Rapprocher la science et le développement

  • Saisir l'opportunité de la fuite des cerveaux

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Écoutez n’importe quel dirigeant d’un pays en développement parler des obstacles à surmonter pour bâtir une économie du savoir, et il y a de bonnes chances que la fuite des cerveaux soit leur premier exemple. Pourquoi investir dans la formation de cadres, de scientifiques et d’ingénieurs, se plaignent-ils, si ceux-ci partent pour un emploi mieux rémunéré dans le monde développé?

Il n’est donc pas surprenant que la proposition de l’Union Européenne, annoncée la semaine dernière, d’introduire une ‘carte bleue’ pour attirer les immigrants hautement qualifiés – particulièrement en provenance d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine – ait été vivement critiquée par les pays concernés (voir Une ‘carte bleue’ pour l’UE pour attirer les chercheurs du Sud)

Plusieurs commentateurs affirment que ce projet ne fera qu’aggraver et encourager la fuite des cerveaux. Il est probable que le empêche également de tenir les engagements pris ailleurs – au sommet du G8 à Gleneagles en juillet 2005, par exemple – comme la construction de communautés professionnelles fortes dans des domaines tels que la science et la technologie. Un commentateur a qualifié l’annonce de l’UE de "tentative d’appropriation néo-coloniale pour les matières premières de l’économie de l’information".

Des cerveaux qui fuient ou qui circulent?

La réalité est plus complexe. Contrairement aux politiciens, les économistes du développement parlent rarement de fuite des cerveaux : ils ont préférer adopter le terme de ‘circulation des cerveaux’ – un concept qui stipule que les individus qui quittent un pays peuvent toujours contribuer avantageusement à son développement, soit à distance, soit par leur retour éventuel.

Mais ce concept ne nie pas l’existence d’un problème majeur. Le manque d’installations et de possibilités d’emplois conduit, dans un trop grand nombre de pays en développement, les diplômés en science désireux de se bâtir une carrière dans le domaine de la recherche, à se trouver un poste dans une université nord-américaine ou européenne.

Des exemples anecdotiques illustrent les statistiques sur la fuite des cerveaux. Ainsi, il n’est pas rare d’entendre, par exemple, le personnel d’un département de génie informatique d’une université indienne déclarer que tous les étudiants d'une même promotion prévoient de se trouver un emploi aux Etats-Unis dès la fin de leurs études. Ou encore le personnel d’un département de recherche en Afrique se plaindre qu’il est impossible de pourvoir les postes vacants en science dans la mesure où il n’y a plus de candidat qualifié dans le pays.

La science et la technologie sont loin d’être les seuls domaines professionnels à souffrir de ce phénomène. Le milieu médical est peut-être le domaine qui a été le plus durement frappé. Les infirmières et les le personnel soignant qualifiés dans les pays comme le Malawi partent travailler à l’étranger dès la fin de leurs études.

De meilleurs rendements pour autant d’investissements

Il serait catastrophique que de telles expériences conduisent les pays en développement à conclure que l’investissement dans la formation de spécialistes – et notamment, de scientifiques, d’ingénieurs et de techniciens – est un gaspillage d’argent. L'augmentation des investissements plutôt que la prime à leur réduction mettrait ces pays sur la bonne voie.

Il est indispensable d’encourager ceux qui partent de trouver des moyens d’être utiles à leurs pays d’origine. Ainsi, les anciens ‘cerveaux fuyants’ peuvent rentrer chez eux avec l’expérience professionnelle acquise à l’étranger.

Les entreprises de haute technologie chinoises et indiennes ne se seraient pas développées aussi rapidement sans l’appui d’expatriés revenus au pays après avoir travaillés pendant longtemps dans un  environnement fertile telle la Silicon Valley.

Même ceux qui décident de rester à l’étranger peuvent être utiles. Leurs revenus permettent souvent d’apporter la mise de fonds nécessaire au démarrage des entreprises de haute technologie. Par ailleurs, plusieurs pays en développement commencent à tirer profit des compétences de leurs diasporas intellectuelles – en invitant les scientifiques à donner des conférences ou en leur proposant de collaborer à des projets de recherche..

De vrais changements, pas de diktats

Il reste cependant beaucoup à faire pour accroître les mesures incitatives et encourager les scientifiques et les ingénieurs qualifiés à poursuivre leurs carrières professionnelles dans leurs propres pays et faire revenir ceux qui sont partis.

Aucun de ces objectifs ne peut être atteint par un diktat gouvernemental. Plus un gouvernement impose des restrictions sur les déplacements de ses scientifiques et ingénieurs, plus cela risque de provoquer un contrecoup. Les contraintes – comme l’ont constaté à leurs dépens les anciens états communistes européens – ne font qu’alimenter les ressentiments et le désir de partir.

Un revirement de la situation ne sera possible que lorsque les pays en développement pourront offrir à leurs chercheurs un environnement dans lequel ceux-ci pourront travailler efficacement et se sentir correctement récompensés pour leurs efforts. C’est pourquoi il est nécessaire de mettre en place un système permettant de produire un travail de recherche de qualité, et d’offrir aux scientifiques des salaires qui, au pire, leur permettraient d’avoir un niveau de vie décent.

Cependant, rien de cela n’est possible sans investissements. Si l’Union Européenne tient à ce que ses besoins en main d’oeuvre ne minent pas ses politiques d’aide internationale – ce que suggère la promesse faite la semaine dernière en matière de 'recrutement éthique' en Afrique – elle doit accompagner ses déclarations, d’engagements financiers adéquats.

Ainsi, il faut aider l’Afrique à renforcer ses capacités en science et en technologie, et travailler avec les gouvernements africains pour s’assurer que cette aide est utilisée de manière efficace. C’est seulement à ce moment-là que la fuite des cerveaux plutôt que de représenter une menace, apparaîtra comme une opportunité.

David Dickson
Directeur du Réseau Sciences et Développement (SciDev.Net)

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