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Hajanirina Rakotondrainibe
  • Q&R : Mieux contrôler les infections d’origine animale à Madagascar

Hajanirina Rakotondrainibe
Crédit image: Scidev.Net / Rivonala Razafison

Lecture rapide

  • Les lémuriens de Madagascar sont des porteurs sains de fatals agents pathogènes

  • Davantage d’études pionnières sont nécessaires pour mieux saisir les réalités

  • Les scientifiques préconisent de minimiser les contacts avec les animaux pour prévenir les zoonoses

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[ANTANANARIVO] Des chercheurs étrangers et malgaches ont découvert chez les lémuriens de Madagascar des souches et espèces de parasites similaires à celles susceptibles de provoquer de sérieuses maladies infectieuses pour les humains.
 
L’approche scientifique ayant conduit à la découverte pourrait aider à anticiper avec plus de précision les futurs cas de zoonose ou la transmission de maladies entre animaux et humains.
 
La publication de l’article "Blood Transcriptomes Reveal Novel Parasitic Zoonoses Circulating in Madagascar’s Lemurs" chez Biology Letters le 27 janvier a donné l’occasion à SciDev.Net d’interroger Hajanirina Rakotondrainibe, un des chercheurs ayant contribué à l’étude.
 
Voulez-vous décrire le cadre de l’étude que vous avez menée ?
 
L’étude rentre dans le cadre du "Prosimian Biomedical Survey" réalisée en collaboration avec l’Université de Duke aux Etats-Unis. Elle a été réalisée dans le complexe forestier d’Ambatovy/Analamay sis à Moramanga et consiste à évaluer et suivre l’état de santé des populations de lémuriens sauvages à travers les examens physiques sur les individus immobilisés, les analyses sanguines, fécales etc. Outre les changements sur les conditions physiques perceptibles sur les sujets (perte de poids, troubles pathologiques…), la fluctuation du niveau d’immunité, le taux de nutriments, les vitamines, etc., la parasitologie est un domaine qui a été exploitée chez les lémuriens pour comprendre la transmission des germes pathogènes de par la proximité des animaux sauvages avec les hommes et les animaux domestiques.

“Il ne faut pas vulgariser le fait qu’on peut toucher les animaux lors des visites des parcs. Pour les chercheurs et les personnes astreintes la manipulation des animaux ou d’échantillons biologiques, les règles de biosécurité sont de rigueur.”

Hajanirina Rakotondrainibe
Chercheur, Madagascar

 
Les méthodes utilisées sont-elles originales quant à anticiper les zoonoses dans le contexte mondial actuel de recrudescence d’infections d’origine animale comme la fièvre Ebola ou la grippe aviaire ?

L’identification de ces parasites a été réalisée grâce à une méthode biomoléculaire qui consiste à extraire les génomes pathogènes des échantillons de sang prélevés chez les lémuriens. Ces gènes sont par la suite codés, séquencés et comparés à des bases de données génomiques connues et archivées dans des laboratoires spécialisés en microbiologie.
C’est une bioprospection préalable qui permet d’estimer le niveau de risque sanitaire non seulement pour l’homme mais aussi pour la survie des espèces animales autochtones. Cette étude contribue également à l’epidemio-surveillance des maladies émergentes pouvant induire des pertes massives parmi les populations rétrospectivement actives et en bonne santé. En effet, faisant partie intégrante de l’écosystème, les micro-organismes ont évolué depuis des millions d’années dépendamment de leur répartition géographique ainsi que de l’organisme hôte qu’ils ont infectés.
 
Pourquoi avoir limité l’étude à deux espèces de lémuriens (Indri indri et Propithecus diadema) alors qu’il y en a 106 ? Les autres ne sont-elles pas vues comme des vecteurs potentiels ?
 
Des études similaires ont déjà été réalisées auparavant sur d’autres espèces de lémuriens présentes dans les zoos à l’étranger ou dans le milieu naturel à Madagascar. Ces études rentrent dans le cadre du "Prosimian Biomedical Survey", une enquête focalisée sur les espèces prioritaires conduite par Ambatovy. Toutefois, du fait des coûts élevés des analyses, elles n’ont pu être conduites que sur un nombre restreint d’échantillons que l’on a envoyés à l’Université de Duke.
Ce sont bien sûr des études pionnières qui pourront s’étendre plus tard sur les autres espèces de lémuriens, sachant que les mammifères sauvages représentent des réservoirs potentiels pour un grand nombre d’agents pathogènes.
 
Quelles maladies pourraient causer les agents pathogènes découverts sur les lémuriens si jamais ils affectent les humains ? Et quelles pourraient en être les conséquences prévisibles ?
 
Cette recherche a révélé la présence de cinq différents genres de parasites dans le sang des lémuriens dont deux de types protozoaires (Plasmodium sp., Babesia sp.), un de type protiste (Tripanosomia sp.) et deux d’origine bactériennes (Borrelia sp., Neoehrlichia sp.). Des espèces de parasites appartenant aux mêmes genres ont déjà été recensées chez l’homme et les animaux domestiques. Ces agents pathogènes sont responsables chez l’homme des maladies infectieuses telles que le paludisme, la trypanosomiase, la babesiose ou piroplasmose qui est une maladie encore mal étudiée et qui se manifeste cliniquement par des anémies hémolytiques par destruction des globules rouge, ou encore la borréliose qui, selon les souches peuvent induire diffèrents symptômes arthritiques, dermatologiques ou nerveuses.
 
La présence de ces maladies ne menace-t-elle pas la population des primates non humains de Madagascar ?
 
Les taux de prévalence ainsi que les physiopathologies sont encore méconnus chez les lémuriens. Comme un bon nombre de maladies vectorielles, les lémuriens comme les micromammifères peuvent représenter des réservoirs sains et asymptomatiques. Toutefois, ces parasites sont fatals plus particulièrement chez les individus immunodépressifs.
 
Avez-vous déjà eu l’occasion de détecter la présence de telles maladies chez les humains ? Si oui, est-ce que c’est à cause des contacts avec les animaux ?
 
Ce sont des maladies vectorielles dont la transmission nécessite l’implication d’un vecteur tel que les tiques pour le cas de la babesiose, la borréliose et la neoehrlichiose, l’anophèle pour le cas de la malaria et les mouches tsé-tsé pour le cas de la trypanosomiase ou maladie du sommeil. La transmission par contact direct est donc moins évidente sauf dans le cas de transfusion sanguine.
 
Quelles sont vos recommandations pour anticiper ou, éventuellement, empêcher les contaminations humaines ?
 
Il y a beaucoup de zoonoses qui méritent des attentions particulières. Mais en règle générale, il faut éviter et minimiser tout contact avec les animaux sauvages ; que ce soit dans les parcs ou en milieu naturel. Cela dit, il ne faut pas vulgariser le fait qu’on peut toucher les animaux lors des visites des parcs. Pour les chercheurs et les personnes astreintes à la manipulation des animaux ou d’échantillons biologiques, les règles de biosécurité sont de rigueur : emploi de désinfectants, gants, masques, etc. Les animaux sujets aux échanges, plus particulièrement dans le contexte international, doivent être soumis à des bilans médicaux complets notamment pour la détection d’agent infectieux.

Références

Larsen PA, Hayes CE, Williams CV, Junge RE, Razafindramanana J, Mass V, Rakotondrainibe H, Yoder AD. 2016 Blood transcriptomes reveal novel parasitic zoonoses circulating in Madagascar’s lemurs. Biol. Lett.
12: 20150829. http://dx.doi.org/10.1098/rsbl.2015.0829 or http://rsbl.royalsocietypublishing.org
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