Rapprocher la science et le développement

  • Egypte : de l'esprit révolutionnaire au progrès scientifique

Un an après la révolution égyptienne, si l'enthousiasme et l'optimisme pour la science sont au rendez-vous, il reste encore à les concrétiser en un système entièrement fonctionnel.

Au vu de l'optimisme et de la vitalité qui caractérisent les débats actuels sur la science en Egypte, il est difficile de croire qu'à peine deux ans auparavant, un rapport de l'UNESCO décrivait la science dans le monde arabe comme étant dans un "état végétatif".[1]

Cette semaine, l'Egypte célèbre le premier anniversaire des événements historiques Place Tahrir et ailleurs, qui ont précipité la chute du régime autocratique du Président Hosni Mubarak. Ces événements étaient porteurs à la fois des promesses et des défis de la réalisation de la prospérité économique et du développement social.

Côté promesses, la ferveur démocratique continue de balayer le pays, imprégné d'un enthousiasme croissant du grand public pour la science. Cela témoigne d'un désir largement partagé de moderniser les institutions économiques et sociales égyptiennes d'une manière répondant directement aux besoins de sa population.

Mais la transformation de cette ferveur en un programme politique réalisable, assurant la perpétuité des acquis de la révolution de l'an dernier, reste un défi majeur. Cela s'applique aussi bien aux réformes institutionnelles nécessaires pour transformer en profondeur les infrastructures scientifiques du pays, que pour les réformes plus larges attendues du Parlement égyptien nouvellement élu.

Le soutien du people et des pouvoirs publics

Le soutien du public aux réformes semble acquis. En effet, le regain net d'enthousiasme du public pour la science pendant l'année écoulée a été un élément important, bien que peu remarquée, de la transformation culturelle du pays.

La communication autour de la décision du gouvernement d'ériger la science en priorité nationale, ainsi que le lancement de grands projets scientifiques comme la Cité des sciences et technologies Zewail, a ainsi suscité un débat public sans précédent sur la nécessité de développer la science et la technologie en Egypte. Des débats animés sur ce sujet se sont déroulés sur Facebook.

La participation du public aux événements comme les cours organisés par les organisations comme la Science Age Society [2], est élevée. Certains des débats se sont portés sur la manière dont les individus peuvent soutenir le développement de la science, et poursuivre par exemple des carrières de chercheurs ou d'ingénieurs. La frustration due à l'absence de débouchés professionnels, y compris pour les diplômés les plus qualifiés, fut d'ailleurs l'une des principales causes de la révolution.

Les médias reflètent cette reconnaissance accrue de la recherche scientifique. Plusieurs journaux, nouveaux ou anciens, consacrent désormais une section spéciale à la science, une chose à laquelle très peu auraient pensé avant la révolution.

L'appui du gouvernement à la recherche scientifique et au secteur de l'innovation technologique pendant l'année écoulée a été remarquable. Une hausse d'environ 35% du budget de la recherche a d'ores et déjà été approuvée. D'autres investissements promis devraient mettre un terme au sous financement chronique de la science.

Scientifiques et universitaires sont à présent mieux payés et jouissent de plus de liberté que par le passé. Ils se disent plus optimistes sur les perspectives de développement d'un système de recherche scientifique qui répondra à la fois à leurs besoins et à ceux du pays.

Méritocratie et stratégie

Une toute autre question, il reste à déterminer à quel point la chute d'un régime corrompu et autoritaire permettra de voir émerger une nouvelle méritocratie.

Les progrès en matière de développement scientifique et socioéconomique dépendront de la reconnaissance du talent et de la contribution des individus, en lieu et place des relations politiques ou familiales. Comme le souligne la Princesse Sumaya bint El Hassan de Jordanie dans une interview accordée à SciDev.Net, la méritocratie est essentielle, parce qu'elle permet aux bonnes idées de prévaloir quelle que soit leur origine.

L'accomplissement d'une telle transformation de la culture scientifique du pays constitue l'un des défis majeurs qui attend les Egyptiens.

Il leur faudra s'entendre sur une stratégie de recherche pour garantir une utilisation judicieuse des hausses budgétaires envisagées. Un an après la révolution, et malgré tous les belles paroles, cette stratégie reste toujours à élaborer.

D'autres mesures de soutien à la recherche scientifique, comme la création d'un Conseil supérieur des centres de recherche, en sont encore aux étapes préliminaires, et nécessiteront beaucoup de temps, d'efforts et d'engagement.

L'heure n'est pas à la complaisance

Tant qu'un système scientifique entièrement fonctionnel n'aura pas été mis en place, les plus brillants esprits d'Egypte continueront d'être attirés par les meilleurs salaires et les meilleures conditions de travail à l'étranger, non seulement dans les pays occidentaux comme aux Etats-Unis et en Europe, mais également ailleurs dans le monde arabe.

En dépit de l'amélioration du climat de la recherche, 400 chercheurs ont néanmoins quitté le Centre national de recherche d'Egypte en 2011 pour travailler dans des pays comme le Qatar et l'Arabie saoudite, autant de talents que l'Egypte ne peut pas se permettre de perdre.

Et le niveau de l'innovation dans le secteur privé reste faible, reflet d'une incertitude persistante quant à l'orientation économique du pays. L'heure n'est donc pas à la complaisance.

Un an après la révolution, l'esprit optimiste et solidaire qui caractérise la science en Egypte n'a pas encore débouché sur des activités concrètes, pourtant nécessaires pour un développement réel. Une loi sur la science et la technologie, qui devrait être examinée par le Parlement égyptien cette année, constitue l'une des actions concrètes susceptibles de mettre le pays sur la bonne voie.

Ce serait tragique si une telle opportunité était manquée, et si la science égyptienne retournait à ses vieilles habitudes, faites d'inertie et de faible productivité relatives.

David Dickson
Editorialiste, SciDev.Net

Bothina Osama
Coordonnateur régional, Moyen-Orient et Afrique du Nord, SciDev.Net

Références