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  • Comment les musulmans ont transformé les pays méditerranéens

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D. J. Murphy invite les cultures islamiques à ressusciter leur riche tradition d’innovations scientifiques et technologiques des siècles précédents

Athar Osama a raison  d’observer que malgré la lente progression que connaît le Moyen-Orient aujourd’hui dans les domaines de la science et de la technologie, contrairement à ce qui se passe en Occident et en Extrême-Orient, il existe pourtant un riche passé d’excellence islamique dans ces domaines (voir Des institutions solides pourraient relancer rapidement la science dans le monde musulman).

Dans l’agriculture,  entre 600 et 1600 de l’Ere chrétienne, les découvertes faites dans le monde islamique ont été à la base de nombreux progrès réalisés en matière de vulgarisation scientifique et d’innovation.

Dans mon ouvrage “ Peuples, Plantes et Gènes”, j’écris la chose suivante : “au début du Moyen Âge, dans la plupart des Etats du pourtour méditerranéen et du Proche-Orient, les nouveaux dirigeants musulmans étaient les héritiers d’une tradition de la Mésopotamie préhistorique, vieille de plus de 6000 ans, qui associait, dans le domaine de l’agriculture, des intérêts commerciaux publics et privés. »

Le mouvement agraire islamique

Au Moyen Âge, les Arabes et les Berbères ont introduit en Afrique du Nord, dans le sud de l’Italie et de l’Espagne les cultures du sorgho, des agrumes, du blé dur, des aubergines, de la canne à sucre et du coton. Ils ont utilisé des systèmes d’irrigation sophistiqués, dont des équivalents n’ont été employés en Europe qu’à partir du XVIIIe siècle.

Le riche royaume d’Al-Andalus (l’Andalousie moderne) utilisait des techniques agronomiques novatrices, et non plus la  technique éprouvée de rotation biennale ou triennale des cultures. Les agriculteurs cultivaient ainsi de façon intensive une gamme variée de cultures pendant plusieurs années de suite, puis plantaient des légumineuses (telles que le trèfle et la luzerne) pour permettre au sol de se régénérer.

Ibn-el-Beithar a répertorié, au XIIIe siècle, dans le « Djami-el-Mofridat » (« La Collection Simple »), plus de 1 500 espèces découvertes lors de ses expéditions en Espagne, au Maghreb, en Egypte et en Perse. Cet ouvrage contient également un précieux catalogue de plantes médicinales.

Les textes d’Ibn-el-Beithar annoncent les travaux de botanistes occidentaux plus célèbres comme John Tradescant et Nikolaï Vavilov. Dans son œuvre intitulé « El Morny » (`Suffisance´), Ibn-el-Beithar explique comment on peut adapter les connaissances en botanique aux composants thérapeutiques. Ce thème est présent chez les écrivains botanistes classiques, médiévaux et de l’époque qui a suivi la Renaissance, depuis l’écrivain grec antique Theophrastus jusqu’à Nicholas Culpeper, médecin anglais du XVIIe siècle.

 

L’un des rares exemples de technologie sophistiquée découverte par des agriculteurs maures et ayant subsistée est la cité d’Elche ou Elx, à Valence. Au XIIe siècle, le géographe Al-Idrisi l’a décrite de la façon suivante : « une ville bâtie dans une plaine, traversée par un canal alimenté par le fleuve. L’eau de ce canal coule sous ses murs et les habitants de la ville l’utilisent pour leur toilette. Elle s’écoule également  le long des marchés et  des rues ».

Ibn Saïd, un érudit célèbre, a dit d’Elx: “J’ai traversé cette ville … on la comparait à la Ville du Prophète, que la paix soit avec lui ». De par sa beauté singulière et son intérêt historique, l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’Education, la Science et la Culture) a classé la palmeraie d’Elx et son système d’irrigation patrimoine mondial de l’Humanité en l’an 2000.

L’intervention des chrétiens

Les conquêtes musulmanes du sud de l’Italie et de l’Espagne ont permis d’introduire dans ces régions un système d’irrigation efficace, mis à mal par la reconquête d’Al-Andalus par les Chrétiens espagnols.

Les systèmes de culture se sont appauvris. Les terres fertiles des villes de l’arrière-pays andalous, comme Séville et Cordoue, sont revenues à l’économie pastorale de base ; les jardins des marchés qui étaient auparavant irrigués par des norias (roues hydrauliques) se sont desséchés. Autour de Murcie et de Carthagène, les champs se sont transformés en marécages, permettant au paludisme de se répandre.

A certains endroits tels que Valence, où le système d’irrigation maure est resté intact, la plupart des nouvelles cultures ont été abandonnées par les conquistadors conservateurs au profit des cultures traditionnelles européennes de base, telles que les céréales, les légumineuses et la vigne.

Stanley Lane-Poole déclarait à ce sujet en en 1886: « La terre, privée de l’efficace système d’irrigation des maures, s’appauvrissait de plus en plus … la majorité des villes qui s’étaient créées dans tous les districts d’Andalousie tombaient en ruine ; les mendiants, les frères  et les bandits avaient pris la place des érudits, des négociants et des chevaliers ».

Choc de cultures

es raisons de l’incapacité des chrétiens à exploiter les systèmes agricoles sophistiqués hérités des musulmans au sud de l’Europe étaient nombreuses. Comme l’a écrit Andrew Watson dans « Agriculture au Moyen Âge », au nombre de ces raisons figure le télescopage entre une agriculture extensive relativement autocentrée, basée sur des cultures de subsistance à faible rendement et l’apparition d’une civilisation plus dynamique, plus urbanisée, plus savante qui avait développé des systèmes de culture hautement diversifiés et intensifs.

Ironie de l’histoire, alors que certains de ces pays européens arriérés étaient sur le point d’entrer dans une ère de progrès agricoles et scientifiques, le monde islamique, alors éclairé, s’apprêtait à sombrer dans une longue période postmédiévale de stagnation agricole, scientifique et culturelle, dont il n’est pas encore à ce jour totalement sorti.

 

Denis J. Murphy est professeur de biotechnologie et rédige des articles sur la science et l’agriculture. Il est basé à l’Université de Glamorgan, au Royaume-Uni.

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