Rapprocher la science et le développement

  • En perspective : le journalisme scientifique au service des priorités locales

Crédit image: Lana Slezic/Panos

Lecture rapide

  • Les sujets comme le journalisme d’investigation ont tendance à dominer le débat international en matière de journalisme.

  • Mais les journalistes des pays en développement accordent la priorité à la sensibilisation et la résolution des problèmes sociaux.

  • Ces questions seraient mieux traitées dans le cadre d’une conférence spéciale

L’idée qu’une technologie efficace est nécessairement une technologie adaptée aux conditions, aux ressources et aux besoins locaux a progressivement remplacé les approches « universelles » du développement technologique.


Le moment est-il venu de comprendre que ce principe s’applique également au journalisme scientifique ? Cela passerait par la prise en compte des différences en matière de besoins, de conditions de travail et de ressources pour les journalistes scientifiques des pays en développement, par rapport à leurs confrères des pays développés.

Cette réflexion m’a été inspirée par les débats de la Conférence biennale mondiale des journalistes scientifiques (WCSJ 2013), qui s’est tenue à Helsinki, en Finlande le mois dernier (du 24 au 28 juin), et à laquelle ont participé plus de 800 délégués venus du monde entier.

Beaucoup de temps a été consacré aux tensions entre le journalisme d’investigation et le journalisme scientifique de promotion, ou à la concurrence croissante que les blogs scientifiques livrent au journalisme classique.

Dans l’un ou l’autre des cas, les journalistes scientifiques des pays en développement ont peu contribué aux débats. Cela pourrait s’expliquer par  le fait que pour diverses raisons (à quelques exceptions notoires près), aucune de ces questions n’est une priorité absolue dans leur partie du monde.

Leurs sujets de préoccupation - les difficultés d’accès aux scientifiques, l’absence d’attachés de presse compétents ou le manque de formation – n’ont pas bénéficié de la même visibilité à Helsinki.

De plus, les questions prioritaires dans les pays en développement auraient été encore plus maltraitées si des protestations n’avaient pas obligé les organisateurs de la conférence à revenir sur leur décision de renoncer à certaines séances traitant de ces thèmes .

Publics différents, approches différentes

Dans ce contexte, on pourrait reprocher aux organisateurs de la conférence d’Helsinki d’avoir accordé trop peu d’attention aux préoccupations des journalistes scientifiques des pays en développement par rapport aux quatre éditions précédentes.

Cependant, on peut comprendre également que malgré la nécessité pour tous les journalistes de posséder le même niveau de compétences, ceux des pays développés et ceux des pays en développement travaillent également dans des contextes politiques différents  et s’adressent souvent à des publics dont les intérêts, les motivations et les niveaux de culture scientifique diffèrent.

Lorsque les niveaux de culture scientifique sont élevés, la pratique d’un journalisme critique se justifie, qui tient compte de la compréhension du lecteur des rouages de la science, et qui serait capable de démontrer le cas échéant le dévoiement délibéré du processus.

“Il faut probablement accorder plus d’attention au type de journalisme qui est adapté à un contexte économique et social précis.”

David Dickson

 

Si, en revanche, le niveau de culture scientifique est faible et les préoccupations relatives à la mise à contribution de la science pour satisfaire des besoins humains essentiels sont plus pressantes (comme la santé et la sécurité alimentaire), les priorités des journalistes scientifiques peuvent être différentes.


Sensibilisation et solutions aux problèmes sociaux

Lors d’une séance plénière, Jean Marc-Fleury, Directeur général de la Fédération mondiale des journalistes scientifiques, a observé qu’une enquête réalisée en Afrique et au Moyen-Orient par des journalistes scientifiques révélait que la principale préoccupation de ces derniers était de « sensibiliser le public à la science ». Venait ensuite l’envie de « prouver que la science peut apporter des solutions aux problèmes sociaux ».


Ces préoccupations ne sont probablement pas des priorités pour les journalistes scientifiques du monde développé, qui sont moins enclins à se considérer comme des promoteurs de la science, et plutôt heureux de laisser cette tâche aux communicateurs scientifiques, notamment les attachés de presse ou les organisateurs d’expositions.

Il serait naïf, voire prétentieux, de penser qu’un type de journalisme scientifique est supérieur à un autre. Comme le rappelle Alok Jha, spécialiste des questions scientifiques pour le journal britannique The Guardian, le rôle des journalistes scientifiques, comme celui de tous les journalistes, est de satisfaire les besoins des lecteurs, et non ceux des scientifiques sur lesquels ils écrivent.

Loin de moi l’idée que le journalisme critique ou d’investigation ne doit pas jouer un rôle important dans les pays en développement. En effet, à certains égards, il est même plus utile parce que la faiblesse relative du niveau de culture scientifique expose davantage ces sociétés aux manipulations scientifiques (comme ces prétendues guérisons miraculeuses du VIH/sida dans certaines régions de l’Afrique).

Mon propos consiste à dire que la promotion du journalisme scientifique dans le monde entier doit se concentrer sur un type de journalisme qui est adapté à un contexte économique et social précis.

Nécessité d’un nouveau forum

Cette situation permet d’expliquer les conclusions d’une récente enquête de SciDev.Net et ses partenaires, selon lesquelles le journalisme scientifique classique serait en recul dans le monde développé alors qu’il semblerait au contraire prospérer dans le monde en développement.

Cette situation appelle également une solution radicale. Peut-être que le moment est venu pour les journalistes scientifiques du monde en développement d’organiser leur propre conférence mondiale qui se concentrerait sur les questions qui les concernent directement.
Les candidatures surprises du Kenya et de l’Afrique du Sud pour l’organisation de la prochaine WCSJ en 2015 n’ont pas été retenues, mais elles montrent que les pays en développement possèdent déjà les capacités d’organiser un tel événement. Le vainqueur, la Corée du Sud, a probablement été désigné grâce aux généreuses promesses des grandes entreprises, désireuses de faire de cet événement la vitrine de la réussite économique et technologique de leur pays.

Nul ne doute que les organisateurs sud-coréens consacreront, comme ils l’ont promis, une large partie du programme de la conférence de 2015 aux sujets chers aux pays en développement. Mais il n’en reste pas moins vrai qu’une réunion spéciale consacrée à ces questions avant cette conférence serait bénéfique.
 
David Dickson est journaliste scientifique. Il a collaboré à Nature, Science et New Scientist. Il est spécialiste et l’auteur de rapports sur la politique scientifique. Il a été directeur-fondateur de SciDev.Net de 2001 à 2011.