Rapprocher la science et le développement

  • Journalisme et politique scientifique : mode d'emploi

Les communiqués annonçant les changements dans le domaine de la politique scientifique doivent être lus avec précaution. Linda Nordling explique comment dépasser les simples effets de la communication politique.

Les journalistes scientifiques ont souvent affaire à des sujets ou la politique occupe une place centrale; il peut s'agir, par exemple, d'une nouvelle loi sur la réglementation de la culture des OGM ou d'une réduction du budget de la recherche universitaire.

Ces sujets sont importants, notamment dans les pays en développement où les gouvernements doivent faire des choix difficiles en matière scientifique ou sont soucieux d'investir dans la science pour transformer leurs économies en 'économies du savoir'.

Les espoirs dans ce domaine sont à la hauteur des augmentations budgétaires accordées , non seulement des scientifiques, qui sont à court terme les bénéficiaires de ces investissements, mais aussi du grand public, qui espère à long terme des retombées en matière de développement. C'est pour cela que les décisions relatives aux politiques scientifiques méritent autant d'attention que celles liées à la santé ou à l'éducation, notamment pour ganrantir la bonne utilisation de ces fonds.Le traitement journalistique des sujets relatifs à la politique scientifique n'est pas aisé, surtout si vous vous fixez comme objectif- au demeurant louable- de faire plus que relayer les déclarations du gouvernement ou des chargés de communication des bailleurs de fonds et tentez de comprendre les implications réelles de leurs politiques.

Le guide pratique qui suit vous livre quelques ficelles qui vous permettront de réussir au mieux un article sur un sujet de politique scientifique : les questions à poser, les personnes à écouter et comment donner un sens aux informations qui vous sont fournies.

Par où commencer

Certains journalistes pensent pouvoir traiter des sujets de politique scientifique sans connaitre le processus qu’implique leur élaboration.

C'est un tort. Vous devez, au minimum, essayer de bien les comprendre pour prétendre honnêtement maîtriser les enjeux.

Si un gouvernement annonce vouloir 'renforcer le système national d'innovation', que propose-t-il exactement comme mesures? Il est important de déterminer si cette annonce mérite qu'on lui consacre un article. Vous n'avez pas besoin d'être diplômé en sciences politiques pour répondre à cette question.

L'erreur la plus fréquente est de répercuter les déclarations des ministres et des organisations sans les remettre en cause. Par exemple, si vous rédigez régulièrement des articles commençant par 'D'après le ministre, l'investissement dans la science est vital pour le développement', peut-être est-il temps pour vous de comprendre ce qui été fait de concret.

Vous devez également éviter de rendre compte de tout, même de simples propositions de mesures, comme s'il s'agissait d'un fait établi. Ce n'est pas parce qu'un gouvernement a présenté un projet de loi au Parlement sur l'introduction de la culture des OGM à des fins commerciales dans le pays que ce projet de loi sera forcement adopté sans amendement. Les projets de loi passent par plusieurs étapes avant leur adoption, et les journalistes se doivent de savoir a quelle étape se trouve un projet de loi.

Une femme tenant sa carte d'électeur en Inde – les électeurs veulent savoir si leur argent est dépensé judicieusement

Flickr/World Bank/Gennadiy Ratushenko

Il est important de se renseigner sur l’étape suivante auprès des décideurs politiques. Si un gouvernement annonce qu'il va créer un fonds de dotation d'une valeur de US$ 3 milliards pour la science, et qu'un décideur déclare que l’étape suivante consiste à rechercher des financements, assurez-vous que cette absence de financement figure en bonne place dans votre article.

Il est parfois difficile d'évaluer l'impact d'une politique sur la science, et le temps nécessaire avant que ses retombées ne soient effectives. A moins d’avoir des informations sures, évitez de laisser transparaitre dans vos commentaires qu’une mesure politique pourrait avoir des effets immédiats.

Un bon article sur un sujet de politique scientifique ne doit pas se contenter d'expliquer au lecteur les intentions du gouvernement, mais expliquer également les raisons de cette action, ses avantages et ses inconvénients. Ce qui nécessite souvent un peu de travail, surtout si le gouvernement a quelque chose à cacher.

Comment fonctionne l’arène politique?

Outre que vous serez confronté à un jargon peu familier et a la complexité du processus d'élaboration des politiques, vous serez en contact direct avec les décideurs.

Les hommes politiques, les parlementaires et les membres du gouvernement sont les principaux acteurs dans l'élaboration des politiques, mais on pourrait également inclure dans ce cercle les fonctionnaires des ministères, qui sont autant de sources potentielles d'informations pour les journalistes, comme nous le verrons plus loin.

A certains égards, les décideurs politiques sont comme les scientifiques. Les deux groupes sont organisés en systèmes hiérarchisés et les responsables gouvernementaux de bas niveau, tout comme leurs homologues scientifiques, peuvent hésiter à s'exprimer sur un sujet sans l'autorisation de la hiérarchie.

Les décideurs politiques de haut niveau peuvent être difficiles à maîtriser

Flickr/v3rbo(dot)com

Mais il existe quelques différences notoires entre les deux groupes. Au lieu d'être leurs propres représentants, comme c'est probablement le cas avec les scientifiques, les élus sont généralement des représentants d'un gouvernement (s'il s'agit d'un ministre) ou d’une circonscription politique (le parlementaire). Leurs déclarations ne reflètent dès lors pas uniquement leurs convictions personnelles mais relèvent d’un enchevetrement complexe d'influences et d’alliances stratégiques.

Aussi embêtant que cela puisse être, la pratique de la calomnie dans le monde politique ajoutera de la couleur à votre article et doit donc être utilisé avec à propos. Toutefois, savoir reconnaître les tentatives de manipulation constitue l'un des plus grands défis qui se pose au journalisme politique.

Savoir reconnaître la manipulation

Dans les cercles politiques, la ‘manipulation' renvoie au parti pris que l'on ajoute aux communiqués de presse ou aux annonces (notamment celles qui sont critiques à l'égard de la politique du gouvernement, comme les déclarations des lobbyistes ou les attaques des politiciens de l'opposition) et a pour objectif de contraindre l'opinion d’interpréter une situation d’une façon donnée.

Traiter des sujets politiques sans s'interroger sur la manipulation revient non seulement à faire du mauvais journalisme,,mais aussi à passer à coté de sujets plus alléchants que les faiseurs d'opinion veulent cacher. Faites toujours vos recherches de manière personnelle et lisez intégralement les rapports, et pas uniquement les communiqués de presse qui ont pour but de vous faire percevoir le sujet sous un angle particulier.

Lorsqu'une politique touche à des sujets controversés bien connus, tels que la recherche sur les cellules souches ou la culture des OGM, il est aisé de repérer le parti pris. Si un gouvernement annonce, par exemple, qu'il va investir dans les biocarburants, il essaie en général de 'vendre' ce projet comme étant une bonne idée, en minimisant les préoccupations liées à ses effets sur l'environnement.

Mais il n'est pas toujours aisé de reconnaître la manipulation. Les sujets dans lesquels les budgets ont un rôle important peuvent être délicats. Si un gouvernement annonce triomphalement le décaissement US$ 20 millions pour soutenir la science, à première vue c'est une bonne nouvelle. Mais, en réalité, plusieurs facteurs entrent en compte, comme le montant du budget de l'année précédente, ou la manière dont cet argent sera dépensé.

Théoriquement, une augmentation de US$ 20 millions devrait conduire à une hausse proportionnelle à deux chiffres du budget scientifique. Mais en Chine, ce montant, en terme de pourcentage du budget scientifique national qui s'élève à des milliards de dollars, sera probablement égal au taux d'inflation annuel, ce qui reviendrait en termes réels à une baisse du budget. C'est pour cela que vous devez toujours effectuer vous-même les calculs.

Par ailleurs, l'utilisation des fonds est tout aussi cruciale. Un gouvernement peut s’épancher sur son projet de financement des doctorants des universités de son pays, mais un bref entretien avec un universitaire peut révéler les lacunes de ce projet, comme le manque de chercheurs principaux pour superviser ces nouveaux doctorants.

Il existe des techniques simples qui peuvent vous permettre de connaitre la vérité: lisez intégralement les rapports, faîtes un peu d'arithmétique. Cela semble facile, mais vous serez surpris de constater à quel point les journalistes traitent généralement des sujets politiques sans procéder aux vérifications élémentaires.

Poussez loin vos enquêtes

Le bon sens peut vous aider, mais il ne peut à lui seul vous mener b loin. Comprendre ce qui se passe en coulisses ou annoncer en exclusivité une nouvelle avant sa publication formelle nécessite de la diligence et beaucoup de travail.

Essayez de comprendre les motivations qui sous-tendent l'adoption ou la modification d'une politique. S'agit-il de s'arrimer à la réglementation internationale? Le gouvernement est-il sous la pression d'un lobby? La décision est-elle liée à un remaniement ministériel?

Comprendre les enjeux réels d'une politique dépend aussi, comme dans tout type de journalisme, de votre réseau de contacts.
Le choix de la personne à contacter doit dépendre de la nature du sujet et de ce que vous recherchez. Si vous voulez des informations factuelles, ce qui est normalement un bon point de départ, adressez-vous au ministère compétent.

La chose la plus simple à faire consiste à parler au ministre. Mais les ministres sont souvent trop occupés pour vous recevoir et ignorent souvent les détails croustillants. Parfois, ils peuvent également être particulièrement capricieux et obtenir une réponse directe à une question sensible peut être aussi difficile que tenter d'extraire l'eau d'une pierre.

Dans le même temps, les services de la communication sont à la fois une bénédiction et une malédiction. Ils peuvent être utiles en cas d’urgence, mais parfois ils ne feront tout simplement rien pour vous informer et ne dévoileront aucune information qui ne relève pas du domaine public. Ils sont également les rois de la manipulation, et l'obtention d’un renseignement peut prendre beaucoup de temps.

Faîtes vos propres recherches

Flickr/gadl

Les cadres moyens du ministère sont souvent mieux placés pour vous fournir les informations les plus directes. Ils sont généralement mieux informés que les chargés de la communication et plus accessibles que les ministres, et peuvent être de bonnes sources d'exclusivités. Lorsque vous avez la chance de connaître de tels responsables, ne perdez pas le contact. Appelez-les souvent, et si vous n'avez aucun prétexte pour le faire, inventez-en un.

Toutefois, ce type de relation n'est pas facile à maintenir. Vos sources peuvent avoir le sentiment d'avoir été trahies si vous attaquez le gouvernement après avoir bénéficié de leur aide. Soyez le plus honnête possible avec elle sur l'utilisation que vous comptez faire des informations qu'elles vous fournissent et gardez vous de les citer dans des articles accablants.

Une fois que vous disposez de faits directs, cherchez les avis extérieurs. Ce n'est généralement pas compliqué. Demandez-vous qui va bénéficier ou souffrir d’une politique et demandez-leur directement ce qu'ils en pensent. Les parlementaires de l'opposition et les groupes de pression peuvent également vous aider, mais n'oubliez pas qu'ils ont leurs propres intentions cachées.

Si vous faites un article sur un sujet controversé, tel que les cultures OGM, il est important de recueillir à la fois les avis favorables et les avis défavorables. Mais, n'oubliez pas de mentionner les références de toutes les personnes que vous citez, et n’offrez pas de tribune à quelqu'un uniquement pour des raisons d'équilibre.

Le cas spécifique des pays en développement

Certains aspects du traitement d’un sujet de politique scientifique sont plus faciles dans les pays en développement. Les ministres sont en général plus accessibles et les responsables sont moins réticents à parler à la presse. Mais vous ne devez pas toujours prendre les déclarations des ministres pour parole d'évangile, surtout dans des administrations où la corruption est un problème connu.

Le manque d'informations permettant de mettre un sujet en contexte constitue souvent une difficulté majeure dans les pays en développement. Parfois, il n'existe tout simplement pas de réponse à certaines questions, comme les sommes que le gouvernement algérien consacre chaque année à la recherche et au développement des biotechnologies.

Les gouvernements des pays en développement ont également tendance à adopter facilement des politiques mais, sont moins efficaces quant a leur mise en oeuvre. Si vous voulez traiter de la politique scientifique de manière sérieuse, évaluez le suivi des politiques une ou deux années plus tard. Peu d'articles sont consacres au suivi des promesses passées et les gouvernements s'en tirent trop souvent à peu de frais.

Le traitement journalistique de la politique scientifique s'apparente souvent à une courbe d'apprentissage. Mais cela peut être vraiment gratifiant, à la fois pour le journaliste et le grand public, à qui les retombées des investissements du gouvernement sont promises.