a toutefois besoin de davantage de visibilité encore, affirme Kevin Marsh, directeur du programme de recherche KEMRI-Wellcome Trust, à Kilifi. Marsh s’est réinstallé au Kenya il y a vingt ans parce qu’il estimait que la recherche sur le paludisme était déconnectée de la majorité des malades.

Aujourd'hui, c’est depuis les premières lignes que son programme livre des comptes rendus pour les réunions internationales de recherche sur la situation du paludisme, en constante évolution. Par exemple, la baisse drastique d’environ 90 pour cent des cas de paludisme grave notée sur la côte kenyane au cours de ces 5-10 dernières années a réduit l'immunité naturelle chez la population, rendant la recherche d'un vaccin antipaludique efficace encore plus urgente, affirme Marsh. Ce genre d'information ne peut être recueilli que par des chercheurs présents dans la région.

Il ajoute qu’il y a toutefois un équilibre délicat à trouver entre le développement des capacités de recherche de haute technologie en Afrique et la précipitation sans s’être au préalable assuré qu’une masse critique de chercheurs étaient capables de réaliser le travail.

Utiliser les capacités de l'Afrique

Kelly Chibale, chercheur en médecine à l'Université de Cape Town, en Afrique du Sud, soutient que l'Afrique pourrait trouver le juste équilibre en mettant à profit ses capacités, et en s'assurant que ce sont bien les aspects scientifiques qui initient le renforcement des capacités.

"Le défi, en Afrique, est de trouver des domaines uniques où les Africains peuvent faire quelque chose que les autres ne peuvent pas faire", dit-il.

Cela implique probablement de continuer à accentuer de manière appuyée la recherche clinique, un domaine où l'Afrique a bâti sa plus grande capacité de recherche par le biais des collaborations avec des donateurs et des instituts étrangers.

Dans le passé, cette orientation a parfois été contre-productive, parce que les institutions ont servi de simples sites d’essais ou de lieux de collecte d’échantillons pour le compte d’institutions du Nord. Pour éviter cela, les instituts de recherche africains doivent réfléchir sur leurs objectifs de recherche à long terme.

Les chercheurs africains devraient aussi se concentrer sur la collecte de meilleures données médicales, car cette collecte est inégale selon les pays africains. Il faudrait qu’ils l’utilisent à la constitution d’une meilleure base pour la recherche locale sur la façon de traiter plus efficacement la maladie.

Les scientifiques africains méritent d’avoir plus de poids dans la recherche mondiale sur le paludisme, et doivent trouver leur place. Ils doivent cependant se doter d’une vision à long terme pour le développement, qui s'appuie sur les compétences et les limites de l'Afrique, et avec de solides bases scientifiques, et non idéologiques.

La journaliste Linda Nordling, qui travaille au Cap, en Afrique du Sud, est spécialiste de la politique africaine pour la science, l'éducation et le développement. Elle a été rédactrice en chef de Research Africa et collabore au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net), Nature, etc.

 

Références

[1] [Africaniser les connaissances scientifiques – MIM et recherche sur le paludisme dans le dilemme postcolonial. Thèse de doctorat en suédois. Université de Göteborg, en Suède, 2010.

 

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