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Chantal Bian, pharmacienne et enseignante à la Faculté de Médecine et des Sciences Pharmaceutiques de Douala

Chantal Bian, pharmacienne et enseignante à la Faculté de Médecine et des Sciences Pharmaceutiques de Douala
Crédit image: SciDev.Net/Sandrine Gaingne

Lecture rapide

  • L'Afrique n'exploite pas suffisamment son potentiel en matière de recherche

  • Les femmes occupent une place encore marginale dans les laboratoires

  • Il y a des secteurs dans lesquels elles sont quasiment absentes.

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Dans un entretien avec SciDev.Net, Chantal Bian, pharmacienne et enseignante à la Faculté de Médecine et des Sciences Pharmaceutiques de l’université de Douala, analyse le quotidien de la femme chercheur en Afrique, à la lumière de sa propre expérience.
 

Vous faites partie de la poignée de femmes qui ont choisi le chemin de la recherche au Cameroun. Comment en êtes-vous arrivée là ?

C’était un choix pour moi d'étudier la pharmacie. Ma mère voulait particulièrement que j'étudie la médecine.

Mais j’ai préféré la pharmacie parce que je voulais travailler sur un matériel humain.


Parlez-nous de votre parcours

J’ai un parcours un peu atypique, parce que j’ai fait une première année de chimie-biologie au Cameroun, à la faculté de chimie-biologie de l’époque.

Ensuite, je suis passée en deuxième année de pharmacie à Lyon en France.

Car, à l’époque, il y avait une équivalence entre la première année de biologie et la première année de pharmacie.

J’ai fait jouer cette équivalence et j’ai fait des études classiques jusqu’à l’obtention de mon diplôme.

En outre, j’ai fait une option laboratoire, parce que je souhaitais faire de l’internat.

Mais j’ai changé d’avis parce qu’en tant qu’ainée d’une famille de quatre personnes, j’ai estimé qu’il fallait que je rentre pour donner la chance à mes autres frères de pouvoir travailler et aider ma mère à s’occuper de nous, car mon père est décédé tôt.


Aujourd’hui, êtes-vous épanouie  dans ce que vous faites?

Oui, puisque c’est un métier que j’ai choisi.

C’est vrai que je voulais faire le laboratoire, mais finalement j’ai choisi l’officine parce que c’était plus pratique.

Par ailleurs, quand je suis revenue  au pays en 1978, les conditions pour créer une officine étaient beaucoup plus faciles que pour créer un laboratoire d’analyse.

J’ai donc choisi l’officine et c’est un choix qui me satisfait.


“C’est très épanouissant de faire de la recherche. Le but de la recherche, c’est d’améliorer le quotidien de l’être humain.”

Chantal Bian, pharmacienne.


 
Quelles sont les différentes recherches  que vous avez menées tout au long de votre carrière ?

La recherche d’une manière générale et dans notre domaine en particulier demande un gros investissement.

Aussi bien un investissement matériel qu’un investissement humain.

En ce qui me concerne, je n’ai pas eu ces moyens.

Cependant, j’ai été assez proche d'éminents chercheurs camerounais.

Ils ont tous les trois fait beaucoup de recherches en pharmacie, au point d’arriver à produire des médicaments.


Quelle place accordez-vous à la recherche en Afrique en général et au Cameroun en particulier ?

La recherche pour les pays d’Afrique est très importante.

Si nous avions des moyens à notre disposition, la première chose qui devrait être faite serait d’explorer toute notre pharmacopée traditionnelle.

Nous avons plusieurs personnes qui connaissent énormément de choses sur les plantes de nos pays.

Nous avons une flore très diversifiée et je pense que c’est un domaine à explorer.

Car, les médicaments qui sont en officine et qui viennent de l’étranger sont issus à 80 ou 90% des plantes et beaucoup ne le savent pas.

Donc, je pense que c’est dans les plantes, la flore, bref, dans notre environnement que nous allons trouver des solutions pour traiter les maladies auxquelles nous sommes confrontés au quotidien.

Seulement, il faudrait mettre en place une structure qui puisse permettre une collaboration fructueuse entre les tradi-praticiens qui connaissent beaucoup de choses et des personnes qui peuvent exploiter leurs connaissances pour le bien de tous.

J’ai par exemple une grand-mère qui soignait beaucoup de maux.

Je voyais chaque fois des gens défiler chez elle avec des enfants malades.

Donc, elle avait un savoir-faire dans un certain domaine bien particulier, car elle pouvait soigner plusieurs maladies.

Il y a déjà des choses qui sont reconnues  au niveau international. Notamment, les plantes qui permettent de soigner la jaunisse.

C’est connu qu’au Cameroun, nous avons beaucoup de plantes pour soigner cette maladie, mais, je suis sûre qu’il y en a d’autres.

Il y a des gens qui détiennent ce savoir-faire et je pense que c’est par là qu’il faut se diriger pour faire des recherches chez nous. 

C’est un savoir qui risque de disparaitre, si nous ne faisons rien, parce que nous avons une tradition orale et comme toute tradition orale, la transmission est plus délicate parce que déjà, on ne transmet pas à n’importe qui, étant donné qu’il y a des critères de transmission de ce savoir-faire.

Et je pense que c’est dommage parce que tous ces vieux qui partent avec ce savoir, c’est autant de bibliothèques qui brûlent comme le disait un auteur.

C’est dommage pour nous qui sommes attachés à nos traditions, parce que quand vous allez dans les pays européens notamment les pays que je connais bien, à l’instar de la France et de l’Allemagne, ils ne sont plus proches du savoir-faire traditionnel.

Nous sommes encore proches de ce savoir et c’est à nous de faire ce qu’il faut pour le récupérer. Et ça reste un très grand défi pour nous.

 
Est-il facile pour une femme de réussir une carrière de chercheur en Afrique ?

Dans les pharmacies d’officines au Cameroun, c’est très facile pour une femme d’exceller.

Ainsi donc, dans ce domaine, on n’a pas trop de problèmes à se réaliser en tant que pharmacien de sexe féminin.

Maintenant, il y a d’autres domaines tels que le laboratoire d’analyses et je crois que là aussi, les femmes n’ont pas beaucoup de problèmes.

Le troisième domaine qui est celui de la pharmacie d’industrie est un peu plus compliqué pour les femmes.

Elles n’y sont pas assez nombreuses. Peut-être parce qu’elles ne sont pas attirées par cette filière, mais probablement aussi parce que ce n’est pas courant de voir une femme dans ce secteur.


Pendant votre parcours, vous avez eu à travailler avec les hommes. Quels ont été vos rapports avec eux ?

Je n’ai vraiment aucun problème avec la gent masculine.

Mais je crois que la nature de la collaboration avec les hommes dépend de deux facteurs essentiels à savoir l’image qu’on se fait soi-même de la femme,  mais aussi la perception que nous faisons des autres.

Il est évident que lorsqu’on se sent bien dans sa peau, on n’a pas de problème relationnel avec les autres en général et la gent masculine en particulier.

Par contre, au niveau de l’officine, j’engage préférentiellement des femmes, parce qu’ailleurs, on engage préférentiellement des hommes.

On préfère en général les hommes parce qu’on se dit qu’en tant que femme, si elle est jeune, elle risque  d’avoir des obligations conjugales et matrimoniales et d’être absente.

Alors, en tant que femme dans notre secteur d’activité, la grande difficulté réside à ce niveau.

Mais il faut savoir concilier sa vie familiale et sa vie professionnelle. Et je ne pense pas que ce soit une difficulté propre aux pharmaciennes ou aux femmes chercheurs.


Quels conseils donneriez-vous à une femme qui voudrait se lancer dans le domaine de la recherche ?

Je lui dirais que c’est très épanouissant de faire de la recherche. Le but de la recherche, c’est d’améliorer le quotidien de l’être humain.

Je lui recommanderais aussi de travailler dur et d’avoir beaucoup d’abnégation.


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