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Internet en zones rurales – pas en ligne mais toujours connecté
  • Internet en zones rurales – pas en ligne mais toujours connecté

Crédit image: Flickr/World Bank

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Lorsque la start-up américaine United Villages s'est fixée comme objectif d'améliorer l'accès à Internet en Inde rurale, elle se proposait de libérer les pauvres en leur apportant les outils de l'ère numérique.

Le groupe installa donc des terminaux Internet dans des villages reculés et attendait que la révolution s'opère. Trois ans plus tard, si la technologie a certes changé la vie des villageois, cela ne s'est pas fait de la manière qu'envisageait United Villages. Plutôt que de payer afin de pouvoir envoyer des messages électroniques et naviguer sur la toile, les villageois préfèrent en effet envoyer leurs demandes de recherche à quelqu'un qui s'occupe de trouver des réponses, qui leur sont ensuite transmises en format de fichier pdf (Portable Document Format).

Les évangélistes de l'Internet, de l'Afrique de l'Ouest jusqu'au Sri Lanka, constatent ainsi que leurs efforts destinés aux 80 pour cent de l'humanité qui n'a toujours pas accès à l'Internet donnent parfois des résultats inattendus. Si les communautés rurales participent à l'ère numérique, c'est à leur manière.
 

Internet sur un char à boeufs


United Villages n'est qu'un groupe parmi tant d'autres qui déploient la connexion 'asynchrone' dans le monde en développement, et leur nombre ne cesse de croître. Ils se fondent sur une approche qui ne nécessite ni des kilomètres de câble ni une connexion en temps réel, ce qui la rend bien moins onéreuse.

Les connexions asynchrones utilisent un logiciel permettant d'aligner en file des données (tels que des messages électroniques, des demandes de recherche sur Internet et des demandes de téléchargements spécifiques) prêtes à être transférées.

Ces informations sont stockées sur un clé de stockage USB puis transportées, par delà des hauts cols ou des pistes cahoteuses qui n'ont jamais vu de câble, jusqu'à une connexion Internet éloignée. L'autre solution peut consister à les stocker sur un ordinateur équipé de la technologie sans fil, puis attendre l'arrivée d'un dispositif permettant une connexion, par exemple un outil de stockage de données installé à bord du bus qui relie le village chaque jour.

Une moto avec une mémoire de stockage mobile sans fil fixée à l'arrière

United Villages

D'autres encore choisissent de travailler hors connexion, et ne se connecte à Internet qu'en soirée ou pendant le week-end, lorsque les tarifs téléphoniques sont moins chers.

L'accès à Internet peut ne pas être instantané, mais une mémoire USB transportée sur une moto dans un nuage de poussière, ou à bord d'un char à boeufs cahotant, peut souvent transférer plus d'informations qu'une connexion par ligne téléphonique. Et grâce à la connexion différée, le client évite la frustration des téléchargements lents - il suffit de revenir plus tard et récupérer les informations sollicitées une fois qu'elles sont prêtes.
 

La messagerie électronique délaissée


Lorsque Geekcorps a ouvert ses premiers centres multimédia dans les zones rurales du Mali en 2006, cet organisme international à but non lucratif plaçait beaucoup d'espoir sur ses connexions Internet asynchrones.

Dans un village de la région de Koulikoro dans le sud-ouest du Mali, un cybertigi solitaire (dérivé du mot Bambara tigi qui signifie commerçant) était jadis l'opérateur de l'unique 'PC du désert', un ordinateur robuste conçu spécialement par Geekcorps pour les climats chauds.

Le cybertigi proposait des programmes élémentaires de 'bureautique', des services de scanner et de photocopie, de photographie numérique et d'accès aux médias tels que les DVD et la musique, ainsi qu'un service de messagerie électronique. Il répondait aussi aux demandes pour visionner des pages Web. Sa source d'énergie ? Un unique panneau solaire de 22 watts de puissance. La connexion? Une mémoire de stockage USB transportée une ou deux fois par semaine par un mototigi jusqu'à un télécentre équipé d'une connexion Internet situé loin de là, à Ouelessebougou.

Un utilisateur de l'ordinateur du Cybertigi au Mali

SciDev.Net/Tan

C'était un nouveau moyen passionnant de connecter le village au reste du monde. Mais Olivier Alais, directeur des programmes de Geekcorps au Mali, explique que le projet fut abandonné à peine un an plus tard, en raison d'une faible demande.

Ce résultat était peut-être prévisible, quand moins du quart des populations vivant hors de la capitale sait lire et écrire. Comme le relève Alais, si les Maliens des zones rurales veulent effectivement communiquer avec le reste du monde, ils se tournent plutôt vers la radio ou les téléphones portables.

C'est probablement ce qui explique l'énorme succès de l'émission 'radio browsing' (navigation par radio) rencontré par la radio communautaire Kothmale, sur un autre continent, au Sri Lanka . Son principe : les présentateurs effectuent des recherche Internet pour apporter en direct à l'antenne des réponses aux demandes des auditeurs.

Au Mali, Geekcorps a donc tourné son attention vers quelque chose de plus populaire; les bases de données hors connexion comme le Moulin, une version française de Wikipedia, mise à jour tous les ans, et téléchargeable sur CD ou sur clé USB. Pour l'instant, les cybertigis vont continuer à proposer des services de communication et d'information, mais resteront hors connexion.
 

Faire du profit grâce Internet


Amir Hasson, fondateur et Directeur général de United Villages en Inde, a dû procéder à des ajustements similaires.

Son organisation utilise un système appelé DakNet - dak signifiant 'la poste' en Hindi – qui associe la technologie sans fil à n'importe quel moyen de transport disponible pour connecter environ 400 villages indiens reculés.

Un bus transportant une mémoire de stockage sans fil traverse un village dans l'Orissa en Inde

United Villages

Au passage du bus qui dessert quotidiennement ces villages, ce ne sont pas que les passagers qui montent à bord, mais l'information aussi. Le bus est équipé d'un dispositif de stockage permettant aux informations transférées depuis l'ordinateur installé dans un kiosque du village de voyager sans frais. C'est un moyen beaucoup moins cher et moins gourmand en énergie de transférer des informations sur de si petites distances – du kiosque du village jusqu'au bus – plutôt que sur de longues distances entre le village et la ville.

Mais le projet de Hasson qui consistait à commercialiser l'accès aux messages électroniques et à Internet aux villageois s'est avéré non rentable.

'Nous avons compris très vite que ne pourrions pas survivre [en proposant uniquement des services de messagerie électronique et des pages web]. ça change tout de s'attendre à ce que les gens paient' précise-t-il.

Mis à part quelques utilisateurs avides de messagerie électronique, généralement une poignée de jeunes ou d'étudiants dans chaque village, il était 'difficile de convaincre les gens de l'utilité de faire les choses autrement'.

United Villages a ainsi compris qu'il fallait que ses services permettent aux villageois de gagner ou d'économiser de l'argent. Le groupe a donc commencé à proposer des abonnements à des bases de données d'offres d'emploi et des réservations de voyage. Plus tard, elle a lancé un service dénommé 'infoguru', par lequel un villageois soumet sa question par email à un gourou de l'information qui se trouve en ville. Le gourou navigue sur Internet et lui envoie une réponse en format de fichier pdf, dans la langue du demandeur.

Plus récemment, l'organisation s'est lancée dans le commerce électronique. Les villageois peuvent consulter un catalogue laissé dans un kiosque du village qui abrite l'ordinateur, commander sans fil des articles qu'ils iraient acheter normalement en ville, qui leur sont livrés au village, parfois lors du passage du prochain bus.

Nous avons connu un succès incroyable, déclare Hasson, surtout avec les commerces des villages qui peuvent maintenant acquérir des marchandises moins chères et faire des économies en évitant d'aller en ville. Pour chaque US$ 1 gagné par United Villages, précise-t-il, les villageois clients gagnent en moyenne US$ 1,34.

Mais très peu des activités actuelles de United Villages sont liées à Internet, et aucune n'est relative à la navigation sur la toile, commente Hasson. Il s'agit plutôt de créer un réseau numérique local utile.

"Nous construisons un canal numérique menant à une population très difficile à atteindre,"dit-il. Il explique comment son organisation a changé de tactique, partant d'une approche où elle se disait 'Bon, nous avons mis au point cette merveilleuse technologie, essayons maintenant de convaincre les populations de les adopter' avant de se pencher plutôt sur une toute autre question : 'Quels sont les besoins réels de ces populations auxquels cette technologie peut répondre ?' 

La vraie déception, c'est le fait que l'Internet n'a aucune importance pour beaucoup de gens. Pour Hasson, Internet est 'presque exclusivement en anglais et son contenu n'a, en grande partie, rien à voir avec les réalités locales [des villages]. Il n'existe pas beaucoup de sites qui traitent des problèmes de ces communautés.
 

Des écoles sont connectées


Mais si les adultes ne trouvent pas leur compte sur Internet, les écoles si. Internet propose une variété de ressources éducatives, et apprendre à utiliser Internet et les TIC serait un atout pour la carrière future des enfants, selon Dave Wood, ingénieur systèmes chez Wizzy Digital, un organisme américain à but non lucratif.

Les enfants de l'école de Habeni dans le KwaZulu-Natal expérimentent la messagerie électronique

Kelsey Wood

Dans la province rurale du KwaZulu-Natal en Afrique du Sud, Wizzy Digital a aidé six écoles à s'équiper d'un accès Internet, soit avec l'option de courrier numérique (utilisant à un mémoire de stockage USB) ou avec une connexion par ligne téléphonique différée.

Avec de ordinateurs relativement vieux et peu onéreux, voire de seconde main, connectés à un seul serveur utilisant une technologie baptisée 'client léger', un équipement modeste a pu être utilisé - avec beaucoup d'efficacité.

Avec une connexion par ligne téléphonique différée, les écoles équipées d'une connexion Internet peuvent transmettre des messages électroniques stockés et télécharger ce dont elles ont besoin pendant la nuit, et travailler hors connexion en journée.

Environ 200 MB de données, soit à peu près 40.000 messages textes ou 1600 pages Web, peuvent ainsi être téléchargés pour environ sept rands sud-africains (environ 70 centimes de dollar).

Dans une des écoles ayant recours au système du courrier, le directeur joue le rôle de 'mule', s'arrêtant chaque matin et soir dans un autre établissement scolaire muni d'une connexion Internet, pour télécharger les informations du jour.

Selon Wood, l'approche de Wizzy Digital consiste à permettre aux écoles de déterminer elles-mêmes leurs besoins.

"Vous pouvez voir tout ce que le réseau propose, vous pouvez stimuler votre appétit ou utiliser un ensemble de technologies : des logiciels de traitement de texte, des tableurs etc., les essayer et voir ce qui vous intéresse… Vous y habituer, élever vos enfants en les y familiarisant et ainsi, ils les utiliseront pour ce dont ils ont besoin."

Les projets de connexion asynchrone ont un énorme potentiel, mais souffrent d'un manque de coordination et sont encore trop rares. Ils auront à faire face au doute, jusqu'à ce que les gens trouvent un moyen de les rendre utiles et de les adapter aux besoins locaux.

United Villages croit certainement en l'avenir d'une connexion des villages reculés au numérique. Le groupe envisage atteindre deux milliards de personnes à travers des réseaux numériques d'ici 2015. Pour atteindre un tel objectif, il leur faudra bien plus que quelques bus supplémentaires.

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