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Ebola : Les lacunes de la riposte aux épidémies mises à nu

Crédit image: Mads Nissen / Panos

Lecture rapide

  • L’épidémie d’Ebola a souligné la nécessité d’humaniser la riposte aux épidémies, notamment dans le domaine de la communication

  • Les réflexions des acteurs sur le terrain et des commentateurs sur l’impact social de l’épidémie pourraient susciter des changements

  • Si l’ambition d’atteindre un état optimal de préparation demeure illusoire, il est possible d’améliorer l’efficacité de la riposte par une écoute attentive de la population concernée

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En situation de crise, les populations ont besoin d’une stratégie de réponse qui intègre les connaissances du terrain, autant que les savoirs scientifiques.

L’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest semble avoir pris de court le monde entier.

Moins surprenant peut-être est le fait que de nombreux commentaires critiques aient accompagné les premiers efforts de riposte.

Comme lors des précédentes urgences sanitaires qui ont fait la une de l’actualité, le monde s’interroge –peut-être de façon prématurée: quelles leçons pouvons-nous tirer de cette crise ?
 
Parmi les premières réflexions autour de cette question, dont la nôtre, de nombreux commentateurs se sont focalisés sur les maillons faibles de la santé dans le monde, maintes fois évoqués, comme les systèmes de santé fragiles, la riposte internationale tardive, ou l’absence d’incitations pour la R&D pour certains traitements.

Pourtant, le virus continuant à se propager et faire des victimes, la peur se répandait à grande vitesse ; un discours nouveau a ainsi commencé à émerger : la nécessité de prendre en charge non seulement la maladie, mais aussi les conséquences sociales de l’épidémie.
 
Les médias s’intéressant à l’aspect humain de la crise ont généralement insisté sur les conséquences sanitaires à long terme de l’épidémie, ou sur la stigmatisation des survivants.

La résistance de certaines communautés au travail des organisations médicales et humanitaires a aussi été évoquée, notamment sous l’angle de la contribution des anthropologues, ou la nécessité de vaincre la peur et d’instaurer la confiance entre les agents de santé et les communautés affectées.
 
Cette piste est riche d’enseignements.

Au cours d’une réunion organisée en février dernier sur les leçons à tirer de la crise d’Ebola, l’anthropologue Paul Richards, qui travaille au Libéria et en Sierra Leone, s’est interrogé sur l’insistance de la part des ambulanciers à utiliser des sirènes, surtout sur les pistes rurales. Leur son suscite inutilement de l’inquiétude dans un pays déjà en proie à la peur.[1]

Lors d’un autre débat, également tenu en février, les sociologues Melissa Leach et Heidi Larson ont échangé sur d’autres aspects sociaux de l’épidémie.
 
Compliquant la riposte aux urgences sanitaires, ces difficultés font pourtant rarement l’objet d’une attention particulière.
 
Le dossier que nous publions aujourd’hui examine ces défis sous le double prisme de la communication et des sciences sociales.

D’une part, nous nous intéressons aux messages de santé publique et de contrôle de l’épidémie, et à la façon dont ils sont communiqués aux communautés affectées par ceux qui mènent la riposte, et partagés entre différentes organisations ; d’autre part, nous cherchons à comprendre le contexte dans lequel s’insèrent cette communication et, de façon plus globale, la riposte.
 
Récits de première main et changement de cap
 
Beth Smout de la London School of Hygiene & Tropical Medicine souligne le rôle de la communication comme élément essentiel de la riposte aux épidémies.

Dans un article rédigé depuis la Sierra Leone, Smout cite des exemples d’outils mis en œuvre et d’informations échangées, et passe en revue les succès et les échecs.

Dans cet article de synthèse figurent également des entretiens avec la sociologue Melissa Leach, Directrice de l’Institute of Development Studies (IDS) et Rachel Aveyard de BBC Media Action.
 
L’anthropologue Hannah Brown de l’université de Durham au Royaume-Uni nous a apporté son expertise sur les études réalisées dans le cadre de ce dossier.

Dans un article cataloguant les ‘ressources essentielles’ à consulter, le docteur Rachel Thomas recense les institutions et autres partenaires engagées dans la riposte.

Dans un article de fond, Amzath Fassassi, coordonnateur régional de SciDev.Net pour l’Afrique subsaharienne, se penche sur la désinformation et les rumeurs circulant en Guinée et dans les autres pays touchés.
 

“La riposte internationale peut mieux prendre en compte l’aspect humain des crises et élaborer des stratégies de communication pour travailler avec cet aspect et non contre lui.”

Anita Makri



Sylvie Briand, Directrice du Département de lutte contre les pandémies et épidémies de l’OMS, fut l’une des premières responsables de l’ONU à être informées de l’épidémie. Dans le premier des trois articles d’opinion de ce dossier spécial, elle explique comment cette crise pourrait marquer un tournant dans les efforts internationaux de riposte aux urgences, au vu de l’importance du rôle joué par les sciences sociales.
 
Concrètement, quel est donc le rôle des sciences sociales?

Annie Wilkinson de l’IDS s’appuie sur ses travaux de recherche et sur les enseignements de cette épidémie pour expliquer pourquoi et comment les anthropologues devraient participer à l’élaboration des stratégies de riposte aux crises.
 
Rosamund Southgate, médecin et membre de Médecins Sans Frontières (MSF),  ainsi que les lacunes de la coordination auxquels les agents de santé font face dans leurs relations avec les personnes affectées par l’épidémie.
 
Humaniser la riposte
 
Quels enseignements pouvons-nous tirer de cette crise ?

Les commentaires ne manquent pas, et d’autres suivront certainement.

Ce dossier spécial s’articule autour de l’un d’eux en particulier : la riposte internationale pourrait mieux prendre en compte l’aspect humain des crises et les stratégies de communication devraient être élaborées en association, et non en opposition, au facteur humain.
 
Faut-il donc adapter nos efforts de préparation aux épidémies ?

Il est temps de marquer une pause pour y réfléchir.

Découverte dans les années 70, la maladie à virus Ebola n’est qu’une des nombreuses maladies émergentes ; les précédentes épidémies ont été d’une ampleur relativement faible.

Par ailleurs, l’évolution de chaque épidémie sera toujours différente en raison de certains facteurs, notamment les conditions de vie, le climat et les caractéristiques de l’agent pathogène.

Vu sous cet angle, et compte tenu des ressources limitées, il est peut-être illusoire d’espérer que nous serons un jour prêts à cent pour cent.
 
Revenons en arrière : l’épidémie de la grippe porcine illustre encore davantage les lacunes de la préparation aux crises sanitaires.

Si les actions de l’OMS et le recours aux médicaments antiviraux avaient alors attiré de vives critiques, il n’est pourtant pas évident de conclure que ces enseignements ont contribué à façonner la riposte à l’épidémie que vient de connaître l’Afrique de l’Ouest.

Il paraît donc pour le moins audacieux d’espérer que le monde saura prendre des mesures et prévoir la ‘prochaine épidémie d’Ebola’. Est-ce possible, d’ailleurs, de prévoir l’imprévisible ?
 
La préparation ne se limite pas aux actions qui précèdent immédiatement l’émergence d’une urgence sanitaire ; il s’agit également de la capacité à réagir aux événements qui surviennent au moment où éclate la crise et alors même qu’elle évolue.

Le dossier que nous publions ce jour suggère que nous pouvons mieux faire.

Il existe des exemples dont nous pouvons nous inspirer, et dont certains relèvent du domaine du développement, plutôt que de la santé publique.
 
Les populations frappées par une crise méritent de bénéficier d’un système permettant d’identifier rapidement les actions efficaces dans le contexte spécifique de chaque épidémie, et de les distinguer des interventions inefficaces.

Elles méritent un système capable à la fois de recevoir et de fournir l’information nécessaire pour une riposte efficace à la crise.

Les savoirs scientifiques s’intègrent assurément dans les opérations de réponse à la crise : les canaux de transmission des connaissances locales doivent être tout autant pris en compte.
 
Anita Makri est éditorialiste chargée des opinions et des dossiers spéciaux à SciDev.Net. @anita_makri

Cet article fait partie de notre dossier spécial sur la gestion des crises sanitaires après Ebola.


Références

[1] Catherine Grant What lessons can development learn from the Ebola crisis? (Institute of Development Studies, 27 February 2015)
 
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