Rapprocher la science et le développement

  • Analyse africaine : Porter la science sur le marché

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Si des stratégies sont actuellement élaborées pour appliquer les fruits de la recherche africaine à la logique du marché, pourquoi faudrait-il attendre que des résolutions soient prises à l'échelle continentale? Linda Nordling s'interroge.

On s'attend généralement à ce que la recherche précède l'innovation. Il n'est dès lors pas surprenant que les décideurs africains aient été plus enclins à élaborer un schéma de développement de la recherche et non de marketing.  

Cependant, au mois de janvier 2008, le sommet des chefs d'Etat de l'Union Africaine a fini par adopter un plan d'action pour le développement accéléré de l'Afrique. Ce plan, appelé AIDA (qui signifie 'récompense' en kiswahili), comporte de nombreuses initiatives destinées à l'amélioration du marketing des résultats de la recherche. Par ailleurs, le mois prochain (janvier 2009), une stratégie de mise en œuvre de ce plan sera présentée au sommet des chefs d'Etat prévu à Addis Abeba, en Ethiopie.

Mettre l'accent sur le marché

Il existe une forte synergie entre l'AIDA et le Plan d'action consolidé (PAC) pour le Développement de la Science, adopté par les ministres africains de la science en 2005. Ainsi, les deux initiatives sont favorables à la création de 'centres d'excellence' dans le domaine de la recherche scientifique et à l'augmentation du budget scientifique, le portant à 1 pour cent du produit intérieur brut.

Mais contrairement au PAC, qui plaide pour une recherche utile, l'AIDA insiste sur la mise sur le marché des résultats. Elle présente une Initiative africaine d'Innovation technologique  qui définit la mise en place de réseaux africains pour l'élaboration, l'essai et la certification des produits, l'appui aux entreprises et le transfert des technologies.

Les priorités immédiates de l'AIDA sont, entre autres, la création de chaires d'innovation dans les universités africaines – un projet de recherche collaborative en cours d'application sous la direction de l'ONUDI, l'agence des Nations Unies chargée du développement industriel.

Parmi les projets à plus long terme, on peut citer la mise en place de centres régionaux d'anticipation technologique, mais aussi l'introduction de mesures incitatives, telles que des exonérations fiscales au bénéfice des entreprises spécialisées dans la recherche et le développement.

Trouver des financements

Le plan de mise en oeuvre prévoit également différentes options de financement de l'AIDA. Il propose de prélever de l'argent sur les marchés boursiers locaux (une idée peut-être risquée, compte tenu de la crise actuelle de la finance internationale), de faire appel à des institutions de financement du développement,  comme la Banque africaine de Développement, et de créer des fonds nationaux.

Il propose également de créer un fonds panafricain pour les programmes de développement industriel – à l'image du Fonds africain pour la Science et l'Innovation(ASIF) proposé par le PAC.

Toutefois, les personnes connaissant l'évolution du dossier de l'ASIF le savent, la mise en place de fonds continentaux n'est pas une chose aisée. Les ministres africains de la science ont retiré de l'ordre du jour du sommet des chefs d'Etat de l'UA en 2007 la proposition de création de l'ASIF, jugeant ce projet trop vague. Depuis lors, le volet éducation a été ajouté au Fonds ASIF et la Banque africaine de Développement va lancer une étude de faisabilité pour son hébergement (voir  L'Idée d'un fonds scientifique panafricain gagne du terrain).

Avec la crise financière internationale qui frappe les pays africains et les bailleurs de fonds, le fonds AIDA va probablement connaître des difficultés de développement. Il serait cependant regrettable que les craintes liées au financement bloquent sa mise en place.

Certes, l'intégration des éléments de l'AIDA dans les politiques nationales peut s'avérer moins coûteuse pour les pays africains qu'ils ne le craignent. Le manque de ressources financières n'est pas un obstacle insurmontable pour le développement industriel, estime Calestous Juma, professeur de développement international à l'université d'Harvard, aux Etats-Unis. "L'architecture institutionnelle et l'absence de compétences sont les principaux obstacles" précise-t-il.

Juma relève que les défis auxquels l'Afrique fait face dans l'utilisation des savoirs ne sont pas si différents de ceux qu'ont connu les pays développés, certains d'entre eux ayant dépensé des sommes très importantes pour rattraper leurs 'retards en matière d'innovation'- avec des résultats mitigés.

Il faut plus que de l'argent

Florence Wambugu, la 'banana mamma du Kenya' est l'exemple de quelqu'un qui a pu 'faire mieux avec peu', en améliorant la culture de la banane, simplement grâce à la technologie de la culture des tissus (voir 'Questions-Réponses : Florence Wambugu nous commente l'agriculture africaine')

L'expérience de l'Afrique du sud démontre également que l'argent seul ne suffit pas. Les chercheurs sud-africains disposent de meilleures ressources par rapport à la plupart des chercheurs des autres pays africains, et l'industrie de ce pays est, comparativement à ses voisins, relativement développée. Cependant, les efforts de promotion de l'innovation, notamment la mise en place d'un fonds d'innovation pour les inventeurs et les start-up, n'ont jusqu'à présent pas eu d'impact. Actuellement, ce pays met en place une Agence pour l'innovation technologique afin de regrouper sous une seule structure toutes les activités dans le domaine de l'innovation, dans l'espoir que cette mesure améliorera le retour sur investissements.

Les partenariats entre pays développés et pays en développement sont une approche qui peut être couronnée de succès. Ainsi, le Partenariat pour le Transfert des connaissances en Afrique du British Council assure le pilotage de projets à travers lesquels le secteur privé et les universités africaines et britanniques ont constitué des partenariats pour la commercialisation des produits. Ce programme est déjà en place et fonctionne en Ouganda, où il assure le financement d'un partenariat entre JDG Africa Ltd, une entreprise qui produit du sel brut, et l'Université des Sciences et Technologies de Mbarara. Ensemble, elles travaillent sur des méthodes d'iodation.

Le Nigéria, un exemple d'innovation

En attendant d'élaborer un calendrier continental de l'innovation qui fonctionnerait, les décideurs devront eux-mêmes faire preuve d'imagination pour stimuler l'esprit d'entreprise sur le continent.

Le Nigéria est un pays qui sort progressivement des sentiers battus. Au cours des dernières années, il a mis en place un ensemble de projets  patriotiques avec un grand potentiel d'application aux exigences locales. Par exemple, grâce à ses propres satellites, il a pu étudier la dégradation de l'environnement dans le Delta du Niger.

Sous la direction de l'ancien ministre de la recherche, Turner Isoun, les instituts de recherche du Nigéria ont mis l'accent sur la recherche. L'impact a été immédiat. Isoun lui-même a été le pionnier de la domestication des rats de brousse dont la viande est consommée dans la région.

L'actuel ministre de la recherche, Grace Ekphiwre, déclare également vouloir investir dans une recherche qui permette de tirer durablement profit des importantes ressources naturelles du pays.

Mais c'est le projet de la construction d'un 'méga parc scientifique' sur la route qui relie la capitale (Abuja) à son aéroport, qui est le plus ambitieux en matière de planification de l'innovation en Afrique sub-saharienne.

Cette zone abrite déjà le centre spatial Obasanjo (la station de contrôle des satellites du Nigéria) et le campus d'Abuja de l'Université africaine des Sciences et Technologies et l'Agence nationale des Infrastructures scientifiques et d'Ingénierie.

Umar Bindir, Directeur au Ministère nigérian de la science et de la technologie souhaiterait impliquer davantage de chercheurs et intensifier la recherche, les regrouper dans un cadre susceptible de contribuer à la mise sur le marché des résultats de la recherche. Faire en sorte, par exemple, que les chercheurs en botanique qui travaillent sur l'amélioration de la tomate s'installent auprès des agriculteurs qui cultivent et vendent ce produit sur les marchés locaux.

Il faudra peut-être au Nigéria plusieurs années de travail pour réaliser la vision de Bindir. Mais son initiative constitue la preuve qu'il n'est pas nécessaire d'attendre que des résolutions soient prises au niveau continental avant de commencer à promouvoir l'innovation dans son propre pays. Il faut simplement quelques bonnes idées, au sens propre du terme.

Linda Nordling est l'ancienne rédactrice en chef de Research Africa.

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