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  • Les partenariats Nord-Sud ne sont pas la solution

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Les partenariats Nord-Sud représentent une importante proportion du financement des universités en Tanzanie, mais pour Johnson M. Ishengoma, ils ne contribuent pas au renforcement des capacités.

Les institutions universitaires d’Afrique sub-saharienne se sont vus contraints, suite aux réductions dans le financement des institutions d’enseignement supérieur  dans le domaine de la recherche et développement (R&D) par les gouvernements, de nouer de multiples partenariats avec les universités, les centres de technologies et de recherche du monde développé.

Ces partenariats sont à la fois stratégie de survie et réponse à la mondialisation de l’enseignement supérieur, et coïncident avec la domination croissante du financement de la R&D dans cette région par les bailleurs étrangers.

Mais ces partenariats Nord-Sud et les flux de financement ont-ils permis la consolidation du secteur et le renforcement des capacités?

J’affirme que dans le cas de la Tanzanie, leurs effets sont limités. Ils n’ont pas contribué de manière significative au renforcement des capacités, que ce soit par l’augmentation des effectifs d’étudiants, l’amélioration de la quantité et de la qualité des infrastructures de l’enseignement supérieur, ou le perfectionnement et la fidélisation du personnel enseignant.

Trois handicaps

En 2006, le financement par les bailleurs étrangers représentait 70 pourcent des dépenses de R&D en Tanzanie. [1] Or en 2008, selon un rapport de l’Association des universités d’Afrique australe, le taux de participation à l’enseignement supérieur en Tanzanie s’élevait à 7 pour 100.000 habitants et par an, soit le ratio le plus faible d’Afrique de l’Est (le Kenya affichait alors un ratio de 41 et l’Ouganda 19). 

Ce faible impact des partenariats Nord-Sud s’explique par trois facteurs. Premièrement, la plupart des partenariats sont à sens unique, à cause de leur structure même. D’après Joel Samoff de l’Université Stanford aux Etats-Unis, qui a mené des recherches poussées sur l’éducation et le développement en Tanzanie, ‘les partenariats académiques ont été et continuent d’être fondés sur les hypothèses, les accords, et les pratiques de l’aide extérieure et doivent être compris en ces termes’. [2]

Les relations entre les donateurs et les bénéficiaires ne sont ni réciproques, ni égalitaires. En termes simples, les universités du Sud ont très peu de ressources financières, humaines ou technologiques pour proposer quelque chose à celles du Nord.

Deuxièmement, certains partenariats perpétuent une dépendance de longue date à l’égard des ressources du Nord, ce qui entraîne le sous-financement et les réductions des budgets des universités par les Etats du Sud. En Tanzanie, le financement par les bailleurs étrangers dans certaines universités est passé de 81,4 pourcent en 1999-2000 à 90,4 pourcent en 2004-2005.

Troisième facteur, une importante proportion du financement de la R&D par les donateurs dans les universités publiques tanzaniennes (comme dans d’autres universités africaines) se fait sous forme d’aide indirecte et de mécanismes de projet qui contribuent très peu au renforcement des capacités dans l’enseignement supérieur.

C’est ainsi que le Partenariat pour l’enseignement supérieur en Afrique, qui a financé une pléthore de projets non coordonnés dans les universités africaines au cours des dix dernières années, a été stoppé l’an dernier parce que les fondations américaines qui la soutenaient ne pouvaient plus le financer.

Aggravation de la fuite des cerveaux

On trouve également dans les universités publiques tanzaniennes des preuves que certains partenariats de recherche ont été contreproductifs, et on aggravé la fuite des cerveaux.

Ainsi, une étude que j’ai réalisée constate qu’en cinq ans, l’équivalent de 8,3 pourcent du personnel de l’Université de Dar es Salaam en 2007/08, principalement des enseignants expérimentés, ont quitté le campus pour s’engager dans des partenariats et projets financés par des bailleurs, ou pour rejoindre des organisations non-gouvernementales ou faire de la politique. [3]

Des données empiriques prouvent également que certains enseignants expérimentés de nos universités publiques consacrent l’essentiel de leur temps de travail à des partenariats et des études financés par les bailleurs de fonds afin de boucler leurs fins de mois. Dans la plupart des cas, les autorités universitaires ignorent qu’ils sont à ce point engagés ailleurs.

Du fait de l’absence de mécanismes efficaces de suivi et d’évaluation, la plupart des partenariats et des liens de coopération financés par les bailleurs de fonds profitent largement à quelques universitaires, à titre individuel. La plupart, sinon toutes les universités d’Etat d’Afrique n’ont pas les capacités institutionnelles nécessaires pour le suivi des partenariats.

Se pose aussi le problème de l’efficacité. La plupart des partenariats et des liens de coopération établis avec nos universités d’Etat prennent la forme de projets ou de programmes qui ne cadrent pas avec le plan de développement, les missions et les visions de nos universités. Cela limite leur apport potentiel à renforcer significativement les capacités.

Ces partenariats sont gérés dans le cadre de programmes d’échanges d’étudiants et de personnel, en l’absence de principes directeurs, de procédures claires, ou de structures organisationnelles adaptées. Elles ne sont donc pas coordonnées ni harmonisées sous la houlette d’une structure unique. Ces nombreux partenariats devraient être gérés par un personnel doté de capacités de gestion des projets, formé en éducation internationale ou en enseignement supérieur.

Mieux adaptés, plus efficaces

Pour que les partenariats Nord-Sud en renforcement des capacités réussissent au sein de nos universités, leur gestion, leur structure, leurs mécanismes, et leur contenu doivent être modifiés afin qu’ils s’adaptent et contribuent au soutien du plan de développement, des missions et des visions de nos universités.

Les partenariats avec nos universités d’Etat doivent être initiés par nous-mêmes et nous devons nous les approprier.

En outre, les partenariats, les mécènes et les financiers doivent examiner l’ adoption du principe de l’Unité dans l’action, une meilleure pratique adoptée par les agences onusiennes en Tanzanie, et les mécanismes de financement collectif (ou paniers de financement).

Enfin, il faut de toute urgence renforcer et consolider les liens entre les universités du Sud. C’est ce type de partenariats qui a de fortes chances de réussir, parce que toutes les institutions d’enseignement supérieur dans le Sud font face à des problèmes communs.

Les gouvernements des pays du Sud doivent mobiliser leurs propres ressources pour financer les partenariats Nord-Sud et Sud-Sud entre les universités.

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