Rapprocher la science et le développement

  • Analyse africaine : les donateurs peuvent-ils prouver l'efficacité de leur aide ?

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La recherche pour le développement a-t-elle une utilité pour l'Afrique ? Cela peut paraître une question étrange, notamment lorsqu'elle est posée par ce site Internet. Mais c'est là une question fondamentale, et les bailleurs de fonds se la posent de plus en plus.

Cela s'explique facilement. Les plans de relance injectant des milliards dans leurs économies durement frappées par la récession, les gouvernements des pays riches s'interrogent quant au bon usage de l'argent du contribuable, des milliards alloués à l'aide extérieure, alors que le chômage progresse et que la crise immobilière perdure.  

Ce n'est pas qu'une question de cupidité. Des voix s'élèvent aussi pour critiquer l'aide, l'accusant d'aggraver plutôt que d'alléger la pauvreté.  L'économiste zambienne Dambisa Moyo dans son dernier ouvrage intitulé L'Aide fatale (Dead Aid), en est l'écho le plus médiatisé.

Il n'est par conséquent pas surprenant que les organismes d'aide soient confrontés à la nécessité de démontrer que leurs budgets sont utilisés de façon efficace.

Scepticismes

Plus surprenant, ce débat suscite le plus de passion en Suède, pays réputé pour son altruisme et pacifisme.

Ce pays consacre plus de 90 millions de couronnes (US$ 13 millions) chaque jour à l'aide, dont une majorité alloué à l'Afrique. Mais, la crise financière progressant, l'aide y est désormais jugée avec scepticisme, et notamment suite à la révélation en mai des millions de couronnes suédoises aurait été détournés au ministère zambien de la santé.

Parmi les sceptiques figure Gunilla Karlsson, ministre suédoise de la coopération, qui le mois dernier a plaidé pour un débat 'plus honnête' sur les vraies capacités de l'aide.

Le budget suédois de l'aide au développement subit déjà les effets de la nouvelle conjoncture financière et politique. L'Agence suédoise de Coopération au Développement international (SIDA) envisage de réduire l 'enveloppe 2010 consacrée à la 'coopération à la recherche avec les pays en développement' d'environ US$ 148 millions à US$ 112 millions (voir La Suède réduit son budget d'aide à la recherche).

D'autres pays pourraient également procéder à des réductions. Un représentant de Irish Aid a confié au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net) que l'Irlande envisage une possible réduction des montants initialement prévus pour 2010 pour l'ensemble de l'aide au développement du pays de 20 pour cent. De même, un représentant de l'Organisation de Coopération et de Développement économiques (OCDE), organisme qui centralise les données internationales sur les flux d'aide, dit s'attendre à une baisse globale en 2010. 

Toute réduction des budgets d'aide à l'Afrique viendrait s'ajouter aux baisses des financements à capitaux privés auxquels le continent fait déjà face (voir Analyse africaine : L'impact de la crise financière sur l'aide au développement).

Cette situation suscite des inquiétudes dans le monde en développement. Des représentants du Groupe consultatif sur la Recherche agricole internationale (CGIAR), qui pourrait pâtir des réductions dans l'enveloppe budgétaire suédoise, ont déclaré au début de ce mois que les Suédois risquent ainsi de 'nuire gravement' aux potentiels avantages à long-terme de leurs investissements passés.

Montrez-nous que ça marche !

Même sur les bailleurs de fonds qui ne parlent pas ouvertement de réduire leurs contributions sont désormais sommés d'apporter la preuve que leurs dotations sont justifiées – il leur faut montrer l'efficacité de l'aide, à la fois à l'égard des bénéficiaires et des contribuables qui paient l'addition.  

Ainsi, le Département pour le Développement international du Royaume-Uni (DFID) met un nouvel accent sur le suivi et l'évaluation des résultats des projets qu'il finance. Au mois de juin, le ministère a rendu public une politique d'évaluation pour orienter cette démarche. La stratégie suggère un rôle accru pour les pays en développement.

'Nous devons mieux faire dans la transparence de nos dépenses. Cela nous impose de mettre davantage d'accent sur l'utilisation efficace des ressources, d'améliorer la gestion du risque et, naturellement, de montrer où et comment nos investissements produisent des résultats tangibles', explique Abigail Mulhall de l'équipe du DFID chargée de l'application des résultats de la recherche. 'Si les investissements ne produisent pas des résultats tangibles, ou s'ils échouent, il faudra aussi en rendre compte', poursuit-elle.

Le DFID étudie également des stratégies visant à encourager les pays en développement à adopter davantage les recommandations de ses travaux de recherche. Lors d'un séminaire organisé à Stellenbosch en Afrique du Sud le 14 septembre dernier, le ministère a ainsi réunit spécialistes de la communication, décideurs politiques et chercheurs, afin de discuter de l'idée de la mise en place d'une agence mondiale de communication sur la recherche.

Une telle organisation, que le DFID lancera sous forme d'essai selon toute vraisemblance sur le continent africain, aurait pour but d'aider les chercheurs à faire passer leurs messages auprès des gouvernements et des médias, et inversement. Plus exactement, l'objectif serait de soutenir les bénéficiaires de subventions du DFID, à qui l'on demande de consacrer au moins dix pour cent de leurs budgets à des activités de vulgarisation, pour qu'ils puissent mieux planifier et mettre en œuvre cet aspect de leurs activités.

Attention aux subterfuges

Or, comme l'a fait remarqué un chercheur lors du séminaire de Stellenbosch, faire en sorte que les résultats de la recherche sont disponibles n'implique pas pour autant qu'ils seront utilisés. Il faut pour se faire 'une soif de savoir'. Susciter cette demande pourrait bien s'avérer le plus gros défi à relever par les organismes d'aide au développement soucieux de garantir l'efficacité de leur travail.

La critique de 'l'industrie' suédoise de la coopération a mis les bailleurs de fonds sur la défensive. S'il juge nécessaire que l'aide ait des résultats tangibles, le directeur de SIDA a estimé le mois dernier qu'il est impossible de garantir une réussite à cent pour cent, les sphères d'interventions étant dans les pays en développement parmi les plus corrompus et les plus dangereux..

De tels commentaires, malgré leur bonne intention, donnent l'impression qu'un certain degré de mauvaise gestion peut être tolérable, et risquent ainsi de conforter certains dans leur opposition à l'aide au développement.

Or, la réputation des organismes d'aide étant en jeu, il leur faudra certainement examiner de plus près l'efficacité de l'aide.  Les bailleurs de fonds doivent profiter de cette période de vaches maigres pour convaincre le contribuable de leur utilité. 

Cela pourrait contribuer à redorer leur blason. Par ailleurs, les personnes convaincues du rôle de la science dans le développement ont ici l'occasion de fournir des preuves concrètes venant confirmer la rhétorique qui avait incité des organismes comme le SIDA à investir dans la science africaine. Si l'investissement dans la science et la technologie est un moyen efficace de stimulation du développement, il ne devrait pas être difficile, à ce jour, d'en démontrer l'évidence.

La journaliste Linda Nordling, spécialiste de la politique africaine pour la science, l'éducation et le développement est basée au Cap en Afrique du Sud. Première rédactrice en chef de Research Africa, elle collabore au Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net) et contribue à des journaux comme The Guardian, Nature, etc.

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