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  • Une gestion de l'aide guidée par le marché entraînerait une hécatombe

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Même si l'aide à elle seule ne suffit pas pour résoudre tous les problèmes de l'Afrique, elle est à l'origine de quelques succès éclatants, d'après Jamie Drummond de la revue DATA.

Depuis peu, un groupe de critiques – peu nombreux mais bons communicateurs – focalisent l’attention des médias en attaquant l’aide au développement et en dénigrant les Objectifs du Millénaire pour le Développement.

C’est à William Easterly que l’on doit le dernier grand coup, lorsqu’il a déclaré souhaiter que les "grandes stratégies d’aide soient repensées" (voir Il est temps de repenser les grandes stratégies d’aide). Il qualifie l’Afrique de continent inondé par l’aide au développement, une assistance qui pour autant montre peu de résultats apparents.

Là où les critiques se trompent

L’échelle de temps est un élément important dans ce débat. Les critiques de l’aide au développement mettent souvent l’accent sur les milliards de dollars dépensés par les gouvernements occidentaux au cours des quatre ou cinq dernières décennies, surtout en Afrique. Ils ne tiennent pas compte des distorsions dues aux enjeux politiques de la guerre froide, lorsque l’aide était détournée pour soutenir les dictateurs plutôt que de servir à améliorer le sort des pauvres. Les critiques choisissent également d’ignorer de nouveaux modèles de programmes d’aide, particulièrement en éducation et en santé, qui obtiennent de bons résultats. Au contraire, ces programmes devraient être reproduits puisque, dans l’ensemble, ils parviennent à leurs fins.

Le groupe de pression africain DATA (Dette, Sida, Commerce, Afrique [Debt AIDS Trade Africa]) concentre ses efforts en Afrique sub-saharienne, dans des domaines où les stéréotypes ont la vie dure. Les images de pauvreté et de guerre qui dominent les médias occidentaux viennent renforcer les arguments qui cherchent à démontrer l’échec des programmes d’aide. En réalité, le nombre de pays en guerre en Afrique a diminué, passant de 16 en 2002 à cinq aujourd’hui. Alors qu’il n’y avait sur le continent que trois démocraties élues en 1989, en 2005 leur nombre était passé à 18. Et des 20 pays africains qui profitent actuellement d’une croissance économique de cinq pour cent ou plus, 17 d’entre eux maintiennent ce rythme en moyenne depuis une décennie.

Les pays africains qui servent de modèle ont généralement à leur avantage plusieurs facteurs : une bonne gouvernance (ou qui va en s’améliorant), une solide stratégie de développement national, une réelle volonté de favoriser le commerce régional et mondial, d’obtenir l’annulation de leur dette et de recevoir des financements généreux et efficaces accordés par les bailleurs internationaux. C’est souvent la combinaison de ces facteurs qui donne suite aux investissements et à la croissance.

L’ancien président du Mozambique, Joaquim Chissano, vient d’être nommé premier lauréat du prix Mo Ibrahim, qui récompense le leadership et la bonne gouvernance en Afrique. Sous sa direction, l’aide au développement par personne a augmenté, de US$ 49 en 2000 à US$ 63 en 2004. A la même période, la croissance économique est passé de deux à huit pour cent et le taux de mortalité des enfants de cinq ans et moins a chuté, de 178 à 152 décès pour 1 000 naissances.

En Tanzanie, le nombre d’enquêtes pour corruption a doublé suite aux efforts du gouvernement pour renforcer l’État de droit. Le montant d’aide par personne a aussi augmenté, de US$ 29 en 2000 à US$ 46 en 2004, avec une croissance annuelle de trois à cinq pour cent. Les inscriptions à l’école primaire ont bondi de plus de trois millions d’écoliers tandis que le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans a diminué, de 141 à 126 décès pour 1 000 enfants.

Pourquoi l’aide fonctionne

Si l’aide n’est pas une solution en soi, elle a eu un rôle déterminant à jouer dans ces réussites africaines.

Easterly a raison quand il affirme que les stratégies de "taille unique", et dirigées de haut en bas par les bailleurs de fonds ne fonctionnent pas. Néanmoins, cela ne veut pas dire que seulement les "petits projets fragmentaires" méritent d’être considérés. En renforçant le sentiment d’appartenance nationale et en s’adaptant aux besoins locaux, des programmes d’aide peuvent également être efficaces – même s’ils sont ambitieux.

Le Fonds mondial de Lutte contre le SIDA, la Tuberculose et le Paludisme offre un bon exemple d’un mécanisme de financement international guidé par les besoins nationaux. Le Fonds mondial est un organisme indépendant et multilatéral qui est financé principalement par les gouvernements du G8 et de l’Union Européenne. Toutes les subventions sont attribuées sur la base des demandes élaborées au niveau national en consultation avec des responsables en santé, des praticiens et des organisations non gouvernementales.

Voilà exactement un exemple de ce que réclament les critiques : une aide fondée sur les besoins réels. La réussite ou non du programme est mesurée et évaluée, des résultats insatisfaisants entraînant la fin du financement.

Ainsi, la distribution de milliers de filets anti-moustiques imprégnés d’insecticide, financée par les subventions du Fonds mondial, a contribué à la réduction significative dans le taux de paludisme dans certaines régions du Kenya et l’Afrique australe. Au Rwanda, où le Fonds soutient des programmes de dépistage du VIH et la distribution d’antirétroviraux, le taux de prévalence du VIH est en baisse.

L’aide au développement peut aussi stimuler les réformes. Afin de préserver son éligibilité pour les subventions de la Société de Compte du Millénaire (Millenium Challenge Corporation) initié par le gouvernement américain, le gouvernement du Madagascar a réduit de 80 pour cent le montant de capital nécessaire pour créer une nouvelle entreprise. Par la suite, l’enregistrement de nouvelles entreprises a bondi de 26 pour cent. Des centaines de firmes ont ainsi été intégrées à l’économie formelle, améliorant de ce fait leur accès au crédit, et leur participation à l’effort fiscal du pays.

Alors même que les mécanismes utilisés par les bailleurs pour fournir l’aide s’améliorent, le suivi de l’aide au sein des pays bénéficiaires devient de plus en plus transparent. En Ouganda, le programme d’Enquêtes de Suivi des Dépenses publiques, établi en collaboration avec la Banque Mondiale et d’autres donateurs, a révélé des instances de corruption dans l’allocation des budgets publics, notamment dans le secteur de l’éducation. Entre 1991 et 1996, seulement 13 pour cent des financements prévus pour l’éducation parvenaient aux écoles; en 2000, le taux se situait à 80 pour cent.

Par ailleurs, le Nigeria et l’Ouganda ont élaboré des mécanismes permettant de diriger les économies réalisées grâce à la réduction de la dette - suite à l’Initiative en faveur des Pays pauvres très endettés - vers des projets de réduction de la pauvreté telles que le développement de routes en régions rurales, l’agriculture, la santé primaire, l’éducation primaire et l’approvisionnement en eau.

Vers une aide plus efficace

Easterly et les autres critiques ont raison quand ils affirment que les individus chargés des programmes d’aide qui échouent ne sont que trop rarement tenus responsables – ce sont seulement les pauvres qui pâtissent de ces échecs. C’est pourquoi DATA fait également campagne pour promouvoir la démocratisation, la responsabilisation et la transparence, autant chez les pays donateurs que chez les pays bénéficiaires.

Afin de faciliter la compréhension des décideurs politiques sur ce qui fait le succès ou l’échec de différentes stratégies d’aide au développement, il faut impérativement suivre, évaluer et publier les résultats obtenus – qu’ils soient bons ou mauvais. Trop de pays, dont certains membres du G8, se refusent toujours à signer et mettre en œuvre la Convention des Nations Unies contre la corruption. De même, les lignes directrices de l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement économiques) sur le commerce avec les pays en développement n’est respecté que dans les paroles, et non dans les actes, dans plusieurs capitales de l’Union Européenne et du G8.

Les critiques affirment que c’est le commerce et les investissements qui finiront par sortir des centaines de million d’africains de la pauvreté. Un jour, peut-être auront-ils raison. Entre-temps, 38 millions d’enfants en Afrique ne vont pas à l’école et les soins de santés sont insuffisants.

Pour le seul traitement du sida, l’aide internationale a aidé à sauver les vies de 1,3 million d’Africains au cours des quatre dernières années. Ce "grand programme" n’est pas guidé par des bailleurs, mais bien par la demande des gouvernements bénéficiaires, les travailleurs en soins de santés et la société civile. Certes, le marché assurera un jour une meilleure distribution des médicaments, mais c’est le secteur public qui doit guider le processus – et en Afrique, cela signifie d’avantage d’aide internationale. Une solution qui dépendrait uniquement du marché pour remédier à ce problème entraînerait la mort de millions de personnes.

Jamie Drummond est le directeur exécutif de DATA (Dette, Sida, Commerce, Afrique [Debt AIDS Trade Africa]), www.data.org

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