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  • Politique scientifique africaine : approche fédéraliste ou régionaliste?

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Selon Linda Nordling, la dispute opposant l'année passée deux institutions panafricaines alimente le clivage entre les partisans d'approches régionaliste ou fédéraliste de la politique scientifique africaine.

La recherche et l'innovation sont deux domaines susceptibles de tirer avantage d'une coordination internationale des projets et d'une mise en commun des ressources de différents pays. Il est donc très regrettable qu'une rivalité née l'an dernier entre les deux principales institutions politiques panafricaines ait menacé le futur de programmes scientifiques à l'échelle du continent. Le désaccord pourrait aujourd'hui alimenter les tensions entre partisans d'une approche régionale et ceux d'une stratégie fédérale ou centraliséepour l'Afrique.

La Joute de l'an dernier

Des rumeurs de tensions entre le Département de la Science et Technologie du secrétariat de l'Union africaine (UA) à Addis Abeba en Ethiopie et le bureau scientifique du Nouveau Partenariat pour le Développement de l'Afrique (NEPAD) à Pretoria en Afrique du Sud, ont circulé un certain temps déjà avant que la polémique ne soit portée sur la place publique au mois de novembre 2007.

Le paroxysme fut atteint à Mombasa au Kenya où les délégués réunis pour la Conférence ministérielle africaine sur la Science et la Technologie (AMCOST) furent les témoins d'un véritable spectacle d'injures et de dénigrements.

Cette friction est née en partie d'une rivalité : à laquelle des deux institutions revient la responsabilité d'élaborer la politique scientifique continentale - l'UA et le NEPAD se disputant le leadership dans ce domaine.

Les institutions ne se parlaient plus. L'UA accusant le NEPAD de tenter d'insérer un projet (l'Initiative africaine sur les Indicateurs de la Science, de la Technologie et de l'Innovation) à l'ordre du jour de la réunion,  sans la consulter, alors même que l'Union travaillait sur un projet similaire.

Cette guerre ouverte a secoué la politique scientifique africaine dans ses fondements. Un observateur averti a estimé que cet état de choses tue tout enthousiasme pour la recherche au service du développement sur le continent.

Après cet épisode, les deux parties se sont réunies pour clarifier leurs prérogatives respectives. Il a ainsi été décidé que l'UA s'occuperait de l'élaboration des politiques, tandis que le NEPAD se chargerait de leur mise en oeuvre.

Le mois prochain (du 3 au 5 décembre), le Bureau AMCOST III se réunit à Abuja au Nigeria ; nous verrons si la division des tâches satisfait les deux agences. Avant cette date, un nouveau 'groupe' de responsables de politique scientifique réunissant divers acteurs, notamment les bailleurs de fonds internationaux, afin de dresser un 'calendrier' des programmes scientifiques africains pour l'année 2009. L'objectif étant d'éviter toute redondance des activités entre l'UA, le NEPAD et d'autres institutions telles que l'Organisation des Nations Unies pour l'Education, la Science et la Culture (UNESCO).

Un scepticisme croissant

Cette rixe a fait naître des doutes sur l'efficacité de l'architecture scientifique actuelle. D'aucuns jugent trop importante l'influence de l'UA sur l'élaboration des programmes scientifiques du continent africain. En principe, l'UA ne fait qu'élaborer des documents de politique destinés à l'appréciation des ministres africains. En pratique, l'AMCOST ne contrôle pas suffisamment les initiatives de l'Union, sans doute en raison de la faible participation des ministres aux réunions, cumulée à une regrettable tendance à dévier de l'ordre du jour lors des débats.

D'autres, par ailleurs, mettent en doute la capacité de l'UA à assurer le leadership sur les questions de politique, vu la faiblesse de ses ressources administratives.

'Il semble qu'il se pose un problème [à l'UA], peut-être parce qu'elle dispose d'un personnel insuffisant. Elle ne réagit pas très vite aux sollicitations,'  déclare Umar Bindir, Directeur de l'acquisition et de l'évaluation des technologies au Ministère fédéral de la Science du Nigéria.

Comme beaucoup d'autres, Bindir estime que l'UA doit déléguer certaines de ses responsabilités dans le domaine de l'élaboration des politiques aux différents regroupements politiques et économiques existants, les communautés économiques régionales.

Une telle subsidiarité cadrerait avec le Plan d'Action consolidé, un projet scientifique à l'échelle continentale élaboré en partenariat avec tous les principaux acteurs dans le domaine de la politique scientifique et adopté en 2005 par les pays africains et l'UA. Le renforcement des capacités scientifiques régionales, notamment au moyen de réseaux régionaux de bioscience à l'instar de SANBio en Afrique australe, compte parmi les objectifs de ce programme.

Mais pour Bindir, le niveau régional enregistre bien peu de progrès. 'Je ne pense pas que nous disposons au niveau de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'Ouest d'un système scientifique et technologique qui fonctionne,' précise-t-il. Les bureaux scientifiques régionaux participeront à une réunion du groupe à Abuja. Bindir estime que si leurs responsabilités étaient mieux définies, la rivalité opposant l'UA et le NEPAD pourrait s'estomper.

Fédéralisme contre régionalisme

Mais cette éventualité demeure peu probable, tant que les fédéralistes de l'UA auront la capacité d'entraver toute initiative régionale. Ainsi, l'UA a refusé d'apporter sa caution à un rapport qui propose une approche régionale de la lutte contre la pauvreté grâce aux biotechnologies. C'est pourquoi les auteurs du rapport, Calestous Juma, professeur d'origine kenyane à l'Université Harvard aux Etats-Unis et Ismail Serageldin, Directeur de la Librairie d'Alexandrie en Egypte, font la promotion de cette idée de manière indépendante.

Des approches régionales pour les biotechnologies sont promues indépendamment de l'UA et du NEPAD

CGIAR

L'opposition entre régionalistes et fédéralistes ne fera qu'accélérer la détérioration des rapports entre l'UA et le NEPAD. Mais quand et comment résoudre ce problème? Pour Bindir, cette tâche incombe à la réunion d'Abuja. 'Ce sont des questions que nous devons aborder ouvertement à Abuja si nous voulons y apporter des solutions', déclare-t-il. Sinon, ces divergences de vues vont s'aggraver.

Mais tout le monde ne partage pas cet avis. Crispus Kiamba, secrétaire particulier au ministère kenyan de la science et de la technologie, et Président du Comité directeur de l'AMCOST, propose que la réunion d'Abuja se préoccupe essentiellement des réalisations accomplies. Calestous Juma estime que rien ne changera si cette querelle reste le seul point à l'ordre du jour de la rencontre d'Abuja.

Il serait fort regrettable que tous les efforts et les fonds consacrés aux programmes scientifiques panafricains se perdent, les acteurs politiques se chamaillant au sujet des attributions des uns et des autres.

Malheureusement, même les bailleurs de fonds semblent prendre parti pour l'un ou l'autre des protagonistes. L'Union Européenne semble préférer une gestion centralisée tandis que le Japon qui a récemment lancé son propre programme pour le développement de l'Afrique favoriserait une approche plus multilatérale. Cette position semble recevoir un écho favorable auprès des ministres africains de la science, trente-deux d'entre eux ayant pris part à la première conférence ministérielle Japon-Afrique au mois d'octobre 2008, signe s'il en est du manque de confiance accordé aux méthodes de gestion de l'Union africaine. Quand seule une dizaine de ministres prennent part aux réunions de l'AMCOST, elles sont considérées comme un succès, après tout.

Coincés entre fédéralistes et régionalistes, il est logique que les pays africains réfléchissent à de nouvelles stratégies de développement de la par des accords bilatéraux ou multilatéraux parallèles. Mais peuvent-ils y parvenir sans mettre en danger ce que le NEPAD et l'UA ont pu construire ensemble –exhorter les gouvernements, par exemple, à porter leur budget scientifique à 1 pour cent du PIB d'ici à 2010 ? L'architecture actuelle n'est certes pas idéale, mais la démanteler pour repartir à zéro ne garantit pas l'édification d'une meilleure structure pour la remplacer.

Linda Nordling, ancienne rédactrice en chef de Research Africa.

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