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  • Analyse africaine : sans maturité politique, pas d’excellence

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L'Afrique doit faire fi de ses différences pour que ses projets dans les domaines de la recherche et de l'éducation portent fruit, soutient Linda Nordling.

L'Afrique regorge de projets visant à stimuler l'excellence en matière de recherche et d'enseignement. Des projets de création de centres d'excellence, de réseaux d'excellence et même des réseaux de centres d'excellence y coexistent déjà.

Aujourd'hui, un nouveau projet se propose de transformer ces initiatives en un 'espace' homogène d'enseignement supérieur et de recherche.

Pourtant, même si le modèle d'excellence que le continent suit actuellement est le bon, les expériences passées laissent présager que la jalousie politique entre les pays qui rivalisent pour accueillir des infrastructures scientifiques clés ne vienne entraver la collaboration nécessaire pour atteindre l'excellence en Afrique.

Inspirée du modèle européen

Le projet d'un Espace africain d'enseignement supérieur et de recherche (en anglais, African Higher Education and Research Space ou AHERS) a été proposé par des universitaires africains dans une note conceptuelle finalisée en janvier dernier par l'Association pour le développement de l'éducation en Afrique (ADEA).

Il stipule qu'une plus grande collaboration dans les domaines de l'enseignement et de la recherche et une mise en commun des ressources limitées sont essentielles pour lutter contre les problèmes tels que les taux élevés d'abandon dans les universités africaines et la faible qualité de la recherche et de l'enseignement.

Le concept s'inspire de deux initiatives européennes visant à stimuler la compétitivité : le Processus de Bologne dont l'objectif est d'harmoniser les diplômes universitaires et de stimuler la mobilité des étudiants ; et l'Espace européen de recherche, dans lequel les étudiants et les chercheurs se déplacent librement et les projets de recherche multinationaux sont financés sans complications.

Ces processus ont été couronnés de succès en Europe, où chaque année Bruxelles distribue des milliards d'euros aux réseaux de recherche européens.

Mais les modèles concoctés pour promouvoir l'excellence dans l'une des régions les plus développées du monde peuvent-ils réussir pour l'Afrique ?

L'excellence, du bas en haut

Pour Goolam Mohamedbhai, ancien vice-chancelier de l'Université de Maurice et l'un des consultants à l'origine de la note conceptuelle pour l'ADEA, l'AHERS ne sera pas une réplique exacte des efforts européens.

Ainsi, si l'espace de recherche africain se concentrera sur la réduction de la pauvreté, l'objectif principal de son homologue européen était d'accroître la capacité de recherche et d'innovation, déjà solide de ce continent, en renforçant l'influence de sa recherche sur le plan international.

Cela signifie que les scientifiques africains devront mettre l'accent sur des questions de recherche pertinentes pour le continent, sacrifiant peut-être la renommée internationale pour les priorités locales.

C'est déjà le cas en Tanzanie et dans d'autres pays qui ont augmenté le financement accordé à la recherche nationale dans des disciplines stratégiques.

Mohamedbhai juge que l'excellence se doit d'être forgée de manière ascendante, en récompensant les universitaires qui vont dans la bonne direction. "L'idée de décider soudainement qu'on a besoin d'un centre d'excellence et le mettre en place n'est pas possible dans le contexte africain".

Vu les ressources limitées de l'Afrique, la mise en commun de ces ressources – jugée nécessaire dans la note conceptuelle - est essentielle pour que l'excellence prenne racine.

Quand la politique s'en mêle

Mais la vision collaborative mise en avant avec l'AHERS est confrontée à un défi majeur. Si les décideurs africains affirment qu'ils veulent mettre en commun leurs ressources et travailler ensemble, la jalousie politique constitue souvent une entrave lorsque les projets atteignent le stade de la mise en œuvre, et des désaccords éclatent notamment à au sujet des choix d'implantation géographique des ressources communes.

Ainsi, les projets d'établir une Université panafricaine avec des réseaux régionaux d'écoles doctorales sont devenues victimes de querelles politiques l'année dernière lorsque les réseaux nord et sud n'ont pas pu s'entendre sur l'emplacement de leur siège respectif.

De même, une impasse persiste entre le Kenya et le Rwanda quant au pays qui aura l'occasion d'accueillir la future Commission scientifique et technologique de la Communauté des Etats de l'Afrique de l'Est -- pas un centre d'excellence en soi, mais un organisme très suivi pour la science dans la région, retardant sérieusement sa mise en place.

L'histoire nous apprend également que des partenariats ambitieux peuvent s'effondrer, même après leur mise en œuvre. Ainsi, l'Université de l'Afrique de l'Est qui regroupait les universités de Nairobi, au Kenya, de Dar Es Salaam, en Tanzanie et de Makerere, en Ouganda, dans les années 1960, s'est effondrée en 1970, à cause de questions politiques.

Faire face au malaise

Ces antécédents font-ils de l'AHERS une chimère ? J'espère que non. Mais pour que le débat sur la politique scientifique africaine avance, une dose de maturité est nécessaire.

L'Union européenne était une institution mature quand elle a entrepris la création de son 'espace' de recherche et d'enseignement supérieur. L'unité africaine est plus jeune, et donc plus fragile.

L'éclatement soudain de troubles en Afrique du Nord et ceux qui ont suivi l'élection en Côte d'Ivoire (et, dans une moindre mesure, au Sud Soudan et en Ouganda) sont là pour rappeler cet état des choses.

A ce stade, l'AHERS n'est autre qu'une vision. Sa mise en œuvre concrète reste à déterminer. L'ADEA élabore en ce sens une proposition afin d'accélérer les progrès, qui sera présentée à la Conférence des recteurs, des vice-présidents et présidents des universités africaines (COREVIP) cette année à Stellenbosch, en Afrique du Sud.

Ce projet doit être promu auprès des décideurs politiques sur le continent. L'Union africaine le soutient déjà -- mais les soutiens nationaux et régionaux sont fondamentaux pour le succès sur le terrain, et également pour surmonter les écueils politiques.

En fin de compte, il n'est pas possible de faire autrement : le sort de l'excellence de la recherche en Afrique sera lié à la capacité des pays du continent de mettre leurs querelles de côté pour œuvrer ensemble afin de soutenir la qualité, au vrai sens du erme.

S'ils y parviennent, tous ont à y gagner.

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