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Pour Larson,
  • Polio : les meurtres au Pakistan, une alerte pour les efforts d’éradication

Pour Larson, "l'éradication de la poliomyélite est devenue l'otage d'autres griefs sous-jacents"

Lecture rapide

  • Des défaillances locales et internationales sont à l’origine des récents meurtres d’agents de vaccination contre la poliomyélite

  • La priorité ne devrait pas être accordée à l’éradication au détriment d’autres problèmes de développement au Pakistan

  • Les prochaines étapes dans les efforts mondiaux devraient intégrer la nécessité d’une évaluation des réalités locales

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Pour Heidi Larson, l’assassinat d’agents de santé au Pakistan signifie que la dernière étape des efforts visant à éradiquer la maladie ne peut se dérouler selon la même routine.

Les assassinats tragiques de neuf agents de vaccination contre la poliomyélite au Pakistan le mois dernier, suivis du meurtre le jour du Nouvel An de sept autres agents locaux travaillant dans le développement communautaire, étaient à la fois un signal d’alarme pour les efforts mondiaux visant à éradiquer la poliomyélite sous sa forme actuelle, et un signe avant-coureur de l’état de détérioration du développement et de la sécurité dans le pays.

Les informations publiques et les débats privés du mois dernier sur ce qui s’est passé, les raisons et la nature des suites qui y seront données ont révélé un réseau complexe de défaillances des méthodes de gouvernance, l’inadéquation des structures de développement et un environnement de menaces multiples en matière de sécurité, sur les plans à la fois local et international.

Certains mettent ces décès sur le compte de l’absence de gouvernance locale et des mesures de sécurité inadéquates; d’autres supposent que c’est une conséquence de la décision largement critiquée de la CIA d’utiliser une fausse campagne de vaccination dans ses tentatives de localisation d’Oussama Ben Laden; d’autres encore semblent indiquer qu’il s’agit de menaces de fondamentalistes qui interdisent aux filles d’aller à l’école ou de travailler.

D’autres citent la 18ème révision constitutionnelle du Pakistan, approuvée en 2010, qui a transféré la responsabilité de la gestion de la santé du centre fédéral vers les provinces. Même si l’idée n’est pas en soi mauvaise,, elle nécessite des ressources humaines et financières.

La faiblesse des infrastructures de santé du Pakistan s’est traduite également aux yeux du public par la hausse spectaculaire des cas de rougeole --14 687 en 2012 contre 3890 en 2011 – ce qui a conduit à plus de 300 cas de décès d’enfants qui auraient pu être évités en 2012, contre 64 en 2011.

Eu égard à ces défis, qui s’inscrivent dans le contexte des étapes ultimes de l’éradication de la poliomyélite, qu’est-ce qui doit être fait pour maintenir l’impulsion, tout en étant conscient des réalités qui ont mis en danger la vie des agents de vaccination contre la poliomyélite?
 

Des préoccupations plus importantes


Malgré les objectifs du programme mondial de lutte contre la poliomyélite, la priorité ne devrait pas être accordée aux efforts d’éradication au détriment de tous les autres problèmes que connaît le Pakistan. Dans ce cas, cela pourrait être perçu par certains comme une insensibilité à des préoccupations et menaces tout aussi urgentes auxquelles ce pays doit faire face.

Au lieu de cela, les efforts visant à éradiquer la poliomyélite doivent tenir compte d’autres activités qui relèvent d’autres priorités locales - non pas en offrant temporairement d’autres services aux campagnes de vaccination contre la polio, mais plutôt en soutenant les mesures qui contribuent à un développement à long terme, à un développement durable.

Les agents de santé féminins (LHW) - nom donné au personnel de santé local de sexe féminin au Pakistan - ont été un symbole du rôle que le programme de lutte contre la poliomyélite a joué dans la mise en évidence des faiblesses sous-jacentes du système de santé. Ces agents ont ainsi utilisé la plate-forme offerte par la poliomyélite pour attirer l’attention sur leurs salaires insuffisants et l’incertitude liée à leur emploi , des préoccupations soulevées pour la première fois il y a plus de cinq ans.

Au cours de ces dernières années, leur frustration et leur colère se sont accentuées. Elles ont appelé à des boycotts pour obtenir des salaires réguliers et décents, des emplois permanents et, récemment, pour réclamer une meilleure sécurité. En août 2011, elles ont jeûné pour protester contre l’absence de salaire. Plus récemment, elles ont boycotté les campagnes de vaccination contre la poliomyélite et la rougeole pour se faire entendre.
 

Les boycotts des campagnes


L’attention du monde entier sur l’éradication de la poliomyélite impliquait, à certains moments, qu’elle devenait l’otage d’autres griefs sous-jacents.

Les dirigeants communautaires, par exemple, ont boycotté l’initiative au Pakistan, pour diverses raisons, y compris pour l’accès à l’eau potable et contre les coupures de courant.

L’ExpressTribune ,publié au Pakistan, a relaté un boycott citant les déclarations d’ un membre âgé d’une tribu: “Nos enfants meurent de la chaleur torride et des piqûres de moustiques, quelle différence y a-t-il s’ils meurent de poliomyélite? Nous poursuivrons notre boycott jusqu’à ce que le gouvernement satisfasse notre demande.” [1] Même une réunion de haut niveau d’écologistes et de spécialistes de la santé a mis sur la table la poliomyélite comme moyen de négociation pour obtenir des conditions sanitaires de meilleure qualité.

“Les efforts fournis par le Pakistan pour éradiquer la poliomyélite et atteindre les objectifs de développement durable sont voués à l’échec s’il n’y a pas une amélioration de l’accès à des conditions sanitaires sûres dans le pays”, a rapporté The News. [2]
 

Des défis plus importants


L’initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite a toujours eu pour objectif de contribuer également à renforcer l’immunité et les systèmes de santé. Le débat se poursuit sur terrain des ressources humaines et financières , s’interrogeant sur l’ investissement dans l’éradication de la poliomyélite, la contribution ou la nuisance à d’autres progrès en matière de santé et de développement, tout en gardant l’accent sur l’éradication.

Le rapport du Comité international de suivi de l’Initiative mondiale pour l’éradication de la poliomyélite de novembre 2012 résume le rôle d’interface entre l’initiative pour l’éradication de la poliomyélite et des questions plus générales de santé et de développement. Sur la page de couverture, le sous-titre énumère un certain nombre de “conditions essentielles” qui favorisent la survie du virus de la polio, dont le “défaut d’action politique, un faible leadership local, des dirigeants traditionnels et religieux désengagés, la corruption et le sous-financement des programmes “.

Aucun de ces éléments n’est central dans l’éradication de la polio, mais s’ajoute aux autres défis auxquel le développement humain doit faire face.

L’éradication de la poliomyélite est en effet une priorité pour la santé mondiale et, pour les dirigeants du Pakistan, l’échec de son éradication compromettrait certainement le positionnement régional et mondial déjà fragile de ce pays. Une mauvaise gestion a permis à cette maladie de se propager à la Chine, et représente un risque à l’Inde qui s’est efforcée de se préserver de la poliomyélite.

Mais ce ne sont pas les soucis de réputation des dirigeants nationaux qui sont le moteur des efforts d’éradication de la poliomyélite au niveau local. Les préoccupations liées à la santé et au développement, ainsi que la dynamique politique, varient considérablement selon les régions et même les quartiers, où les prestations de soins de santé, dont la vaccination contre la poliomyélite, ont réellement lieu.

Ces meurtres tragiques devraient constituer un signal d’alarme pour les efforts visant à éradiquer la poliomyélite. La dernière phase de l’éradication ne peut pas se dérouler comme si rien ne s’était passé. Chaque phase devra examiner attentivement les dynamiques politique, culturelle et opérationnelle locales -- non pas les dynamiques de l’année précédente, mais celles de la semaine en cours, et même chaque nouveau jour où elles fonctionnent.

Heidi Larson est maître de conférences et chercheur principal auprès d’un Projet d’appui à la confiance du public dans l’immunisation à la London School of Hygiene and Tropical Medicine, à Londres, au Royaume-Uni. Heidi peut être contacté à: [email protected]

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