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Relever le défi nutritionnel en 7 points
  • Relever le défi nutritionnel en 7 points

Crédit image: Franco Volpato

Lecture rapide

  • 800 M de gens souffrent de la faim, alors que 1,3 Md de tonnes d’aliments sont jetés

  • Relever le défi nutritionnel requiert l'implication de tous les secteurs

  • Le secteur privé, en particulier, ainsi que la science, ont un rôle important à jouer

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Le Rapport mondial 2017 sur la nutrition, présenté lors du cinquième Rassemblement mondial du Mouvement Scaling Up Nutrition (Mouvement pour le renforcement de la nutrition - SUN), tenu du 7 au 9 novembre 2017 à Abidjan, indique que les économies africaines perdent entre 1,9 et 16,5 % de leur PIB chaque année à cause de l’augmentation de la mortalité, de l’absentéisme, des maladies chroniques (et de leurs coûts), et de la perte de productivité associée.
 
Ce rapport précède de quelques jours celui du Bureau régional de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l'Afrique, publié ce jour et qui révèle que la dénutrition persiste dans la région et que le nombre d'enfants souffrant d'un retard de croissance a augmenté.

“Nous n’atteindrons aucun les ODD d’ici à 2030 sans un changement radical dans notre réponse à la malnutrition sous toutes ses formes.”

Jessica Fanzo


A l’occasion du rassemblement d'Abidjan – le premier du genre organisé en Afrique par le mouvement SUN -, acteurs, experts et spécialistes venus de plusieurs pays ont relevé l’urgence d’agir sur la nutrition, "sous peine de freiner le développement humain dans son ensemble".

"Nous n’atteindrons aucun les ODD d’ici à 2030 sans un changement radical dans notre réponse à la malnutrition sous toutes ses formes", prévient, d’entrée, Jessica Fanzo, coprésidente du groupe d’experts indépendants du rapport mondial sur la nutrition.

Sécurité alimentaire

Pour le président de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi Adesina, il faut d’abord vaincre la faim pour lutter efficacement contre la malnutrition.

Déplorant que 800 millions de personnes vivent dans la faim alors que 1,3 milliard de tonnes d’aliments sont jetés chaque année dans le monde, Akinwumi Adesina plaide pour une politique orientée vers la productivité agricole, la transformation des produits et la diversification des cultures.

Une fois que les populations disposeront de suffisamment d’aliments pour se nourrir, "le reste ne sera qu’une question d’éducation", ajoute le président de la BAD, par ailleurs lauréat 2017 du Prix mondial de l’alimentation.

En Afrique, où 300 millions de personnes sont sous-alimentées, Akinwumi Adesina trouve inadmissible qu’on dépense 35 milliards de dollars (près de 19.500 milliards de CFA) par an en importation de produits alimentaires, alors que ce continent dispose de 65% des terres arables non cultivées de la planète.

Il faut donc améliorer les techniques culturales et de traitement des sols pour répondre effacement à la faim, estime-t-il.  

Mais "il faut aussi un équilibre de la répartition des ressources dans le monde, car certaines régions ont suffisamment de ressources, pendant que d’autres n’ont presque rien", suggère pour sa part Jean-Christian Amédée Mandjéka, spécialiste en nutrition et science des aliments et enseignant-chercheur à l’Université de Bangui, en République centrafricaine, dans une interview avec SciDev.Net.

"Ancrage institutionnel"

"Le Rapport mondial sur la nutrition démontre que nous ne pouvons pas traiter les différents problèmes nutritionnels de manière distincte les uns des autres, qu’ils sont intimement liés et qu’ils peuvent être imputés aux inégalités partout dans le monde", explique pour sa part Anthony Lake, directeur exécutif du Fonds des Nations unies pour l'Enfance (UNICEF), également président du Groupe principal du mouvement SUN.

"Il est crucial d’abandonner cette approche cloisonnée qui entrave les progrès, tout en reconnaissant le rôle de tous les autres secteurs du développement qui sont susceptibles d’impulser le changement", soutient-il.

Le fait que les points focaux en matière de nutrition sont rattachés ou logés au cabinet du Premier ministre dans certains pays comme en Côte d’Ivoire, est ainsi considéré une option idéale.

"La lutte contre le fléau de la malnutrition mérite un plus grand engagement, c’est-à-dire à un plus haut niveau pour impacter toutes les parties prenantes, pour que nous puissions espérer d’ici à 2030, réduire de façon significative la malnutrition", a confié à SciDev.Net, le ministre gabonais de l’Agriculture et de l’Elevage, Yves Fernand Manfoumbi.

Un bon ancrage institutionnel de la question nutritive peut favoriser une collaboration mutuellement bénéfique en la matière entre les pays. "Cela permettra le transfert de compétences et le partage d’expériences, parce qu’il y a des pays qui ont traversé des situations difficiles et qui ont réussi à s’en sortir", fait encore observer Jean-Christian Mandjéka.

Secteur privé

Autre chantier évoqué par les experts : l'apport du secteur privé. Le Niger, qui semble en avoir fait son credo, accorde une place prépondérante aux entreprises privées dans la politique nationale de sécurité nutritionnelle 2016-2020.

"Le secteur privé a un grand rôle à jouer dans l’amélioration de la nutrition", estime Faye Ramatou Amadou, responsable des questions de recherche et développement à la Société de transformation alimentaire (STA), une entreprise privée basée du Niger, spécialisée dans la fabrication de produits alimentaires destinés au traitement et à la prévention de la malnutrition.

"Sur le marché, la plupart des produits alimentaires sont fabriqués par des entreprises privées. Donc si ce secteur n’est pas associé à la stratégie d’amélioration nutritionnelle, on risque d’accentuer le problème", avertit Mme Amadou, dont l’entreprise a mis au point une pâte d’arachide énergétique pour traiter les enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère.  

Mais peut-on assurer une situation nutritionnelle confortable à l’enfant sans garantir au préalable une bonne situation financière à la mère ? "Assurément non !", rétorque Akinwumi Adesina.

Autonomisation de la femme

Le président de la BAD estime qu’il est tout aussi important que les femmes soient financièrement autonomes pour bien s’occuper de leurs enfants.

"Il faut les aider en leur permettant de disposer de petites unités de transformation de leurs produits agricoles", recommande-t-il, signalant que 54 millions d’enfants africains souffrent de malnutrition.

Selon la coordonnatrice du Mouvement SUN, Gerda Verbug, des études ont montré que plus une mère est autonome, plus la situation nutritionnelle de ses enfants s’améliore.  

Science

De son côté, Faye Ramatou Amadou est convaincue que la science et les technologies devraient être au cœur de ce mouvement.

"Si les parties prenantes n’ont pas une bonne connaissance du phénomène et ne savent pas avec exactitude ce qui doit être fait pour améliorer la nutrition, il y a un gros problème. Il faut créer et placer la connaissance au centre des actions, pour apporter un avantage et se donner plus de chances de succès", souligne-t-elle.

Il faut donc travailler à ce que les systèmes alimentaires ne fournissent pas seulement des aliments riches en énergie, mais riches en nutriments, complète Akinwumi Adesina, qui prône une "nutrition intelligente" basée en partie sur l’innovation et la recherche.

Stabilité

En outre, pour beaucoup de pays, l’instabilité demeure un facteur aggravant de la malnutrition. La Centrafrique, par exemple, qui fut l’un des pionniers en matière de politique nutritionnelle, en validant, en 1992, sa première Politique nationale de nutrition, n’a jamais réussi à mettre en œuvre ce plan, en raison des crises politiques qui se sont succédé dans le pays depuis 1996.

"Les crises ont fortement aggravé la situation nutritionnelle du pays ; si bien que de façon générale, on estime qu’il y a au moins 50% de la population centrafricaine en situation d’insécurité alimentaire", déplore Jean-Christian Mandjéka.

Vu la complexité de cette lutte, des experts préconisent des actions d’éducation et de sensibilisation plus accrues auprès des populations.

Education et sensibilisation

"Il est temps que nous prenions conscience de la nécessité d'un changement de comportement alimentaire. Mais surtout pour que nous puissions considérer la nutrition comme un moteur de croissance pour un développement durable", lance le ministre gabonais, Yves Fernand Manfoumbi.

Jean-Christian Mandjéka pense pour sa part que les médias, par exemple, peuvent être de bons canaux pour faire de l’éducation nutritionnelle auprès des masses, y compris les acteurs du secteur privé.


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