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Un tournant dans la riposte aux épidémies

Crédit image: Espen Rasmussen / Panos

Lecture rapide

  • Pour endiguer la propagation des maladies, la population doit accepter l’idée de changer de comportement

  • Or les interventions de riposte se focalisent généralement sur l’individu, ignorant les liens sociaux qui font la cohésion d’une communauté

  • L’épidémie d’Ebola rappelle la nécessité de mettre les sciences sociales à contribution dans la riposte aux crises sanitaires

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Sylvie Briand plaide pour une approche consistant à tirer les leçons d’Ebola et passer d’une vision purement biomédicale à une approche plus sociale.

"Ebola, c’est un animal à trois pieds : la dimension médicale, la dimension politique et la dimension sociale", m’a expliqué un médecin sierra-léonais en septembre 2014.

Les organisations mondiales spécialisees dans la santé ont certes reconnu la dimension sociale des épidémies depuis longtemps ; dès 2005, l’OMS a commencé à intégrer des anthropologues dans ses équipes de riposte.

Pourtant, les aspects sociaux ne sont pas encore pleinement pris en compte dans les systèmes de réponse, chose essentielle pour gérer efficacement les épidémies et les menaces de pandémie au vingt-et-unième siècle.

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest illustre parfaitement la nécessité de prendre les sciences sociales en compte dans l’évaluation et la gestion du risque d’épidémie.
 
"Savoir, vouloir, pouvoir"

Ebola se transmettant par contact direct avec les liquides biologiques des personnes infectées, les dépouilles des victimes sont particulièrement contagieuses et le risque de contamination est élevé lors des inhumations quand les membres des familles touchent leur bien-aimé en préparant la dépouille pour son ultime voyage.

Les pratiques d’inhumation sans risque se sont révélées difficiles à mettre en œuvre dans de nombreuses régions en Afrique de l’Ouest, et ne sont toujours pas pleinement acceptées.

Le risque existe donc que le virus se déplace avec les membres de la famille retournant dans leurs villages après avoir assisté à des funérailles.

Pour la gestion des futures crises, fixons-nous comme ambition d’accroître le rôle des sciences sociales dans l’évaluation et la gestion du risque d’épidémie. Une telle mesure serait particulièrement utile pour deux aspects de la riposte.

Sylvie Briand, Organisation mondiale de la Santé

 Dans le cadre de la riposte contre l’épidémie d’Ebola, l’OMS a déployé des sociologues qui ont joué un rôle capital pour comprendre ce qui motive la population à respecter ou non les avis sanitaires, et comment adapter les interventions afin qu’elles soient plus efficaces et mieux acceptées.

‘Savoir, vouloir, pouvoir’ sont les trois conditions préalables au changement de comportement.

Tout d’abord, il faut savoir qu’Ebola se transmet par le contact avec une personne infectée ou décédée, et que toucher ou laver un cadavre est dangereux.

Ensuite, il faut vouloir se protéger, davantage que de prendre soin de la personne décédée – les rites funéraires sont importants pour assurer un dernier voyage paisible après la mort, mais la vie est plus importante encore.

Enfin, il faut estimer pouvoir attendre l’arrivée de l’équipe d’inhumation ; il faut donc qu’elle arrive vite, et non trois jours plus tard, voire pire, comme on l’a parfois vu lors de cette épidémie.

Pour que l’inhumation sans risque soit mieux acceptée en Afrique de l’Ouest, les équipes internationales de riposte ont adapté les pratiques recommandées aux croyances et aux pratiques religieuses locales.

Cela s’est traduit par exemple par le placement des objets personnels du défunt dans son cercueil ou sa housse mortuaire, avant d’emporter le cadavre au cimetière, au lieu de les brûler.

Ce geste a facilité l’acceptation par les familles de l’inhumation sans risque.

Plusieurs mois après l’éclatement de l’épidémie, certaines familles continuaient néanmoins de dissimuler les cadavres et de procéder à des inhumations risquées et dans le secret.

Les agents de riposte ont donc commencé à travailler avec les dignitaires religieux chrétiens et musulmans pour qu’ils encouragent les inhumations à la fois sans risque et dans la dignité.

Les dignitaires religieux ont discuté avec les membres de leur communauté, leur conseillant que la nécessité de laver les cadavres ne s’appliquait pas pendant l’épidémie.

Un communicateur social a été adjoint aux équipes d’inhumation afin d’expliquer aux familles comment la dépouille est traitée, et les familles ont été autorisées à suivre le convoi funéraire jusqu’au cimetière.

Ces adaptations ont aidé les communautés à accepter l’inhumation sans risque.

Aider la communauté à faire sienne la riposte

Autre approche novatrice utilisée pour la première fois dans la lutte contre une épidémie d’Ebola : l’ajout du renforcement des capacités de la communauté aux traditionnelles mesures de santé publique telles que l’isolement des malades.

Bien souvent, nous considérons une communauté uniquement comme une entité géographique, un village par exemple.

Mais une communauté c’est aussi un réseau social. Dans les stratégies classiques de riposte, les agents de santé mettent l’accent sur les individus, les patients, tandis que les épidémiologistes se focalisent sur les cas.

Mais cette perspective néglige un aspect de la réalité : les malades sont des maillons d’une chaîne, interconnectés les uns aux autres pour former une communauté.

En définitive, assurer la participation des sociologies aux stratégies de riposte permet aussi de sensibiliser les acteurs biomédicaux aux aspects sociaux des épidémies ; à son tour, une telle sensibilisation favoriserait une meilleure communication avec les communautés

Sylvie Briand, Organisation mondiale de la Santé

Certes, les individus peuvent guérir de la maladie, mais pour aider les communautés à surmonter la crise, les agents de riposte doivent tisser des liens avec elles, et les considérer comme un maillon essentiel de la gestion de la crise.

Cela passe par le dialogue et contribue à assurer la résilience lors de futures épidémies : si la population participe à toutes les étapes de la mise en œuvre de solutions qu’elle a elle-même conçues, la prochaine fois qu’une épidémie éclatera, elle saura y répondre.

Dans certaines localités, la population a ainsi commencé à utiliser des sacs plastiques pour se protéger les mains en administrant des soins à leurs proches, en l’absence de gants.

Renforcer le rôle des sciences sociales

La participation des anthropologues et la promotion de l’implication des communautés dans la riposte à l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest marque peut-être un tournant dans la riposte internationale aux situations d’urgence, et notamment les flambées de maladie : il s’agit là d’une transition d’une approche biomédicale centrée sur l’individu, à une approche davantage sociale et communautaire.

Pour la gestion des futures crises, fixons-nous comme ambition d’accroître le rôle des sciences sociales dans l’évaluation et la gestion du risque d’épidémie. Une telle mesure serait particulièrement utile pour deux aspects de la riposte.

D’abord, la participation de sociologues dans les équipes d’enquête sur les épidémies pourrait aider ces équipes à mieux comprendre les liens sociaux au sein de la communauté favorisant la propagation de la maladie.

Ainsi, lors d’une épidémie de choléra en Côte-d’Ivoire, l’équipe d’enquête a constaté que l’un des quartiers de la ville était plus touché que d’autres.

La plupart des habitants de ce quartier exerçaient le métier d’agent d’entretien de latrines, ce qui les exposait davantage que les personnes ayant seulement bu de l’eau contaminée.

Les méthodes appliquées par les sciences sociales ont permis de mettre en évidence ce facteur plus rapidement que si l’on avait procédé à une enquête épidémiologique classique.
 
Ensuite, l’intégration de sociologues dans les équipes de riposte permettrait d’identifier comment la population adapte les mesures de santé publique à des environnements sociaux différents, et de déterminer si ces mesures sont mises en œuvre dans le respect des valeurs culturelles et sociales.

Chaque communauté est unique ; la solution passe-partout n’existe pas.

Les campagnes de vaccination de masse sont par exemple bien acceptées dans la majeure partie de l’Afrique et le taux de couverture vaccinale y est donc élevé – en contraste, ces mêmes campagnes ont été mal accueillies en France par la population et les médecins durant la pandémie de grippe en 2009, et la couverture vaccinale est restée particulièrement faible.
 
En définitive, assurer la participation des sociologues aux stratégies de riposte permet aussi de sensibiliser les acteurs biomédicaux aux aspects sociaux des épidémies ; à son tour, une telle sensibilisation favoriserait une meilleure communication avec les communautés.

Cet engagement partagé contribuerait au succès dans la lutte contre la maladie, quelle qu’elle soit.

Sylvie Briand est Directrice du Département Pandémies et Epidémies de l’Organisation mondiale de la Santé. Vous pouvez la contacter à l’OMS.

Cet article fait partie de notre dossier spécial sur la gestion des crises sanitaires après Ebola.
 


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