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Le musicien ivoirien Tiken Jah Fakoly, qui a collaboré à la chanson

Le musicien ivoirien Tiken Jah Fakoly, qui a collaboré à la chanson "Africa Stop Ebola"
Crédit image: Flickr/Kmeron

Lecture rapide

  • De l'Europe à l'Afrique, les musiciens se mobilisent pour voler au secours des pays affectés par l'épidémie d'Ebola

  • Si en Afrique, la campagne vise en priorité à sensibiliser les populations sur les dangers de la maladie, en Europe, les musiciens semblent avoir mis l'accent sur la collecte de fonds

  • De nombreux spécialistes reconnaissent l'efficacité des campagnes ayant pour support la musique, mais recommandent une approche communicationnelle élargie

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Après les chercheurs et les médecins, les musiciens se lancent dans la lutte contre Ebola; mais selon les experts, la sensibilisation ne saurait se limiter au quatrième art, sur l'échelle de Hegel…

Selon l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l'épidémie d'Ebola a fait à ce jour, près de 7000 morts, sur plus de 17.000 cas enregistrés.

Tandis que dans les laboratoires, les chercheurs s'activent pour trouver un vaccin efficace contre le virus, sur le terrain, les agents de santé s'emploient à soulager les souffrances de la population et à prévenir de nouvelles contaminations.

Ce travail de prévention passe aussi par la sensibilisation, avec une action remarquée des musiciens, dans l'ensemble des pays affectés.

Il faut dire que la musique, en raison de sa popularité dans l'ensemble du continent, occupe une place centrale dans le quotidien des Africains.

S'appuyant sur cette réalité, de nombreux artistes ont composé des chansons véhiculant des messages-clés sur le virus Ebola.



Pour l'ethnomusicologue Aurélie Helmlinger, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en France et spécialiste des corrélations entre musique et société, "la musique est tout simplement le média public ultime".

Dans une interview à SciDev.Net, Aurélie Helmlinger estime que "c'est le véhicule idéal pour transmettre des informations."

"Le discours versifié est plus facile à mémoriser; il exerce un impact plus durable sur le cerveau que la parole à elle seule; les producteurs sont capables d'exploiter les réseaux de communication existants, dans la plénitude de leur potentiel, sans avoir à en créer de nouveaux, augmentant par là-même la vitesse de diffusion de l'information; enfin, ces chansons profitent de l'influence du statut de célébrité de leurs interprètes. Dans des pays où tout le monde n'a pas la possibilité de faire entendre sa voix, des experts et des personnalités  publiques jouent un rôle clé dans la transmission des messages des gens ordinaires. Cela ajoute également de la crédibilité à l'action".

Des mélodies "contagieuses" pour prévenir de nouvelles contaminations

Des musiciens de renom de la République démocratique du Congo (Barbara Kanam), du Mali (Salif Keita, Amadou et Myriam, Oumou Sangaré), de Côte d'Ivoire (Tiken Jah Fakoly), du Sénégal (Didier Awadi) et de la Guinée (Mory Kanté, Mokobe, Marcus, Sia Tonlo) ont ainsi uni leurs forces pour enregistrer le single "Africa Stop Ebola", une chanson qui "véhicule un message d'espoir, mais aussi des informations essentielles sur la façon dont les citoyens peuvent aider à arrêter la propagation du virus Ebola", selon l'artiste Tiken Jah Fakoly.

"Ebola, Ebola, l'ennemi invisible... Ebola, Ebola, l'ennemi invisible."

Tel est le refrain accrocheur de la dernière chanson pour aider à sensibiliser contre l'épidémie.

“Ebola peut être vaincu si nous travaillons ensemble. Les médecins et les infirmières ont besoin de notre aide. ”

Tiken Jah Fakoly

Dans une interview à SciDev.Net, le chanteur ivoirien a déclaré qu'Ebola "peut être vaincu si nous travaillons ensemble. Les médecins et les infirmières ont besoin de notre aide. Intensifions nos efforts pour aider les orphelins et ceux qui ont perdu leurs familles dans cette terrible tragédie".

Au Liberia, l'un des pays les plus touchés, la musique sert aussi de moyen de lutte contre l'épidémie.

Après le succès de "State of Emergency" et "Ebola in Town, "Ebola is real" est un succès national enregistré avec le soutien du Fonds Nations Unies pour l'Enfance (UNICEF), du ministère de la Santé et des Affaires sociales et de Scott FM, l'une des stations les populaires de Monrovia.

Pour DJ Blue, directeur de Hott FM, "la raison pour laquelle la musique est tout simplement le meilleur outil dans la lutte contre Ebola réside dans le fait que les chansons ayant pour thème Ebola ont le potentiel de lutter contre les légendes urbaines véhiculées autour de la maladie, comme cette croyance selon laquelle Ebola n'existe pas vraiment, ou cette autre selon laquelle le virus est la manifestation d'une malédiction".

Le disc-jockey affirme que ces tubes à succès se sont révélés plus efficaces là où des méthodes plus traditionnelles de communication ont échoué. "Ils simplifient des concepts de santé et fournissent aux populations des informations en termes plus pratiques."

"La chanson Ebola is real exhorte les gens à se laver les mains. Ces paroles simples peuvent être comprises par n'importe qui", ajoute-t-il.

La radio, bras armé de la musique

Mais le succès de ces tubes ne tient pas qu'à la qualité des paroles, ou au potentiel mobilisateur de la musique.

Ici plus qu'ailleurs, la radio est un puissant vecteur de sensibilisation.

Tandis que l'accès à la télévision, à l'Internet et à la téléphonie mobile reste limité dans certaines régions des pays affectés, le taux de pénétration de la radio est d'environ 90%, à l'échelle du continent.

La radio a ainsi joué un rôle de premier plan dans l'information du public sur l'épidémie.

Pour Rukshan Ratnam, spécialiste des communications à l'UNICEF, qui a contribué à la production et à la diffusion à grande échelle de deux chansons sur Ebola ("Ebola" et "Ebola is real"), "la radio est tout simplement le meilleur moyen de faire passer des messages dans les pays en développement, à une échelle de temps très courte."

Selon Carlos Chirinos, directeur et chef des programmes de la radio de la School of Oriental and African Studies (SOAS), à Londres, les clés du succès du diptyque radio-musique dans la lutte contre Ebola résident aussi dans les caractéristiques intrinsèques de l'art de la chanson, décrit comme "une capsule qui en quatre minutes ou moins, fournit la même quantité d'informations, voire plus, que des centaines d'heures de programmes de télévision et des milliers de pages de documents écrits".

Carlos Chirinos, qui est co-compositeur de "Africa Stop Ebola", explique que les paroles de cet hymne sont basées sur les protocoles de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) en matière de santé publique, sur la façon de traiter le virus Ebola.

"L'équipe a traduit ces protocoles dans des messages faciles à comprendre et chantés en langue vernaculaire débarrassée du jargon biomédical, ce qui, à son tour, stimule la communication interpersonnelle entre les auditeurs", explique-t-il.

Cette déclaration est corroborée par la musicothérapeute française Sandrine Bedu, pour qui "la musique est le premier langage des êtres humains."

Impact

Selon l'experte, ceci est particulièrement vrai pour l'Afrique, où la connaissance a été transmise par la tradition orale.

"On chante très souvent aux bébés africains, une habitude qui a du reste gagné les écoles maternelles des pays occidentaux, pour aider à les calmer", explique-t-elle.

Evaluant l'impact de la musique dans la lutte contre Ebola, Sandrine Bedu estime que "de nos jours, les effets de la musique sur le corps humain peuvent être facilement mesurés par un électro-encéphalogramme.

"Il a été remarqué que l'amplitude et la fréquence des ondes cérébrales, voire le rythme cardiaque et la respiration, peuvent être affectés par la musique", ajoute-t-elle.

Mais selon l'experte, plus significatif encore est le pouvoir de la musique sur la mémoire.

Un phénomène que Sandrine Bedu, qui a travaillé ces dernières années avec des enfants autistes et des patients atteints de la maladie d'Alzheimer, a eu l'occasion de constater de visu.

Diversifier les stratégies de communication

"Les patients souffrant de la maladie d'Alzheimer sont en mesure de se rappeler les paroles d'une chanson, alors qu'ils ne peuvent pas se rappeler les faits les plus élémentaires concernant leurs vies", explique-t-elle.

Il s'ensuit, ajoute-t-elle, que la musique a un fort potentiel en matière de sensibilisation.

Mais pour Susan Krenn, directrice de la Johns Hopkins Bloomberg School of Public Health Center for Communication Programs (CCP), aux Etats-Unis, si la musique semble avoir un attrait émotionnel massif et le potentiel de retenir l'attention des gens, elle n'a pas pour autant un impact durable, au regard de l'ampleur d'une pandémie comme Ebola.

Selon Susan Krenn, ces chansons doivent être inscrites dans le contexte d'une stratégie de communication plus élargie.

Le chercheur affirme ainsi que les responsables de la santé devraient faire usage de tous les moyens de communication à leur disposition, pour renseigner la population sur la façon de contenir le virus.

Elle cite comme exemple la campagne du CCP pour promouvoir la sensibilisation autour de la question de la santé sexuelle des adolescents en Amérique latine et aux Philippines.

"Outre la musique, les artistes-interprètes ont enregistré une série de spots télévisés invitant les jeunes à composer un numéro vert, pour avoir des réponses à une gamme variée de questions".

Ce point de vue est soutenu par Carlos Chirinos, qui précise que l'équipe d'"Africa Stop Ebola" va lancer, avec l'appui de l'UNICEF, une campagne visuelle, comprenant des panneaux affichant des messages dessinés d'artistes, ainsi que des dépliants et divers autres articles promotionnels, tels que des T-shirts.

Une campagne de promotion de l'œuvre musicale à la télévision française, ainsi qu'un concert au Barbican, à Londres, sont également prévus pour début janvier 2015, pour mobiliser le public au-delà des frontières africaines.

Car, comme le fait remarquer Mark Cowne, PDG de Kruge Cowne Ltd, organisation partenaire de l'initiative Band Aid 30, du musicien et militant irlandais Bob Geldof, "Ebola n'est pas un problème africain, c'est une question internationale".

Sensibilisation et collecte de fonds

Mais si, en Afrique, l'engagement des artistes en faveur de la lutte contre Ebola a avant tout une vocation purement pédagogique, en revanche, en Europe, il a pour but de collecter des fonds au profit des victimes.

Plusieurs artistes de renom se sont ainsi retrouvés pour l'édition 2014 du single "Do they know it's Christmas" – "Savent-ils que c'est Noël" -, une chanson qui avait été enregistrée à l'origine en 1984 par Band Aid, un groupe de musiciens britanniques et irlandais, pour venir en aide aux populations éthiopiennes victimes de la famine.

Le single a été enregistré le mois dernier, peu avant le 30ème anniversaire de Band Aid.

Des artistes et groupes d'artistes de renommée mondiale, tels que One Direction, Bono, Chris Martin, Ed Sheeran et Sam Smith font partie des stars qui ont prêté leur voix et leur talent pour apporter leur soutien à la lutte contre Ebola.

La chanson, qui a été classée numéro 1 dans les hit-parades de cinquante-quatre pays, s'est néanmoins attirée de nombreuses critiques, en particulier des artistes africains, dont certains estiment que les paroles perpétuent la stigmatisation de l'Afrique et contribuent à la dépeindre comme un continent nécessiteux et condamné à la misère.

Il en va ainsi du musicien ghanéen Fuse ODG, qui a refusé de faire partie des artistes invités.

Mais pour Mark Cowne, "la publicité, qu'elle soit bonne ou mauvaise, nous aide. 100% des profits issus de la vente de ce single seront reversés à la cause de la lutte contre Ebola."

Autre remarque de taille: en Afrique comme en Europe, les médias traditionnels – la radio et la télévision, entre autres – semblent avoir plus de succès auprès du public que les nouveaux médias – Internet, réseaux sociaux, etc.

Médias sociaux

Selon Kruger Cowne, les fonds levés par le biais des médias électroniques, tels que Twitter et Facebook, étaient nettement en-deçà des attentes des organisateurs.

"Les médias électroniques créent du buzz, pas des réactions", explique-t-il.

"Quand on considère que One Direction, qui a collaboré à l'œuvre, compte plus de six cents millions de fans dans les réseaux sociaux, on se dit qu'on aurait pu lever dix fois plus d'argent".

"Au contraire, les médias traditionnels suscitent une réaction immédiate et substantielle", explique encore Kruger Cowne, qui précise que l'initiative de Bob Geldof a permis de recueillir un million de livres sterling (plus de 800 millions de Francs CFA), quelques minutes après que Sir Geldof eut fait son apparition dans l'émission de télévision X Factor, diffusée par la chaine britannique ITV.

"Il serait intéressant de voir, à l'avenir, ce que les médias électroniques donneront et de quelle utilité ils seront en tant qu'outil de sensibilisation. Lorsque l'homme des cavernes a inventé la roue, il n'avait sans doute pas pensé qu'elle serait utilisée plusieurs siècles plus tard pour conduire des voitures", conclut-il.


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