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Internet: Le rapport 2015 d’Isoc épingle la mauvaise gouvernance
  • Internet: Le rapport 2015 d’Isoc épingle la mauvaise gouvernance

Crédit image: Lightsource

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  • L'Afrique connaît une croissance exponentielle du nombre d’utilisateurs

  • Mais elle ne saisit pas pleinement les opportunités de développement induites

  • Isoc recommande une meilleure coordination des efforts pour développer l’Internet

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Dans un rapport publié le mois dernier [1], Internet Society (Isoc) constate que l’Internet est en nette progression en Afrique, avec un taux moyen de pénétration de plus de 20%, tandis que le nombre d’abonnés au téléphone portable effleure les 70% en moyenne.
 
Toutefois, notent les experts d’ISOC, ces indicateurs masquent des disparités frappantes.
 
En haut de l’échelle, des pays tels que le Maroc, profitent de taux de pénétration supérieurs à 50%, tandis qu’à l'autre extrémité se trouvent des pays avec des taux de pénétration inférieurs à 2%.
 
Un grand nombre de pays possèdent des taux de pénétration d'Internet de moins de 10%, bien en deçà des 20% considérés comme seuil critique pour qu’une économie tire partie des avantages des investissements dans le haut débit.
 
 
Disparités

 
Mais pour Martial de Paul Ikounga, commissaire aux ressources humaines, à la science et à la technologie à l’Union africaine, les disparités entre le Nord et le Sud du continent en matière de développement de l’Internet sont liées à un déficit d’engagement.
 
"Le président Houphouët-Boigny nous avait prévenus que les Africains n'auraient aucune excuse s'ils venaient à rater la révolution informatique, car celle-ci a lieu alors qu'ils sont présents et ont leur destin entre leurs mains", affirme-t-il dans une interview avec SciDev.Net, avant de s’interroger : "Devrais-je me permettre de dire qu'il y a sans doute un manque de volonté politique ?"
 
Toutefois, selon les auteurs du rapport d’Internet Society, les efforts de toutes les parties prenantes à l’industrie de l’Internet ont commencé à porter leurs fruits.
 

Dans la plupart des pays africains, si vous envoyez un e-mail d’un point d'une ville à l’autre, il fait un voyage long et tortueux vers l'Amérique du Nord ou l’Europe ou même le Japon, avant de parvenir à son destinataire

Pierre Dandjinou, vice-président de l’ICANN


Ainsi, au cours des cinq dernières années, les câbles sous-marins ont entraîné une multiplication par vingt des capacités mondiales en termes de bande passante internationale. 
 
Ces développements ont apporté des améliorations considérables dans de nombreux domaines. 
 
Mais pour tirer le meilleur parti de cette capacité, estiment les rapporteurs, il faudra investir davantage dans les dorsales nationales et la connectivité transfrontalière.
 
Un travail considérable est en cours pour améliorer le contexte général de la distribution de l’Internet en Afrique, un continent où l’accès aux ressources en ligne est de l’ordre de 30 ou 40 fois plus cher que dans les pays développés.
 
Pour Pierre Dandjinou, vice-président de l’ICANN [Internet Corporation for Assigned Names and Numbers (ICANN), Société pour l'attribution des noms de domaine et des numéros sur Internet] pour l’Afrique, "dans la plupart des pays africains, si vous envoyez un e-mail d’un point d'une ville à l’autre, il fait un voyage long et tortueux vers l'Amérique du Nord ou l’Europe ou même le Japon, avant de parvenir à son destinataire. Cela coûte de l'argent en termes de charges internationales de connectivité et provoque également des problèmes de latence", explique-t-il dans une interview à SciDev.Net.
 
"Les points d'échange Internet (IXP) locaux permettent à un pays donné de router l’intégralité ou une partie de son trafic Internet au niveau national, en économisant ainsi de l'argent et en augmentant la vitesse de la connexion", poursuit-il.

"Les IXPs créent en effet de fait un centre d’échange d’informations et donnent ainsi du sens au mantra des IXPs: "conserver au trafic local un caractère local."
 
La mise en place de points d'échange Internet au niveau local en est une parfaite illustration.
 
L'Afrique possède maintenant plus de 30 IXP et est en bonne voie pour atteindre l'objectif d'au moins un IXP par pays. 

 
Passage au numérique

 
Les efforts pour établir au moins un IXP régional dans chacune des cinq régions géographiques sont également en bonne voie, note le rapport, qui souligne par ailleurs que les points d’échange Internet ont le potentiel de catalyser la construction d'infrastructures terrestres, qui à leur tour rendent l'accès à l’Internet moins cher et plus rapide.
 
A cet égard, la migration de l'analogique à la diffusion numérique offre plus de possibilités pour accroître l'accès à l’Internet par la libération du spectre utilisé. Toutefois, cette opportunité n'a pas encore été saisie – en juin 2014, seuls 19 pays avaient commencé leur transition vers le numérique et en décembre de la même année, seuls trois pays (Tanzanie, Rwanda, Maurice) avaient éteint leurs signaux analogiques.
 
Toujours selon le rapport, une autre innovation que l’Afrique ne met pas en œuvre assez rapidement est celle liée à la transition vers le nouveau protocole d'adressage Internet, l’IPv6. 
 
Le protocole IPv6 est jugé nécessaire pour l'expansion d'Internet à long terme, d'autant plus que l'internet des objets (IdO), terminologie désignant l'extension d'Internet à des choses et à des lieux du monde physique, devient une réalité. 
 
"Avec la croissance rapide du marché de la téléphonie mobile en Afrique, il y a de plus en plus d'appareils qui ont besoin de se connecter, d'où un besoin de plus d'adresses IP », explique Pierre Dandjinou, qui précise que "le protocole IPv6 offre plus de sécurité que IPv4."
 
Il est intéressant de noter que de nombreux FAI [Fournisseurs d’accès à l’Internet] utilisent NAT [Network Address Translation] comme solution pour partager les ressources de propriété intellectuelle, "mais cela est vraiment une solution de transition, et le passage à IPv6 présente de nombreux avantages", explique encore le responsable d’ICANN.
 
À ce jour, les 97% des adresses IPv6 africaines ont été enregistrés en Afrique du Sud et en Egypte, ce qui signifie que l'adoption du nouveau protocole dans tous les autres pays est encore à la traîne.
 
Le rapport d’Isoc note en outre que la plupart des politiques et stratégies nationales en matière de TIC mentionnent le renforcement des capacités comme une priorité.
 
Toutefois, la plupart des pays ont des retards importants en matière de mise en œuvre de politiques adéquates.

 
Nouvel adressage

 
Cela se traduit par des lacunes importantes en matière de capacité, en particulier au niveau des spécialistes en mesure de construire et d’entretenir les infrastructures et les services, rendant le continent excessivement dépendant de l’expertise extérieure. L'Afrique a besoin d'une stratégie cohérente de développement des capacités à tous les niveaux et cette stratégie doit d’abord, d’une part, examiner les TIC comme une discipline et d'autre part en tant que facilitateur transversal des autres disciplines, note le rapport.
 
Les avantages de l'augmentation de la connectivité et de l'accès Internet s’accompagnent de défis concomitants de la cybercriminalité et de la protection des données à caractère personnel.
 
L'Union africaine a mis au point une convention sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel qui, entre autres choses, engagent les Etats membres à établir des cadres juridiques pour les transactions électroniques, la protection des données, et la pénalisation des violations. Mais la réalisation d'un environnement sûr et la protection de la vie privée nécessitent la collaboration de tous les acteurs de la gouvernance de l'Internet.
 
Toutefois, pour Martial de Paul Ikounga, commissaire de l’Union Africaine pour les sciences et les technologies, "ce n’est pas là que le bât blesse" et il s’agirait d’un "problème marginal et des solutions seront au contraire trouvées avec le développement de l'internet lui-même."
 
Enfin, estiment les rapporteurs, 2015 est une année-charnière pour la gouvernance et le développement de l'Internet. 
 
Cette année marque en effet la fin des Objectifs du Millénaire pour le développement, qui seront remplacés par des objectifs de développement durable. 
 
L'Union africaine a également lancé son Agenda 2063, énonçant des aspirations de développement pour les 50 prochaines années. 
 
Par ailleurs, le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI) s’est tenu il y a dix ans et ce dixième anniversaire offre l’opportunité d’un temps de réflexion sur les progrès accomplis, les opportunités manquées et les défis à relever.
 
Les auteurs estiment enfin qu’au fur et à mesure que ses infrastructures de communication sont renforcées et que le nombre des utilisateurs Internet s’accroit, la coordination et la gestion de la croissance d'Internet et de son développement deviennent un impératif. 

Références

[1] Internet Development and Internet Governance in Africa.
Cliquer ici.
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