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  • Comment parler de l'incertitude scientifique aux décideurs politiques

Si l'incertitude fait partie intégrante de la science, elle ne doit pas justifier l'indécision. Chandrika Nath nous explique comment parler de l'incertitude aux décideurs politiques.

En tant que scientifique, vous savez que l'incertitude est intrinsèque à la science. On ne peut pas répondre avec une totale certitude  à toutes les questions et même les théories largement acceptées peuvent être contestées par de nouvelles preuves.

Mais les non scientifiques -- et la plupart des décideurs politiques en font partie – en sont moins conscients. Les décideurs attendent en général des scientifiques scientifiques  des réponses définitives pour prendre leurs décisions.

Dans ces circonstances, comment fournir aux décideurs politiques les informations dont ils ont besoin tout en leur expliquant que l'incertitude est inhérente à la science?

Les sources de l'incertitude

Les systèmes naturels sont par nature variables. Que ce soit dans les systèmes climatiques ou dans les réactions humaines aux nouveaux médicaments, la variabilité peut rendre les prédictions incertaines.

La mesure des choses comporte également des incertitudes. En effet, aucune mesure n'est précise à 100 pour cent -- les instruments que nous utilisons, les personnes qui mesurent, et de nombreux autres facteurs, entraînent tous des imprécisions, et en conséquence des incertitudes.

L'erreur statistique (et le design expérimental) est liée à cela. Par exemple, l'incertitude dans les essais cliniques est liée à la taille de l'essai. Moins nombreuses sont les personnes impliquées, plus faible est l'efficacité statistique d'une étude et, par conséquent, la fiabilité du résultat..

Fondamentalement, l'incertitude découle également des lacunes -- en particulier pourdes systèmes complexes. Par exemple, il y a beaucoup de choses que nous ignorons sur les nuages. Etant donné qu'ils sont importants pour la détermination de la quantité d'énergie solaire qui atteint la surface de la Terre, nos lacunes impliquent un facteur d'incertitude dans les prévisions relatives aux changements climatiques.

Nuages au-dessus du parc national de Tanjung Puting, en Indonésie

L'incertitude peut survenir lorsqu'on traite des systèmes complexes tels que les nuages

Flickr/CIFOR

Dans certains cas, le facteur d'incertitude  peut être réduit  grâce à la collecte d'un plus grand nombre de données ou de données de meilleure qualité. Mais les incertitudes dans les systèmes naturels complexes, tels que la météo terrestre, signifient qu'aucun niveau pratique de recherche ne conduira à la certitude. Nous ne saurons jamais avec exactitude ce que sera la météo dans trois semaines.

L'incertitude génère l'indécision

L'incertitude fait avancer la science, et pousse les scientifiques à chercher constamment des réponses. Le physicien du 20ème du siècle, Richard Feynman, a un jour déclaré:"il est beaucoup plus intéressant de vivre sans savoir, que d'avoir des réponses qui pourraient être fausses".

Mais pour les décideurs politiques, l'incertitude est problématique, en particulier en ce qui concerne les choix controversés dans le domaine de l'environnement ou de la santé publique. Les décideurs politiques aiment avoir des réponses précises – ce qui est impossible dans le domaine scientifique.

En conséquence, bien que l'incertitude pousse les scientifiques à l'action, elle peut conduire les décideurs politiques à l'indécision. Ils retardent souvent la prise de décisions dans l'espoir d'éliminer les incertitudes. Et parfois, ils utilisent l'incertitude comme une excuse pour ne pas prendre des décisions impopulaires ou coûteuses.

Peut-être  faudrait-il dire aux décideurs politiques que l'incertitude n'est pas synonyme de science imparfaite. Par exemple, la grande majorité des scientifiques sont certains que les changements climatiques se produisent, même s'ils restent incertains quant aux résultats exacts.

L'une des façons les plus simples de le dire serait la suivante : "Nous ne savons pas tout, mais savons-nous assez pour prendre des décisions?"  

Comment ce qui est certains l'est-il assez?

Le mot 'assez' est le nœud du problème, et être capable de parler du degré d'incertitude dans l'information que vous présentez aux décideurs politiques est essentiel. Il faut rendre l'incertitude compréhensible. C'est beaucoup plus utile que de dire simplement : "Nous ne savons pas".

Parfois, nous avons une idée assez claire de ce qui pourrait se passer si une décision devait être prise, et à quel point serait plausible  le résultat. Dans ces situations, utilisez des déclarations probabilistes qui appuient vos conclusions.

Présentez le résultat le plus probable mais aussi d'autres. Par exemple, dites qu'à partir des données disponibles, il y a X pour cent de chances que le résultat 'A' se produise dans les 100 prochaines années et X pour cent de chances que ce soit le résultat 'B'.

Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a élaboré une 'échelle de probabilités' qui peut aider à lier les probabilités au langage quotidien. Quand ils disent qu'il est "hautement probable que les êtres humains aient exercé une influence considérable sur le réchauffement du climat", cela signifie qu'il y a "plus de 95 pour cent de chances" que ce soit le cas.

Cependant, il est prouvé que, même si les gens sont au courant de l'échelle de probabilités, chacun continue à interpréter les expressions qualitatives à sa manière. Donc, donnez aussi les pourcentages réels.

Le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-Moon, avec un rapport du GIEC l

Les rapports du GIEC utilisent une échelle de vraisemblance pour décrire les probabilités

Flickr/United Nations Photo

Expliquez, aussi simplement que possible, où se situent les principales incertitudes dans les preuves que vous exposez. Quelles sont les limites de tout modèle que vous avez utilisé? Vous appuyez-vous seulement sur un nombre limite d'études? Davantage de recherches pourraient-elles réduire certaines des incertitudes? Faites preuve de transparence sur les hypothèses qui ont été formulées dans chaque cas, et sur la qualité des preuves.

Si vous présentez une série de résultats qui prend également en compte différentes actions, cela peut aider à la prise de décisions. Par exemple, les spécialistes des changements climatiques présentent les résultats probables d'une forte réduction, d'une faible réduction et d'une non-réduction du tout des gaz à effet de serre.

Toutes les incertitudes ne sont pas quantifiables, surtout lorsque nous faisons sur l'avenir des prédictions, qui dépendent de nombreux facteurs inconnus. Mais de telles incertitudes devraient toujours être reconnues et prises en compte dans les projets.

Les responsables des plans relatifs à de futures pandémies peuvent vouloir se préparer pour le scénario pour lequel les scientifiques sont plus sûrs -- à savoir qu'il y aura un virus pandémique dans un avenir prévisible -- tout en tenant compte du fait que le virus en question ne peut pas être prédit avec précision. Par exemple, la pandémie de la grippe porcine a montré que les plans d'urgence ne devaient pas être basés uniquement sur les connaissances sur la grippe aviaire.

Les influences extérieures

La science n'est que l'un des nombreux facteurs que les décideurs politiques prennent en considération lors de la prise de décisions -- par exemple, ils pèsent également le coût de la décision, et la réaction qui sera celle du public.

Dès les années 1970, les scientifiques étaient préoccupés par les conséquences du réchauffement de la planète dû aux activités humaines. Mais le premier accord international pour lutter contre l ce réchauffement n'est entre en vigueur qu'en 1997. La décision politique a été retardée en partie à cause de l'incertitude scientifique.

Les décisions vont également varier suivant les personnes et les endroits, et les décideurs confrontés à des niveaux d'incertitude similaires peuvent prendre des décisions très différentes. Par exemple, il y a des incertitudes qui entourent l'innocuité des cultures génétiquement modifiées pour la santé humaine et l'environnement, et l'Union européenne n'a valide qu'une poignée de cultures génétiquement modifiées, en partie en raison des positions divergentes des Etats membres sur l'innocuité de la technologie des OGM.

Mais dans d'autres cas, les décideurs ont utilisé une approche différente. Bien que des incertitudes demeurent sur son impact à long terme, le coton génétiquement modifié représente 40 pour cent de tout le coton cultivé dans le monde entier.

Eliminer les incertitudes

Les scientifiques ont peu d'influence sur la manière dont les décideurs politiques utilisent leurs conclusions, mais ils doivent toujours leur parler clairement et ouvertement de toute incertitude contenue dans les informations qu'ils leur présentent. En le faisant, ils contribuent à faire en sorte que les incertitudes ne soient pas minimisées, exagérées, ou ignorées au profit d'intérêts politiques.

Il est important de faire preuve d'honnêteté et de transparence par rapport à l'origine de vos preuves. Quelle que soit votre passion pour une question, ne vous concentrez pas uniquement sur les scénarios extrêmes. Essayez de faire connaître l'éventail des résultats possibles.

Soyez aussi neutre et objectif que possible et laissez les faits parler d'eux-mêmes. Ne brossez pas un tableau "pessimiste" ou un tableau exagérément flatteur si les données ne le corroborent pas.

Ne vous focalisez pas trop sur ce que vous ne savez pas au détriment de ce que vous connaissez bien -- trouvez un équilibre raisonnable entre les deux.

Coton génétiquement modifié

Le coton génétiquement modifié est cultivé dans le monde entier malgré les incertitudes entourant son impact à long terme

Flickr/cliff1066™

Faites attention de ne pas rendre vos déclarations trop vagues dans le processus de traduction d'informations scientifiques en un langage que les décideurs politiques vont comprendre. Evitez d'utiliser des expressions telles que "une augmentation substantielle" ou "une petite réduction", sans les quantifier. A quel point est-elle substantielle?  A quel point est-elle petite?

Pourtant, il peut y avoir de la place pour la subjectivité, à condition qu'elle soit ancrée dans l'expérience. Parfois, si l'incertitude ne peut pas être correctement quantifiée, vous pouvez synthétiser les opinions subjectives d'un groupe d'experts. Cela s'appelle un 'avis d'experts'. Il est souvent utilisé pour faire des prévisions liées aux changements climatiques.

Nous ne connaissons pas encore le seuil de température qui permet d 'atteindre le 'point de basculement'  du climat de la Terre. Par conséquent, une façon d'eclaircir cette question est de demander aux experts ce qu'est ce seuil, en fonction de leur  degre de connaissance l des données existantes. Mais quand vous parlez d'incertitudes aux décideurs politiques, vous devez indiquer si elles sont fondées sur votre opinion ou sur une science objective.

Faire passer votre message

Vous assurer que vous parlez de l'incertitude dans tous vos contacts avec les décideurs politiques devrait signifier qu'au fil du temps, ils deviennent plus familiers avec le concept, et plus confiants quant à la prise de décisions malgré les incertitudes. Voir le guide d'information des décideurs politiques de SciDev.Net pour plus de conseils généraux sur les décideurs politiques d'information.

Ainsi, lors de la formulation des messages destinés aux décideurs politiques, assurez-vous de toujours y inclure des éléments sur les inconnues, bien qu'il soit tentant de les omettre pour laisser la place à des messages potentiellement plus intéressants.

Essayez de partager ce que vous avez appris sur le discours sur l'incertitude avec des collègues pour que d'autres scientifiques ne 'réinventent pas le fil à couper le beurre'. Envisagez d'organiser un dialogue de groupe dans votre service ou de faire circuler des  instructions écrites. Proposez vos services aux collègues cherchant à faire la même chose. Enfin, continuez à  tenter de transmettre d'autres informations. Après tout, la pratique permet de tendre vers la perfection.

Chandrika Nath est conseillère scientifique à l'Office parlementaire pour la science et la technologie, au Royaume-Uni, où elle dirige également un projet visant à aider les Parlements africains à trouver des moyens de fournir à leurs hommes politiques des informations scientifiques fiables.