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  • La menace terroriste entrave la recherche dans le Sahel

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Des projets de recherche essentiels pour le Sahel sont menacés en Afrique de l'Ouest, et notamment au Mali, en Mauritanie et au Niger, à mesure que les craintes d'attaques terroristes se renforcent et que les scientifiques abandonnent le travail de terrain dans des parties reculées de la région.

La France a renforcé sa présence militaire dans les trois pays dans le cadre de la 'guerre contre le terrorisme' suite à l'enlèvement de travailleurs humanitaires français et africains à Niamey, capitale du Niger en janvier dernier. Al Qaeda au Maghreb islamique (AQMI) a revendiqué ces enlèvements et la région a été placée en état d'alerte renforcée depuis la mort d'Oussama Ben Laden, fondateur du réseau Al Qaeda ; l'interdiction par la France des séjours dans le Sahel compromet déjà un important projet de recherche sur la mousson.

Pour Jacques Pages, directeur général délégué aux ressources et aux dispositifs du CIRAD, un centre français de recherche agricole pour le développement qui gère un nombre de projets dans la région, 'il est clair que nos activités sont affectées par la menace terroriste. Si cette situation dure trop longtemps, nous ne serons pas en mesure de poursuivre certains de ces projets, c'est une situation qui nous préoccupe.' .

Les conditions sécuritaires exercent une pression pécuniaire supplémentaire sur des fonds de recherche déjà limités, ajoute Pages. 'Nous allons devoir nous demander si on a les moyens de réaliser chaque projet de recherche.'

Les chercheurs locaux sont confinés dans les capitales tandis que les expatriés ont quitté les pays, entraînant une insuffisance du personnel notamment pour des projets transfrontaliers pourtant essentiels.

Des projets réduits ou arrêtés

Ainsi, la poursuite d'un programme de lutte antiacridienne en Mauritanie, dont les implications concernent des pays aussi éloignés que l'Arabie saoudite et le Yémen, n'a été possible qu'avec la mise en place d'une escorte militaire.

Selon Rolland Guis, le délégué du CIRAD pour l'Afrique, 'la période du mois de mars au mois de mai est une période de grande chaleur et de faible végétation, pendant laquelle les criquets se rassemblent au sol. Nous devons les traiter [avec du pesticide] avant qu'ils ne prennent leur envol et ne forment des colonies qui ravagent les cultures et détruisent tout. Et pour cela, il faut se rendre dans des zones reculées.'

'Au Niger, la situation est identique, nous nous déplaçons uniquement avec escorte et en convoi, et nous devons attendre qu'il y ait assez de voitures prêtes à partir. Il est clair qu'on ne peut pas faire de la recherche dans ces conditions,' a-t-il précisé.

Même les projets dans les pays voisins ont été touchés.

Une grande enquête en cours sur la baisse spectaculaire du niveau du Lac Tchad comprend des études régionales sur l'environnement et les changements climatiques. Pourtant, à cause de la mauvaise qualité des infrastructures, il est difficile d'atteindre les zones d'étude sans passer par les régions situées en zones considérées à haut risque, ce qui limite la collecte des données.

De même, des chercheurs travaillant sur un projet au Sénégal et destiné à la protection de la biodiversité le long du fleuve Sénégal ne peuvent atteindre une partie du bassin du fleuve en Mauritanie.  Par conséquent, les données sont insuffisantes et une analyse appropriée fait défaut.

Selon Pages, de nombreux projets devront être prolongés d'une année supplémentaire afin de pallier au manque de données de cette année, retardant ainsi les résultats de l'ensemble des projets.

Un homme sur une pirogue

Des études sur la baisse du niveau du Lac Tchad et la biodiversité du fleuve Sénégal sont aussi frappées

Flickr/10b travelling

Il faut absolument continuer

Bernard Dreyfus, directeur adjoint délégué à la science auprès de l'Institut de recherche pour le Développement en France estime que la poursuite des projets est essentielle, même sous forme réduite, puisque la rémunération de nombreux chercheurs africains en dépend. 'Ce qui est important c'est de ne pas laisser nos partenaires, les universités et les chercheurs, dans l'impasse,' a-t-il souligné.

Une stratégie possible pour contourner les problèmes de sécurité consiste à travailler à partir des pays voisins.

Ainsi, les agronomes qui travaillent sur l'amélioration du sorgho pour le Mali se sont redéployés au Burkina Faso.

'Pour les projets au Niger, nous faisons venir les étudiants et les chercheurs au Bénin pour travailler en équipe,' explique Dreyfus.

Or, les problèmes de sécurité risquent de s'étendre : les parties Nord du Burkina Faso sont aussi considérées à l'heure actuelle comme des zones délicates. En outre, de nombreux chercheurs locaux ne sont pas prêts à laisser leurs familles pour aller travailler dans les pays voisins.

Une autre solution consiste à s'appuyer davantage sur les chercheurs locaux pour le travail de terrain. 'Nous encourageons la progression des chercheurs locaux et leur confions plus de responsabilité. Ou alors, nous mutons les chercheurs d'autres programmes', explique Guis.

Plusieurs sources indiquent que les chercheurs locaux semblent ne pas s'inquiéter des risques sécuritaires, probablement parce qu'ils redoutent davantage les difficultés économiques que les menaces pesant sur leur sécurité personnelle, et qu'ils craignent de perdre leurs emplois et les collaborations avec le Nord.

Toutefois, Guis note que peu de chercheurs locaux sont prêts à s'installer dans les régions difficiles avec leurs familles pour assurer la continuité des projets.

Pages explique que l'une des 'principales inquiétudes' concerne l'impact de cette situation sur les partenariats avec les chercheurs africains, qui se voient informés de l'incapacité de voyager de leurs collaborateurs du Nord, mais qui doivent néanmoins assurer la continuité du projet, en se mettant en danger.

Et parce que les chercheurs potentiels ne peuvent fournir avec certitude des informations précises sur leurs projets de travail sur le terrain au moment de solliciter des subventions, les bailleurs de fonds hésitent à financer de nouveaux projets dans la région, selon Dreyfus.

'Le nombre de projets que les bailleurs de fonds s'engagent à financer dans cette région a chuté de manière drastique', regrette-t-il. 'Je connais personnellement des chercheurs qui ont abandonné leurs demandes de financement présentées à l'Agence nationale de la recherche en France.'

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